— Voilà. Lorsque je pense aux sorcières, j’ai l’impression de voir dans toute l’Angleterre et dans toute l’Europe des femmes qui vivent et vieillissent, aussi nombreuses que des myrtilles et aussi ignorées. Je les vois, femmes ou sœurs d’hommes respectables, membres de la paroisse, forgerons, petits agriculteurs et puritains. Dans des endroits comme le Bedfordshire, le genre de régions que l’on traverse en train. Vous voyez. Eh bien voilà, c’est là qu’elles étaient, là qu’elles sont toujours : elles élèvent leurs enfants, elles s’occupent de leur maison, elles étendent les torchons mouillés sur les groseillers ; et pour toute distraction, elles ont leurs bavardages stupides, elles écoutent les hommes parler entre eux, à la façon dont les hommes parlent et les femmes écoutent. C’est très différent de la façon dont les femmes parlent et les hommes écoutent, si seulement ils écoutent. Et à mesure que le temps passe, elles s’enfoncent plus profondément dans la grisaille alors que s’il est une chose que les femmes détestent, c’est qu’on les trouve ternes. Et le dimanche, elles enfilent des robes simples et sobres et se couvrent la tête et le cou de coiffes blanches et empesées – c’est ce que faisaient les puritaines – et elles se rendent à la chapelle à travers champs pour écouter le sermon. Le péché, la grâce, Dieu et – (Laura s’arrêta juste à temps), et Saint Paul. Il s’agit toujours d’affaires d’hommes comme la politique et les mathématiques. Pour les femmes, rien, sinon la soumission et la nécessite de tresser leurs cheveux. Et sur le chemin du retour, elles écoutent encore d’autres discours. Des discours sur le sermon, ou sur la guerre, ou sur les combats de coqs ; et lorsqu’elles arrivent chez elles, il faut mettre les pommes de terre à cuire pour le dîner. Il peut paraître mesquin de s’en plaindre, mais croyez-moi, ce genre de choses s’abat sur vous comme une fine poussière, et petit à petit, cette poussière, c’est la vieillesse qui s’installe. Qui s’installe ! Vous ne mourrez jamais, vous ? C’est incontestablement bien pire, mais il y a dans cette façon de s’intaller, jour après jour, une sorte d’immortalité affreusement morne. Et ces femmes pensent à leur jeunesse, et elles voient de nouvelles jeunes femmes, exactement semblables à ce qu’elles étaient, et pourtant aussi étonnantes que si rien de pareil n’avait existé auparavant, comme les arbres au printemps. Mais elles, elles sont comme les arbres vers la fin de l’été, lourdes et poussiéreuses, et personne ne s’étonne de leurs feuilles, ni ne les remarque jusqu’à ce qu’elles tombent. Si elles pouvaient rester passives et ignorées, cela n’aurait pas d’importance. Mais il faut qu’elles soient encore actives, et tout de mêmes ignorées. Faire, faire, faire jusqu’à ce que la simple habitude les houspille comme une maîtresse de maison et les secoue – alors qu’elles pourraient être tranquillement assises sur le pas de leur porte – pour qu’elles s’activent encore !

[...]

