Traduction de Gérard-Georges Lemaire. In Anthologie bilingue de la poésie anglaise, Gallimard, collection Pléiade.
Arrêtez les horloges, coupez le téléphone,
Jetez un os juteux au chien pour qu’il cesse d’aboyer,
Faites taire les pianos et avec un tambour étouffé
Sortez le cercueil, faites entrer les pleureuses.
Que les avions tournent en gémissant au-dessus de nos têtes
Griffonnant dans le ciel ce message : Il Est Mort,
Nouez du crêpe au cou blanc des pigeons,
Donnez des gants de coton noir à l’agent de la circulation…
Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et Ouest,
Mon travail, mon repos,
Mon midi, mon minuit, ma parole, mon chant;
Je pensais que l’amour durerait pour toujours : j’avais tort.
On ne veut plus d’étoiles désormais; éteignez les toutes ;
Emballez la lune et démontez le soleil,
Videz l’océan et balayez les bois;
Car rien maintenant ne vaut plus la peine.
La seconde version est celle qui (dit-on, je n’ai jamais vu le film en entier) est entendue dans Quatre mariages et un enterrement
Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Empêchez le chien d’aboyer pour l’os que je lui donne,
Faites taire les pianos et sans roulement de tambour,
Sortez le cercueil avant la fin du jour.
Que les avions qui hurlent au dehors
Dessinent dans le ciel ces trois mots : Il Est Mort,
Nouez voiles noirs aux colonnes des édifices,
Gantez de noir les mains des agents de police.
Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest,
Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste,
Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson,
Je croyais que l’Amour jamais ne finirait : j’avais tort.
Que les étoiles se retirent ; qu’on les balaye ;
Démontez la lune et le soleil,
Videz l’océan et arrachez la forêt ;
Car rien de bon ne peut advenir désormais.
*****
Maintenant la minute de vérité. Je déteste ce poème (tout en trouvant la seconde version beaucoup plus jolie que la première), et d’une manière plus générale, je n’aime pas du tout Auden. Je le trouve tiède et mou. Ce poème m’agace, cette espèce de pseudo-emphase que l’on veut universelle, cette empressement à beugler son chagrin comme les petits vieux qui racontent leurs problèmes dans la file de la boulangerie. Une accumulation de clichés, de lieux communs, de jérémiades agaçantes et terriblement triviales. Oui, la mort est triviale, brutale, quotidienne et implacable et la vie ne fera pas de survivant, mais le chagrin expansif et intarissable s’accorde mal à mes yeux avec l’environnement citadin, avec la Vie Quotidienne, du moins pas en le crachant comme une glaire jaunâtre qui proclame “Il est mort c’est la fin du monde”. Pleure ou ne pleure pas. Soit stoïque ou ne le soit pas. Partage ton chagrin ou garde-le pour toi, au final, peu importe.
A la lecture de ce texte, il y a cette envie irrésistible de dire : « oui il est mort, oui c’est triste, mais non, malheureusement pour toi, pour vous, le monde ne s’arrête jamais de tourner. Il n’y aura pas d’aube, tous les empires tombent à la fin et c’est nu et sans linceul que le roi est porté en terre. » C’est tragique -ceci dit sans aucune ironie- mais c’est aux vivants de continuer à vivre, et à lire ces vers, j’ai l’impression de voir un homme d’âge mûr se rouler par terre en gémissant parce qu’il refuse la Mort. Une mascarade, un enterrement de vaudeville.
Non pas que je sois insensible devant le chagrin d’autrui, encore moins que je ne sache pas ce qu’est la mort de l’Autre, du Proche, du Moins Proche. La mort vécue, la mort attendue, la mort redoutée. Je préférerais ne pas le savoir, mais les choses étant ce qu’elles sont, je le sais. Donc, je parle en connaissance de cause, avec ma sensibilité tout à fait subjective et qui n’est pas exempt d’un certain cynisme, voir d’une certaine brutalité : non, je n’aime pas ce poème. Je préfère, et c’est mon droit le plus stricte, comme vous avez le droit de ne pas être du tout d’accord avec moi, une certaine retenue, une certaine mise en forme, une certaine transposition (les grandes douleurs sont muettes). Peut-être l’absence totale de spiritualité et l’antagonisme entre ma manière de considérer la vie, l’amour, la mort rendent totalement incompatible ce Chant Funèbre et mes préférences littéraires. Je n’en sais rien, c’est probable comme cela pourrait ne pas l’être.
Vous vous demanderez peut-être pourquoi parler, pourquoi citer un texte si je ne l’aime pas ? Parce qu’en matière de littérature, parler de ce que l’on aime, de ce qui nous touche, le faire partager, le transmettre est important, mais dire ce que l’on aime pas, et plus encore pour quelles raisons tel livre, tel poème nous est complètement hermétique est aussi très intéressant, enrichissant. D’une part parce que la négation, le rejet d’une chose suscite immédiatement plus de réactions qu’une appréciation et permet donc d’engendrer des débats, de confronter différents points de vues, d’échanger avec ses lecteurs, mais aussi parce qu’une personne se définit par ce qu’elle aime, mais aussi par ce qu’elle n’aime pas.
