Titre original : As I Lay Dying
Traduction de Maurice Edgar Coindreau

Tandis que j’agonise est le cinquième roman de Faulkner. Publié en 1930, il n’a été traduit en français qu’en 1934. Il aurait dû être le premier des romans de Faulkner à paraître en France, mais Sanctuaire parut finalement quelques mois avant, en novembre 1933.

* * *

Addie Bundren vient de mourir. Auparavant, elle a fait promettre à son mari, Anse, d’être enterrée à Jefferson avec les siens. Anse et leurs enfants, Cash, Darl, Jewel, Dewey Dell et Vardaman feront donc le trajet jusqu’à la ville, située à quarante miles (environ soixante-cinq kilomètres) de là.

Toute l’essence de l’histoire semble être contenue dans ces quelques lignes, et pourtant, ce résumé simple passe sous silence ce qui fait de Tandis que j’agonise un superbe roman, à la fois macabre et plein de vie, chanté par des voix inoubliables. L’histoire comporte quinze narrateurs, et ce sont le fil de leurs voix qui s’entremêlent, nous racontant l’histoire.

Se sachant mourante, Addie a demandé à Cash, son premier fils, charpentier, de construire son cercueil sous ses yeux. Elle meurt avant qu’il ait pu le terminer. Le roman commence avec la voix de Darl racontant son retour à la ferme avec Jewel, et les premiers bruits qu’ils entendent sont la scie et l’erminette de Cash. Ces sons rythment tout le début de la narration : Addie est morte, le cercueil n’est pas terminé, la famille tente d’encaisser le choc causé par la mort de la mère et n’arrive pas réellement à se décider à partir pour Jefferson.

Il faut plusieurs jours de voyage pour parvenir à destination, et des crues ont emportées les ponts. Le temps presse pourtant, le corps de la défunte n’a pas été embaumé, et après les bruits des outils de Cash contre le bois du cercueil, ce sont les busards dans le ciel et la décomposition du corps qui font office de métronomes.
Les obstacles se multiplient. Dans leur tentative de traversée, Cash se casse la jambe. Les mules se noient. Le père ne pense qu’au dentier qu’il désire s’acheter. Dewey Dell est enceinte et cherche à se faire avorter. Vardaman, le dernier-né, a pêché un poisson au moment de la mort de sa mère, dans son esprit, le poisson et la mère se confondent. Jewel n’est pas le fils d’Anse, mais issu d’une relation adultérine. Darl est considéré comme un simple d’esprit, un fou inquiétant ; avant la fin du récit, il sera interné. Pendant ce temps, le corps d’Addie continue de pourrir, et l’odeur est devenue insoutenable.

Aux voix d’Anse, Cash, Darl, Dewey Dell, Jewel et Vardaman, viennent s’ajouter, entre autres celles du docteur, du voisin et de sa femme, du révérend et même d’Addie Bundren, magnifique, brûlant de tristesse lucide.

L’édition Folio comporte, sur la quatrième de couverture, un commentaire de John Brown tiré du Panorama de la littérature contemporaine aux Etats-Unis.

« Une farce très haute en couleur, à la flamande. »

Appellation qui peut sembler déroutante au premier abord. On a du mal à faire le lien entre la mort d’une mère, le chemin de sa dépouille vers sa dernière demeure et une farce flamande. Pourtant, au fil de la lecture, cette appellation perd de son étrangeté pour devenir un parfait résumé de Tandis que j’agonise. Si leurs douleurs, le déchirement et le sentiment de conscience intérieur des personnages sont complexes, ils restent intériorisés et l’action proprement dite tient plus du burlesque, de la farce. Les détails de vie quotidienne, les préoccupations terre-à-terre des personnages (Dewey Dell qui se demande si elle va arriver à vendre ses gâteaux) mais aussi leurs manières de s’exprimer qui fluctue entre une langue familière à la syntaxe très libre (le lire en anglais doit être une expérience aussi passionnante que redoutable) et le registre plus biblique, plus épique même d’un conteur qui modifie imperceptiblement les accents de sa voix pour mieux souligner toutes les subtilités, toute la richesse de son histoire.

Ce n’est pas un roman triste, mais c’est un roman poignant qui tient en haleine, tant on reste sans voix devant cette partition magistralement écrite, devant ces accords faussement dissonant que l’on écoute à plusieurs niveaux, dépassant largement le cadre du récit, un épisode particulier dans la vie d’une famille de paysans habitant le sud des Etats-Unis au début du XXème siècle.

Je n’avais jamais eu l’occasion de lire Faulkner auparavant et je voulais profiter des vacances pour me plonger dans ce roman qui me tentait depuis un bon moment. Non seulement c’est chose faite, mais en je ne compte pas m’arrêter là.