— Est-il vrai qu’il est possible de tisonner le feu avec un bâton de dynamite sans le moindre risque ? Autrefois, j’emmenais mes nièces à des conférences scientifiques, et je crois que c’est là que j’ai entendu cette histoire. En tout cas, si ce n’est vrai de la dynamite, c’est vrai des femmes. Elles savent qu’elles sont de la dynamite et elles attendent avec impatience le choc qui va donner un sens à leur vie. Certaines se réfugient dans la religion, et je suppose qu’elles y trouvent leur compte. Mais pour les autres, pour tant d’autres, que peut-il y avoir sinon la sorcellerie ? C’est ce qui leur donne leur réalité. Même si les autres les trouvent toujours tout à fait normales et sans danger et continuent à jouer avec le feu, elles savent au fond d’elles-mêmes à quel point elles sont dangereuses, imprévisibles et extraordinaires. Même si elles n’utilisent jamais la sorcellerie, elles savent qu’elle est là – à portée de main ! Les femmes respectables de la campagne cachent leurs vêtements funèbres dans un coin de la commode, et lorsqu’elles ont besoin d’un peu de réconfort, elles vont les regarder, et elles se disent que, quoi qu’il arrive, une fois encore elles auront l’honneur d’être habillées avec soin. La sorcière, elle, conserve son manteau de ténèbres, sa robe brodée de signes et de planètes ; c’est bien plus intéressant à contempler. Et songez, Satan, au compliment que vous lui faites en pourchassant son âme, en la guettant, en la suivant dans tous ses méandres, rusé, patient, et secret, comme un noble gentilhomme chassant le tigre. Son âme – alors que personne n’accorde le moindre regard à son corps ! Ils la connaissent si bien, ils sont si sûrs d’elle. Ils disent : « Chère Lolly ! Qu’allons-nous lui offrir cette année pour son anniversaire ? Peut-être une bouillotte ? Et si on lui donnait un beau foulard en dentelle noire ? Ou une nouvelle boîte à ouvrage ? L’ancienne est bien usée. » Alors que vous dites : « Viens ici, mon oiseau ! Je te donnerai la dangereuse nuit noire pour y étendre tes ailes, et des baies vénéneuses pour que tu les manges, et un nid d’os et d’épines, dangereusement perché, là où nul ne peut l’atteindre. » Voilà pourquoi nous devenons sorcières : pour montrer notre mépris pour l’idée que la vie est une affaire raisonnable, pour satisfaire notre soif d’aventure. Ce n’est pas de la malice, ni de la méchanceté – enfin, peut-être est-ce de la méchanceté ; car la plupart des femmes aiment ça – mais certainement pas de la malice : nous ne devenons pas sorcières pour tourmenter le bétail ni pour faire vomir des épingles à d’horribles enfants, ni pour – comment dit-on ? – « briser la vie conjugale ». Bien sûr, en ayant ce pouvoir, on peut se laisser tenter par ce genre de choses, soit pour se défendre, soit tout simplement par jeu. Mais la magie noire est une misérable sorcellerie de cuisine, sans aucune valeur, et la magie blanche ne vaut pas mieux. On ne devient pas sorcière pour courir à droite et à gauche en faisant tout le mal possible, pas plus que pour faire le bien, comme un voyageur de commerce sur un manche à balai. C’est au contraire pour échapper à tout cela – pour mener sa propre vie, et non plus une existence parcimonieusement accordée par les autres, pour ne plus se contenter du trop-plein charitable de leurs pensées, tant de tranches de vie rassise par jour, tout comme le régime des asiles de pauvres qui est scientifiquement calculé pour maintenir la vie.

Sylvia Townsend Warner, Laura Willowes, Joelle Losfeld, 2007, pages 202 à 206

Arléa
ISBN : 978 – 2 – 869 – 598 – 720
Titre original : Una quasi eternità
Traduit de l’italien par Anne Bourguignon

Quatrième de couverture :
Qu’est-ce que l’expérience du temps ? Quand finit la jeunesse et où commence la vieillesse ?
Celle qui se pose – et nous pose – ces questions est une Italienne de plus de quarante ans, qui voit peu à peu le regard des hommes se détourner d’elle. Elle songe alors à sa jeunesse, si proche, si présente et pourtant perdue. Elle n’éprouve aucune nostalgie mais une peur panique et furieuse de ne pas vivre toujours.
Dans ce singulier récit philosophique et méditatif, Antonella Moscati aborde les différents âges de la vie avec une vivacité toute napolitaine. Elle tente de débusquer l’éternité dans le temps qui passe et s’interroge sur cet ” étrange décalage entre ce qu’elle pensait être encore et ce qu’elle était déjà “.

Mon avis :
Dans ce récit relativement court,  l’auteur partage une introspection sur le thème de la maturité, pleine de pudeur et de profondeur.
Plutôt que le “je” habituel, elle emploie la troisième personne pour s’exprimer, permettant une liberté d’approche beaucoup plus large pour le lecteur qui peut se détacher de l’aspect autobiographique pour mieux en aborder le sens.

Le récit s’ouvre sur le sujet du vieillissement du corps, la perte progressive du pouvoir de séduction au sein de sociétés qui tendent à ne valoriser que la jeunesse. Intervient une comparaison très intéressante entre le plaisir sexuel masculin, basé sur une temporalité linéaire, et le plaisir féminin, cyclique.
Les questions du temps qui passe, de la jeunesse lointaine quoique encore étrangement proche, mais aussi de la mort sont bien sûre soulevées : l’interrogation face à sa propre mort, parce qu’elle se fait chaque jour plus palpable, mais aussi celle des êtres chers qui nous renvoie à cette inéluctabilité, à cette dégradation biologique de nos cellules, malheureusement souvent conjuguée à la maladie ou au minimum à la perte progressive de capacités physiques (voir intellectuelles dans certains cas).

Alors que le sujet pourrait être très lourd à traiter, et qu’il aborde des questions très intimes ; notamment, pour la narratrice, celle des enfants que l’on n’a pas eu et que l’on n’aurait désormais jamais, il ne devient jamais pesant ou impudique. Le ton mesuré donne toute sa force, sa précision au texte, à la voix de cette femme arrivée à un tournant de la vie, tournant qui peut-être douloureux parce qu’il nous confronte à ce que nous avons fait, mais aussi, surtout, à ce que nous ne ferons plus, ou jamais.  Néanmoins, ce tournant ne signifie pas pour autant la fin de toutes découvertes, de toute vie, et malgré les questionnements, les angoisses, c’est un nouvel âge qui reste à aborder.