[édit : Cet article suscitant visiblement certaines réactions exagérées, je vous invite à relire la petite précision au sujet des commentaires ici. En cas de commentaire insultant, je rappelle que votre IP sera enregistrée et bannie.
J'ai le droit de ne pas aimer Auden. Du tout. Vous avez le droit de ne pas être d'accord avec moi... en restant courtois. Dans le cas contraire, abstenez-vous.]
Lundi 19 janvier, 2009 at 11:52
C’est vrai, il est bon parfois de prendre le temps de ne pas aimer, et de s’expliquer sur ses dégoûts ou ses incompréhensions… Ce n’est certainement pas le plus beau des poèmes d’Auden, mais je l’aime bien ; et je vous invite à lire, dans le même genre, celui qu’il a écrit à l’occasion de la mort de Yeats, et qui est vraiment superbe. Pour prendre, brièvement, la défense de ce poème, voire d’Auden, je dirai juste que c’est un poème sur le deuil, et non sur la mort. Le poète souhaiterait que le monde se drape de noir, que tous les bruits soient étouffés, que la vie se fasse discrète, peut-être, justement, pour reconnaître, le temps d’un funèbre salut, la suprématie de la mort.
Mais encore une fois ce n’est pas pour vous convaincre que j’écris ceci ; j’ai moi-même des bêtes noires en littérature, et ces refus nous aident à avancer. Mais lisez Auden, tout de même, et en anglais…
Lundi 19 janvier, 2009 at 22:04
Judicieux conseil, mais pour connaître le poème en question -et pour lire la poésie dans le texte à chaque fois que je peux- il ne m’a pas plus convaincu que son Funeral Blues.
Je jetterai sûrement un œil attentif à ses textes sur la nature parce que je ne l’ai pas encore fait. Peut-être qu’un jour je lirais Auden d’un oeil plus clément, voir plus aimant, mais ca n’est pas le cas pour le moment. Ceci dit, la suggestion était intéressante et si je n’en avais pas eu connaissance, je serais allée le lire de ce pas.
Je serais curieuse d’en apprendre davantage au sujet de vos bêtes noires en littérature…
Mercredi 4 novembre, 2009 at 18:39
J’adore ce poème, que j’ai chez moi en anglais, car j’adore encore plus la langue de Shakespear.
Si vous détestez tant ce texte, c’est qu’il vous touche. Amour et haine sont très proches, vous le savez bien.
La personne qui n’a jamais ressenti une fois dans sa vie ce qui est écrit dans ce poème n’a jamais aimé. Aimer vraiment, j’insiste.
Pour moi, ce poème résume le vide que l’on ressent quand on perd un être cher ou l’amour d’un partenaire.
Vous pouvez me taxer de mièvre, ça m’est bien égale, je préfère être mièvre que “soit disant” sans coeur.
Mercredi 4 novembre, 2009 at 23:31
@ Stéphanie : Vous semblez bien agacée par ce qui est un simple avis sur un poème.
“Vous pouvez me taxer de mièvre, ça m’est bien égale, je préfère être mièvre que “soit disant” sans coeur.” :
Non, je ne me permettrais pas de taxer quiconque aime ce poème de “mièvre”, c’est le texte en lui-même que je trouve sans intérêt, pour le reste, tous les goûts sont heureusement dans la nature, et si ce poème d’Auden vous touche, et bien tant mieux. Nous ne pouvons pas tous aimer les mêmes choses, fort heureusement. La diversité humaine, c’est cela.
“Si vous détestez tant ce texte, c’est qu’il vous touche. Amour et haine sont très proches, vous le savez bien.” :
Ce que je n’aime pas, mais alors absolument pas dans ce texte, c’est la façon dont le thème est exploité. Ce qui n’a rien à voir avec le thème en question. Exactement comme il est possible de dissocier le sujet d’un roman avec la façon dont il est abordé, et la manière dont Auden conçoit la perte de l’être cher m’insuporte. En terme d’expression du chagrin, je me sens plus touchée par la stylistique d’un Celan, d’un Yeats.
“La personne qui n’a jamais ressenti une fois dans sa vie ce qui est écrit dans ce poème n’a jamais aimé. Aimer vraiment, j’insiste.”
Faut-il nécessairement déduire que, parce qu’une personne n’aime pas l’expression d’un poète, qu’elle est hermétique à l’essence des sentiments exprimés par ce même poète ? J’en doute. Pour le reste, en tirer des vérités applicables à tout un chacun me semble bien douteux et plus proche d’une psychologie de comptoir que d’une réelle connaissance de l’Humain.
Pour moi, ce poème résume le vide que l’on ressent quand on perd un être cher ou l’amour d’un partenaire. :
Je pense que vous n’êtes pas la seule, et encore une fois, au risque de me répéter, chacun est libre d’aimer ou non, de se sentir touché ou non par ce qu’il veut. C’est d’ailleurs une chose merveilleuse dans la littérature, nous ne pourrons jamais être d’accord avec tout le monde, mais en cherchant, nous trouverons presque toujours un texte, un auteur dont les mots nous touches.
Pour ma part, la douleur de perdre une personne que j’aime s’exprimerait tout autrement, ce qui ne la rend pas supérieur ou inférieur à celle d’une personne touchée par ce texte d’Auden, cela signifie simplement que nous sommes des personnes aux vécus et aux ressentis différents.