Extraits

(les mentions figurant entre crochets ont été ajoutées pour une meilleure compréhension)

JEWEL

Si ça n’avait tenu qu’à moi quand Cash est tombé du haut de l’église et si ça n’avait tenu qu’à moi quand le père a reçu toute la  charretée de bois sur le dos, on ne verrait pas, aujourd’hui, tous les salauds du pays s’arrêter pour la dévisager, parce que s’il y a un Dieu à quoi foutre peut-il bien servir ?

* * *

DARL
[parlant de Cash, en train de fabriquer le cercueil de sa mère]

Il lève les yeux vers la face décharnée qu’encadre la fenêtre aux lueurs du crépuscule. C’est un tableau composé de tout le temps, depuis l’époque où il était encore enfant. Il laisse tomber la scie et, les yeux fixés sur la fenêtre où le visage n’a pas bougé, il soulève la planche pour qu’elle puisse la voir. Il tire une seconde planche et les ajuste ensemble dans leur position définitive. D’un geste il indique celles qui sont encore par terre et, par une pantomime de sa main droite, il montre quelle sera la forme du cercueil une fois fini.

* * *

DEWEY DELL

Il pourrait tant faire pour moi s’il le voulait. Il pourrait faire tout pour moi. C’est comme si, pour moi, tout ce qu’il y au monde se trouvait dans un baquet plein de boyaux, tellement qu’on se demande si autre chose de très important pourrait y trouver place. Lui, c’est un très grand baquet de boyaux, et moi je suis un petit baquet de boyaux, et s’il n’y a de place pour rien d’important dans un grand baquet de boyaux, comment pourrait-il y en avoir dans un petit baquet de boyaux? Mais je sais que c’est là, parce que Dieu a donné un signe aux femmes pour leur indiquer quand il leur est arrivé un malheur.

* * *

VARDAMAN

Ma mère est un poisson.

* * *

ANSE
[à propos de Jewel]

Je lui avais dit de ne pas amener ce cheval, par respect pour sa défunte mère, parce que ça n’a pas bonne façon de le voir caracoler ainsi sur ce sacré cheval de cirque, alors qu’elle voulait que nous soyons tous avec elle dans la charrette, tous ceux de sa chair et de son sang ; mais, nous n’avions pas plus tôt dépassé le chemin de Tull que Darl s’est mis à rire. Assis sur la banquette avec Cash, sa mère couchée sous ses pieds, dans son cercueil, il a eu l’effronterie de rire!

* * *

ADDIE BUNDREN

Et c’est pourquoi, quand Cora Tull venait me dire que je n’étais pas une vraie mère, je pensais combien les mots s’élèvent tout droits, en une ligne mince, rapides et anodins, alors que les actions rampent, terribles, sur la terre, s’y cramponnent, si bien qu’au bout d’un certain temps, les deux lignes sont trop éloignées l’une de l’autre pour qu’une même personne puisse les enfourcher. Je pensais que péché, amour, peur, tout cela n’était que des sons que les gens qui n’ont jamais péché, ni aimé, ni craint, emploient pour ce qu’ils n’ont jamais eu et ne pourront jamais avoir, à moins qu’ils n’oublient les mots. Comme Cora, qui n’a même jamais été capable de faire la cuisine.

Traduit de l’anglais par Pierre Ménard
ISBN : 978-2207260128
Titre original : The Uncommon Reader

Présentation de l’éditeur :
Que se passerait-il outre-Manche si, par le plus grand des hasards, Sa Majesté la Reine se découvrait une passion pour la lecture ? Si, tout d’un coup, plus rien n’arrêtait son insatiable soif de livres, au point qu’elle en vienne à négliger ses engagements royaux ? C’est à cette drôle de fiction que nous invite Alan Bennett, le plus grinçant des comiques anglais. Henry James, les sœurs Brontë, le sulfureux Jean Genet et bien d’autres défilent sous l’œil implacable d’Elizabeth, cependant que le monde empesé et so british de Buckingham Palace s’inquiète : du valet de chambre au prince Philip, d’aucuns grincent des dents tandis que la royale passion littéraire met sens dessus dessous l’implacable protocole de la maison Windsor. C’est en maître de l’humour décalé qu’Alain Bennett a concocté cette joyeuse farce qui, par-delà la drôlerie, est aussi une belle réflexion sur le pouvoir subversif de la lecture.