Le court d’une année s’était accéléré et paraissait plus bref. Et ce n’est pas parce que sa vie manquait de surprises ou de bouleversements, ni parce qu’elle n’espérait plus l”homme de sa vie ni la maternité, qu’elle devait attendre pour autant les malheurs, les maladies ou la mort. C’était comme si le ralentissement du temps interne allait de pair avec l’accélération du temps externe, et elle ne savait pas si c’étaient là deux façons de percevoir une même réalité, si l’un était la conséquence de l’autre, ou s’il s’agissait de deux mouvements distincts qui annonçaient la fin de sa jeunesse.

P.22-23

Titre original : The Third Miss Symons
Traduit de l’anglais par Alexandra Lefebvre
Joëlle Losfeld
ISBN : 978 – 207 – 078 – 7647

Quatrième de couverture :
” Pourquoi est-ce que les gens ne m’aiment pas? ” se demande Henrietta. Vilain petit canard d’une famille victorienne de sept enfants, dont elle est la troisième fille, Henrietta ne possède ni la beauté ni l’art de se faire aimer par tes autres. Différente de ses frères et sœurs, elle ne s’entend pas avec eux. Elle trouve alors refuge dans un monde imaginaire, ce qui exacerbe son mauvais caractère et l’exclut un peu plus en éloignant d’elle les personnes qu’elle affectionne. Plus tard, alors que ses frères et sœurs sont mariés et ont des enfants, Henrietta va arpenter le monde en quête de quelque chose pour combler son manque affectif. Quel sera alors le destin de cette jeune fille dans une société où les femmes n’ont d’autre porte de sortie que le mariage et la maternité ? Avec ironie et un sens étonnamment moderne du récit, Flora M. Mayor scrute ce qui fait la réussite ou l’échec d’une vie, entre le poids des circonstances extérieures et la part de la responsabilité individuelle.

Flora M. Mayor est née en Angleterre en 1872 où elle est décédée en 1932. Véritable ” enfant littéraire ” de Jane Austen, elle fut remarquée et éditée par Virginia Woolf. Elle est l’auteur de trois romans, dont La troisième Miss Symons, publié pour la première fois en Angleterre en 1913, de nouvelles, et de poèmes, qui n’ont jusqu’à présent encore jamais été traduits en français.

Mon avis :
Publié pour la première fois en France, La troisième Miss Symons est le simple récit de l’histoire d’Henrietta Symons, cinquième enfant d’une famille qui comptera quatre filles et trois garçons. Son destin -s’il est possible d’employer un tel terme pour qualifier une existence aussi terne- est implicitement révélé dés les premières lignes du roman. Personne n’attend Henrietta.

Sa position centrale, et par là-même indistincte, dans le noyau familial, son absence de particularités physiques, morales ou intellectuelles, l’époque de sa naissance -l’Angleterre victorienne-, son milieu social -la petite bourgeoisie-, tout la prédestine à une vie plus ou moins en retrait. Cependant, et c’est là toute le brio, toute la cruauté de ce roman, ce n’est pas tant les circonstances extérieures qui condamneront Henrietta, ou Etta comme sa famille la nomme, à la solitude mais bel et bien les affres de son caractère.
Car il est bien question de caractère, les actions occupant une place tout à fait secondaire. Complètement à l’opposé des qualités morales et des archétypes de douceur, de prévenance, de compassion – l’Ange du Foyer victorien – vers lesquels toute jeune fille se devait de tendre, le caractère d’Henrietta est abrupte, égoïste, capricieux, irréfléchi. Elle est un personnage odieux et sot, envers qui il est difficile de ne pas ressentir de l’agacement tant elle gâche stupidement ses chances, prenant la mouche pour un rien, incapable de la moindre remise en question.
Pourtant, plus terrible encore que d’assister, impuissant, à la lente désintégration des possibilités de la jeune fille, il y a ces comparaisons avec l’évolution future des mœurs, laissant constamment entendre que, quelques années plus tard, les mentalités auront changées, et que si Henrietta Symons était née, ne serait-ce que vingt ans plus tard, son avenir aurait pu être tout à fait différent. La société dans laquelle elle évolue ne propose pratiquement aucune alternative au mariage, mis à part, peut-être, le métier d’institutrice, métier pour lequel Etta ne possède aucune disposition : elle n’est pas suffisamment brillante, mais surtout, elle manque de persévérance et son penchant naturel à la paresse la prive de cette opportunité.

Il n’y a aucun miracle à attendre, aucun secours ne sauvera in extremis Henrietta Symons de la cage qu’elle a grandement contribué à forger autour d’elle. La maturité et la vieillesse ne la verront pas grandir en sagesse,  et elle restera une enfant perdue, bougonne, souhaitant désespérément aimer et perpétuellement frustrée dans son désir de partager cette réserve d’amour qu’elle a accumulé au fond d’elle-même.
Un roman plus lucide que cruel, et voyant le caractère de son anti-héroïne, on frémit, s’analysant nerveusement de crainte de se découvrir des points communs avec elle.

Pour aller plus loin :

Article de Wikipédia sur la condition féminine dans la société victorienne

Publié chez Zulma
ISBN : 978-2843044458
Traduit du coréen par Lee Hye-young et Pierrick Micottis

Les Boîtes de ma femme, c’est un recueil de cinq nouvelles, cinq histoires faites d’incompréhension mutuelle, de fuite, de malentendus et d’une découverte : celle de la personnalité de l’autre, cachée sous la façade des apparences.

- Les Boîtes de ma femme : Un homme pénètre dans le bureau de sa femme, sa pièce, celle dans laquelle elle avait l’habitude de se réfugier, celle dans laquelle elle rangeait soigneusement une multitude de boîtes, toutes de tailles différentes, dans lesquelles elle abritait ses trésors, ses souvenirs. Mais quels souvenirs douloureux, quelle incompréhension, quelle surprise abrite cette pièce ? Et où est cette femme ?

- Ma femme évanescente : Un homme tombe un jour sur le journal intime de son épouse. Pourtant, la personne décrite au fil des pages ne correspond absolument pas à la femme avec laquelle il vit.

- Les Beaux Amants : De tout le recueil, cette nouvelle est celle que j’ai préféré. Le résumé d’un infime malentendu qui provoquera pourtant la rupture du couple. La complexité des rapports hommes-femmes, la difficulté de se comprendre, de communiquer est décrite avec brio.

- On n’avait pas pensé à l’imprévu : Une jeune femme se retrouve veuve alors même qu’elle envisageait de demander le divorce. Quelques années plus tard, elle rencontre un autre homme, mais quelque chose d’aussi imprévu que gênant pour eux se produit qui aura des conséquences désastreuses.

- Yeonmi et Youmi : L’histoire de deux sœurs, l’une mariée vivant en Corée ; l’autre vivant chichement en Angleterre, à Newcastle. C’est la voix de cette dernière que l’on entend, mariage arrangé, tension familiale, sentiment de solitude, et cette étrange soeur, lointaine et distante.

Les histoires que racontent ces nouvelles ont toutes la même trame, le même principe de construction. Des histoires d’êtres humains désabusés et solitaires qui ne se comprennent pas / plus. Les femmes sont secrètes, évanescentes, à la limite d’une certaine forme d’autisme ou de déséquilibre. Les hommes sont lâches, fuient leurs responsabilité pour boire avec leurs collègues de travail une fois la journée de bureau terminée. Les rapports entre les deux sexes sont tendus, délicats, empruntés, maladroits. Le malaise est palpable à chaque page mais nous paraît très loin de notre quotidien à nous, sans doute propre à la société coréenne,  et plus encore, à la vie ordinaire dans une «Séoul américanisée», pour reprendre les termes du quatrième de couverture.

L’écriture est un mélange subtil et équilibré entre les descriptions du quotidien, qui nous permettent de représenter l’atmosphère, l’ambiance, et l’intériorité des personnages, de leurs questionnements, de leurs doutes, de leurs personnalités. Toute en précision, en finesse, et non dépourvue de cruauté. Il en ressort un recueil intéressant, intriguant, voir même parfois affligeant, agaçant ou déprimant sur la nature humaine lorsqu’elle est dépeinte à travers le prisme couple : jalousie, tension, incompréhension, solitude, égoïsme, quotidien plombant, famille omniprésente et étouffante, obligation de réussite au travail pour subvenir au besoin du foyer…
Toutes les nouvelles ne sont malheureusement pas égales, et un ou deux manquent de précision, du petit détail qui permet de donner un corps et une réalité à la narration.

Editions Verticales, 2005
ISBN: 978-2843352225


Quatrième de couverture :

Ce roman autobiographique naît avec les années 60. Jeune mère, Grisélidis Réal s’enfuit en Allemagne avec ses enfants et Bill, son amant noir, arraché à un asile psychiatrique genevois. Au terme de leur cavale, l’étrange famille échoue à Munich. Pour survivre, la narratrice, sans souteneur ni tabou, s’y prostitue. Mais avec Rodwell, un soldat noir américain rencontré dans un bar interlope, tout redevient possible, malgré la misère. A travers ce destin d’exception, rendu par un style âpre et saisissant, on découvrira une Allemagne méconnue, celle des boîtes de jazz pour GI’s, des petits trafiquants de marijuana et des campements de rescapés tziganes.

Mon avis :
Une écriture extrêmement particulière, d’une amplitude  extraordinaire, à la fois âpre et lyrique, où voisinent la puissance de la sexualité, de la rage de vivre, de la douleur, du voyage extrême et de l’amour de la Mère au sens quasi-archétypale du terme. Le noir est une couleur est une peinture crue et lucide, qui décrit sans fioritures ou pathos le quotidien et le combat d’une femme pour (sur)vivre avec deux de ses enfants dans l’Allemagne des années 60. Ce texte est un immense crachat sur la société suisse et allemande et la toute-puissance de sa morale collective étouffante. Ce roman fait partie de ceux dont on peut vraiment dire qu’ils sont écrit avec les tripes.

Extraits :

Je sais bien que quelqu’un m’attend, très loin dans une rue poudrée de charbon, au coeur brûlant d’un ghetto noir ; derrière la porte d’une de ces chapelles où j’ai entendu hurler Dieu, dans le rythme des pieds déchaînés et des claquements des mains, et la voix écorchée de Son peuple, dans l’océan des sueurs noires ; je sais bien que quelqu’un m’attend, dans une chapelle de nègres ruisselante, toute baignée des larmes de Dieu.

Page 26

Au milieu de la nuit, une nausée atroce m’arrache de mon lit. Je bondis au lavabo où je vomis par saccade d’énormes morçeaux d’une matière étrange. Cela dure longtemps, j’étouffe presque. Les morçeaux me remontent violemment à la gorge et je la crache sans discontinuer. Quand c’est fini, j’allume la lumière et je contemple avec horreur un amoncellement de choses rouges, gluantes et transparentes comme du cartilage. Jamais je n’ai rien vu qui leur ressemble.

Page 32

Sabine Wespieser Editeur
Traduit de l’anglais par Judith Roze

Résumé (présentation de l’éditeur) :
Après avoir vécu et travaillé loin de chez elle, Rosie décide qu’il est temps de rentrer à Dublin, pour s’occuper de Min, la vieille tante qui l’a élevée. Ni les habitudes ni les gens n’ont changé dans ce quartier populaire où elle a grandi, et la cohabitation avec Min, que seule intéresse sa virée quotidienne au pub, n’a rien d’exaltant : en feuilletant des ouvrages de développement personnel, censés apporter des solutions au mal-être de Min, Rosie se dit qu’elle s’occuperait utilement en se lançant elle-même dans la rédaction d’un manuel destiné aux plus de cinquante ans. Sa seule relation dans l’édition vivant aux États-Unis, elle se frottera donc au marché américain. Son vieil ami Markey tente bien de lui faire comprendre que sa manière de traiter le sujet n’est pas assez « positive »… C’est au moment où elle va à New York, pour discuter de son projet, que le roman s’emballe : Min, qu’elle avait placée pour quelque temps dans une maison de retraite, fait une fugue et la rejoint à Manhattan. Très vite, les rôles s’inversent : la vieille dame est galvanisée par sa découverte de l’Amérique, elle se fait des amies, trouve du travail et un logement. Alors que Rosie est rentrée seule en Irlande, pour rien au monde Min ne voudrait renouer avec son ancienne vie. Surtout pas pour reprendre possession de la maison de son enfance… que l’armée lui restitue après l’avoir confisquée pendant la guerre. Rosie, elle, a besoin de cette confrontation avec ses origines. Profondément ancrée dans les valeurs de la vieille Europe, le passage du temps est maintenant au cœur de ses préoccupations. La lucidité de Nuala 0’Faolain, sa tendresse pour ses personnages, font merveille une fois de plus dans ce livre drôle et généreux, plein de rebondissements, où l’on suit avec jubilation souvent, le cœur noué parfois, les traversées de l’Atlantique de ces deux femmes que lie toute la complexité du sentiment maternel. De ses romans, l’auteur dit souvent qu’ils révèlent plus d’elle que ses autobiographies… Best love Rosie nous embarque aussi dans un beau voyage intérieur.

Mon avis :
Dernier livre de Nuala O’Faolain, morte à Dublin en mai 2008, Best Love Rosie est une œuvre de fiction très imprégnée de l’expérience personnelle de son auteur, assez proche en ce sens de ces deux autobiographie, On s’est déjà vu quelque part ? et J’y suis presque.
On suit Rosie à travers ses doutes, ses remises en question, sa volonté de faire quelque chose (ou de renoncer à) et ses relations avec les autres : Leo, sa dernière relation amoureuse qui a viré au fiasco, ses amies de toujours, Min, qui après avoir sacrifié sa jeunesse pour s’occuper de Rosie et veiller sur le père de celle-çi, décide de prendre sa vie en main et de réaliser les projets qu’elle avait fait sans jamais pouvoir les mettre à exécution.

S’il fallait qualifier ce roman, je pense que j’utiliserais les termes de “réalité poétique ordinaire” : les personnages sont des gens absolument ordinaires, leurs vies sont semblables à celles de tout autre irlandais(e) de leur génération, et pourtant, malgré la franchise et les thèmes abordés (le désir de plaire et les relations amoureuses mais aussi les relations avec les personnes de l’autre sexe une fois que l’on a dépassé la cinquantaine, la vision du corps qui vieillit, le célibat, etc…), on reste toujours dans une certaine émotion particulière, teintée de pudeur, de réalisme, d’humour, de contemplation et de tendresse qui n’est pas sans rappeler certains poèmes, certains regards.

Notons également le regard posé sur la société irlandaise et ses mentalités, (bien loin de l’image idéalisée voir bêtifiante que beaucoup de gens semblent avoir), sans virer au cynisme ou à l’étude de mœurs. Un roman émouvant -mais pas mièvre- et agréable à lire, même si j’ai largement préféré On s’est déjà vu quelque part ? .

Lire le premier chapitre de Best Love Rosie (.pdf) sur le site de Sabine Wespieser
Lire la chronique du livre L’histoire de Chicago May

Imaginaire Gallimard
Traduit de l’anglais par Michel Persik
ISBN-13: 978-2070712182

Résumé (quatrième de couverture) :
Esther Greenwood, dix-neuf ans, est à New-York avec d’autres lauréates d’un concours de poésie organisé par un magazine de mode. De réceptions en soirées passées pour tuer le temps, ce sont quelques jours d’une existence agitée et futile que vit la narratrice. En même temps, elle se souvient de son enfance, de son adolescence d’étudiante américaine, des amours qu’elle a connues. Tout bascule lorsqu’Esther quitte New-York. Tentative de suicide, traitements de choc, guérison, rechute et pour finir, l’espoir. Esther est à la fois “patiente” dans l’univers hospitalier et observatrice au regard aigü de ce monde, qui a pour toile de fond l’amérique des années 50.

Mon avis :
Seul roman de Sylvia Plath, La cloche de détresse est semi-autobiographique et d’abord publié sous un pseudonyme. Ce n’est qu’après sa mort qu’il sera republié sous son vrai nom. On retrouve de nombreux points communs entre la narratrice et la vie de Sylvia : la préoccupation de l’écriture, sa relation avec sa mère, le père disparu, les tentatives de suicides… D’autres thèmes sont abordés : questionnement sur la vacuité de l’existence ou un certain registre féministe. Par les yeux d’Esther Greenwood, Plath porte regard aigu sur la moralité et le comportement que l’amérique puritaine des années 1950 attend des femmes.

Le style est très simple, alternant les descriptions simples et le point de vue de la narratrice, ses sentiments et ses souvenirs, ses réflexions. L’atmosphère est très américaine, semblable à ces films à la fois très coloré et pourtant empreint d’un certain vide que l’on devine pesant, angoissant. Au fil du texte, ce sont toutes les pensées, les souvenirs d’Esther qui sont dévoilés, parfois tellement exacts, tellement sincères, y compris dans leurs aspects les plus manipulateurs ou empreins d’un tel doute qu’ils en deviennent presque gênant.

Extrait :

Mais je n’en étais pas du tout certaine. Pas du tout. Comment savoir ? Peut-être qu’un jour, au collège; en France, quelque part, n’importe où, la cloche de verre, avec ses déformations étouffantes descendrait de nouveau sur moi ?

Page 255

Journal
20 avril – 22 juin 1945

Témoins Gallimard, 2006

Résumé (quatrième de couverture):
La jeune Berlinoise qui a rédigé ce journal,
du 20 avril 1945 – les Soviétiques sont aux portes – jusqu’au 22 juin, a voulu rester anonyme, lors de la première publication du livre en 1954, et après. A la lecture de son témoignage, on comprend pourquoi. Sur un ton d’objectivité presque froide, ou alors sarcastique, toujours précis, parfois poignant, parfois comique, c’est la vie quotidienne dans un immeuble quasi en ruine, habité par des femmes de tout âge, des hommes qui se cachent : vie misérable,
dans la peur, le froid, la saleté et la faim, scandée par les bombardements d’abord, sous une occupation brutale ensuite. S’ajoutent alors les viols, la honte, la banalisation de l’effroi. C’est la véracité sans fard et sans phrases qui fait la valeur
de ce récit terrible, c’est aussi la lucidité du regard porté sur un Berlin tétanisé par la défaite. Et la plume de l’auteur anonyme rend admirablement ce mélange de dignité, de cynisme et d’humour qui lui a permis, sans doute, de survivre.

Mon avis :
Des journaux et des écrits personnels sur la Seconde Guerre mondiale, tous le monde connaît le Journal d’Anne Franck, on connait également les célèbres J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir de Christine Arnothy ou Au nom de tous les miens de Martin Gray.
De fait, rares sont les témoignages écrits par des allemands ou simplement les oeuvres de fictions mettant en scène des allemands qui n’aient rien à voir avec le nazisme ou la résistance, simplement des gens ordinaires tentant de survivre. La Voleuse de livres de Markus Zusak mettait en scène la jeune Liesel et sa famille adoptive dans une Allemagne en ruine. Ce journal en revanche, n’a rien d’une œuvre de fiction. C’est le récit de la (sur)vie quotidienne d’une femme âgée d’une trentaine d’année dans un Berlin en ruine pris par l’Armée Rouge.
Terrible à lire, instructif, effectivement plein de cynisme, de froideur et qui paradoxalement témoigne d’une grande humanité, mais cette humanité là ne pouvait pas se manifester dans des conditions aussi critiques. Poser ici la question de l’humanité et remettre en question les mœurs, les attitudes et “l’immoralité éhontée” (pour reprendre les termes qui ont été employés lorsque ce journal est parut pour la première fois en Allemagne, vers 1959) c’est comme demander à d’anciens déportés pour quelles raisons ils n’ont pas essayé de s’évader des camps de concentration.

Je suis restée sans voix devant un tel récit, me demandant vaguement pourquoi il a fallût attendre si longtemps avant de le voir publié en français.

***

Extraits :

Lundi 23 avril 1945, 9 heures du matin

Aux environs de midi, il y a eu un enterrement dans la rue, je l’ai entendu dire, la veuve du pharmacien y était. Une jeune fille de dix-sept ans, éclats d’obus, une jambe arrachée, hémorragie fatale. Les parents ont enterrés leur enfant dans le jardin de la maison, derrière un groseillier. Comme cercueil, ils ont utilisé leur armoire à balais.

[...]

Vendredi 15 juin 1945

Puis, je me suis attaquée à un recueil de drames d’Eschyle et y découvris ses Perses. La longue plainte sur la misère des vaincus est à la mesure de notre défaite -et, d’un autre côté, elle ne l’est pas du tout. Notre triste sort d’Allemands à un arrière-goût de nausée, de maladie et de folie, il n’est comparable à aucun autre phénomène historique.
A la radio, on vient encore d’entendre un reportage sur les camps de concentration. Ce qu’il y a de plus horrible dans tout cela, c’est l’esprit d’ordre et d’économie : des millions de gens utilisés comme engrais, rembourrages de matelas, savon mou, paillasses de feutre -et cela ne se trouvait pas chez Eschyle.

Verticales, septembre 2008
ISBN : 978-2070120604

Quatrième de couverture :
” Je voudrais interroger l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir. “

Mon avis :
Un thème risqué. Parler de la nulliparité (puisque malgré tout ce que ce mot suppose, il reste en dehors de toute considération de choix, dénué de flou sémantique puisqu’il s’entend “au sens biologique du terme”) n’est ni un thème facile ni un thème courant, contrairement à l’avortement, par exemple (pour rester dans le registre autour de la -non- maternité). Deux écueils guettent celles (je n’ai jamais eu l’occasion de lire des textes écrits par des hommes, dommage) qui abordent ce sujet : soit le pathos, les regrets, le manque, qu’ils soient réels ou fantasmés (quand des femmes ayant eu des enfants abordent le sujet, par exemple) soit l’acte militant, la revendication et la justification plus ou moins agressives, tant la société et les normes -même et surtout inconscientes- ont continuent de marquer les esprits.

Ces deux écueils, Jane Sautière les a brillament évités. Elle se contente de tracer, avec un sens du rythme dans la phrase tenant plus de la poésie en prose que de la littérature “contemporaine” et ses phrases parfois (dé)construites et simplifiées au maximum. Partant de son histoire personnelle, de son parcours -Iran, Vietnam, Paris, La Garenne-Colombes etc…- pour se raccrocher à l’Humain, comme une vague qui naît, déferle et se retire. Un récit court, une réflexion joliment exprimée et pleine d’humanité. Les mots sont pesés, ni trop ni trop peu. Et puis il y a cette franchise qui n’a pas été sans me rappeler le style de Nuala O’Faolain. Une lecture qui coule de source, simplement. En un mot, juste.

Le parcours inachevé d’une femme de Dublin
Traduit de l’anglais par Stéphane Camille
ISBN : 978-2848050317
Sabine Wespieser

Résumé (présentation de l’éditeur):
“Je ne savais pas que je m’embarquais pour un voyage quand j’ai écrit les premiers mots de On s’est déjà vu quelque part ?, et je ne pensais pas que des eaux calmes m’attendaient peut-être, moi aussi. Mais je comprends qu’un mouvement a commencé à ce moment-là qui ne sera pas terminé avant que je connaisse la sérénité. [...] Je me dis parfois que j’y arrive, que j’y suis presque.” Le succès inattendu de son premier récit a changé la vie de Nuala O’Faolain : d’éditorialiste solitaire, les pieds solidement ancrés dans la terre irlandaise, elle est devenue une écrivain reconnue, vivant une partie de l’année aux États-Unis. Avec ce deuxième livre de Mémoires, l’auteur tente de mettre de l’ordre dans le chaos de sa nouvelle vie : elle évoque, avec la lucidité qui la caractérise, les effets – ou les méfaits – du succès, nous entraîne dans les coulisses de Chimères, son magistral roman, s’interroge sur l’avenir de sa relation avec son nouveau compagnon et sur sa faculté à s’adapter au ” Nouveau Monde “. Car rien n’est gagné, et si elle y est presque, ce n’est pas sans souffrances : c’est sans doute au fantôme de sa mère, morte dans la misère sans avoir pu échapper à ses démons, qu’elle doit la sourde nostalgie de sa vie passée. Nuala O’Faolain écrit un livre intelligent, drôle, féroce, émouvant, honnête et généreux sur la période de la vie qu’elle traverse : ” La cinquantaine, c’est l’adolescence qui revient de l’autre côté de la vie adulte – le serre-livres correspondant – avec ses troubles de l’identité, ses mauvaises surprises physiques et la force qu’il faut pour s’en accommoder. ” Et si, à ses lecteurs fidèles, elle donne le sentiment de retrouver une vieille amie, à qui le succès n’est pas monté à la tête, chemin faisant, elle construit une œuvre littéraire remarquable qui s’ancre au cœur d’une réflexion très contemporaine sur le rapport à la fiction : J’y suis presque est avant tout le roman d’une vie, la sienne, mais aussi un miroir pour beaucoup d’autres.

Mon avis :
J’ai découvert Nuala O’Faolain avec la lecture de On s’est déjà vu quelque part et j’avais aimé le ton très libre et lucide qu’elle emploie pour nous décrire sa vie, ses erreurs, ses doutes, sa souffrance et ses interrogations. J’y suis presque, écrit plusieurs années après On s’est déjà vu quelque part, constitue la seconde partie de ses mémoires. Le ton employé est toujours d’une extrême franchise, que les événements racontés soient ou non flatteur pour la narratrice. On sent cependant (aucune critique dans l’utilisation de “cependant”, ce n’est qu’un simple constat) que les souvenirs qu’elle évoque dans cet ouvrage sont plus récent, qu’il y a moins de distance par rapport aux événements. Il n’y a pas encore de réel recul entre l’auteur et le récit de sa vie, mais encore une fois, cette proximité est consciente, de même qu’est analysée la question du recul que le temps apporte par rapport à certains épisodes douloureux, difficile, cette question au final relative, puisqu’elle avoue que, si pour elle les choses s’étaient produites comme elle l’avait décrit, elle s’était rendue compte, en se confrontant aux réactions de gens qui s’étaient reconnu, que ces gens avaient, finalement, un tout autre souvenir, un tout autre regard sur tel ou tel événement, sans que l’on puisse dire pour autant que ces personnes mentaient, pas plus qu’elle ne mentait.
J’ai eu l’occasion de lire un certain nombre de mémoires, écrites par des gens très différents, qui avaient vécu des vies on ne plus différentes. Mais je ne me souviens pas en avoir lu où la question de la véracité des souvenirs se pose de manière aussi direct, en étant confronté à la vision des autres protagonistes. Indépendamment de tout, j’admire l’honnêté avec lequel ces épisodes sont évoqués. Il n’est pas facile de raconter ses souvenirs, mais il est encore moins facile de reconnaître que, peut-être, nous nous sommes trompés, de faire la lumière sur certains doutes qui nous assaillent.
La question de la fiction, du rapport qu’entretient un écrivain avec sa matière, la relation à trois qui se construit entre l’écrivain, le(s) personnage(s) et les souvenirs personnels, triangulation souvent imprévisible, mouvante, tendue, est posée, sans théorie littéraire écrasante et toute puissante, mais de manière individuelle, personnelle, et au final subjective. C’est cette subjectivité que je trouve intéressante, la relation entre l’individu et la fiction abordée de manière personnelle et directe, et non distillée à travers des théories littéraires.

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