Mon avis :
Court roman, La Reine des lectrices se lit d’une traite, porté par une narration impeccablement calibrée où chaque mot se fait l’écho du précédent et où le résultat est un humour typiquement anglais, fin et caustique. Le personnage principal ce n’est pas la reine d’Angleterre, ni même ce protocole stricte et ses gardiens qui se trouvent généreusement égratignés, non plus que les livres. Le véritable personnage central, l’héroïne ici, c’est la Littérature, cette maîtresse glaciale qui allume en nous un feu dévorant, une passion inextinguible et que l’on ne cherche plus qu’à assouvir, à n’importe quel prix. La trame, c’est-à-dire Sa Majesté qui découvre accidentellement la littérature, rencontre qui, à un cheveu près, a failli avorter, puis cette relation qui se noue, de plus en plus importante, au mépris des avis de son entourage, au mépris de tous ses devoirs, cette relation qui la transforme et de manière ô combien profonde -vous vous en rendrez compte seulement dans les dernières lignes- est semblable à celle de beaucoup d’histoires d’amour, de passions dévastatrices.
Véritable nid de suggestions de lectures -de Virginia Woolf à Andy McNab en passant par Ivy Compton-Burnett, Vikhram Seth, Ian McEwan, Ted Hughes ou encore Marcel Proust…- La Reine des lectrices n’est peut-être pas le livre du siècle d’un point de vue  strictement littéraire, mais c’est certainement un petit-chef d’oeuvre d’humour, et il possède une qualité essentielle : il donne envie de lire, de découvrir. Sa lecture très facile et agréable ne fait que renforcer ses atouts. Peut-être s’avérera t-il d’un précieux secours pour tous ceux qui rêvent de faire partager les innombrables plaisirs du texte à ceux qui ne voient en la lecture qu’un pensum appartenant au monde scolaire.

Pour la petite anecdote, la titre original The Uncommon Reader est très vraisemblablement une allusion à un essai de Virginia Woolf intitulé The Common Reader (Le Commun des lecteurs en français), essai constitué d’articles sur la littérature.

ISBN : 978-2-84260-273-4
Traduit de l’anglais (Irlande du Nord) par Séverine Magois
Editions Théatrales

Résumé (quatrième de couverture) :
La jeune Lori est de retour parmi les siens, à Belfast, après un premier trimestre dans une faculté londonienne où elle a tenté de mettre fin à ses jours.
Ses parents et ses deux sœurs ne savent ni ne comprennent ce qui s’est passé au juste. Dans ce drame noué à l’ombre du conflit irlandais, le père et la mère, démunis, essaient de démêler l’écheveau de cet échec. Les trois sœurs s’efforcent quant à elles de définir ce qu’elles sont devenues les unes pour les autres au sortir de l’enfance. Lucy Caldwell aborde avec délicatesse la question du suicide des adolescents et nous offre des personnages particulièrement attachants.
Elle ausculte les relations familiales avec subtilité à travers une écriture faussement ordinaire, précise et rythmée, souvent teintée d’humour.

Les personnages :

La famille Murdoch
David, proche de la cinquantaine
Phyllis, proche de la cinquantaine
Lori, dix-neuf ans
Clover, quinze ans
Poppy, onze ans

Cadre
Belfast, de nos jours

Mon avis :
Mes dernières lectures de pièces de théatre remontent à plusieurs années, quand j’étais encore au lycée. Une étude de la pièce de Dürenmatt, La visite de la vieille dame, en français et dans sa version originale en allemand (Der Besuch der Alten Dame pour les curieux). Depuis, plus rien, jusqu’à Feuilles, sous-titré Leaves, pour des raisons de traduction comme le précise une petite note : la traduction en français est incomplète et ne rend pas la polysémie du titre anglais. Leaves signifie feuilles, mais également partir.

D’autres indications figurent, notamment concernant l’emploi des différents tirets utilisés
( / pour indiquer qu’un personnage prend la parole avant qu’un autre ait fini de parler ; - pour indiquer que la tension produite par la réplique doit être maintenue ) Ces indications ne sont pas utiles que pour les personnes désirant jouer cette pièce, elles sont utiles pour une lecture vivante de la pièce, rendant palpable les tensions et les difficultés qu’éprouvent les protagonnistes à communiquer.

Les didascalies sont très précises en ce qui concerne le décor et sa description, on visualise parfaitement les pièces, à la fois comme si c’était la réalité ou un film mais on parvient aussi à l’imaginer en train d’être jouer sur scène. Ce dernier point peut paraître paradoxale, mais souvent en lisant du théatre, il est facile de se représenter l’action exactement comme on le ferait pour un roman, et dans certains cas, en le voyant effectivement la pièce jouée sur scène, on est déçu, l’action semble plus artificielle, moins aisée, moins naturelle que prévu.

La quatrième de couverture décrit très bien le style de Lucy Caldwell (née en 1981 à Belfast, Leaves est sa première pièce longue) : faussement simpliste. Une simplicité qui n’est qu’apparente et utilise des phrases quotidiennes pour amener des questions plus métaphysiques de manière ordinaire, naturelle, pas comme un livre de philosophie le ferait mais tout à fait comme le ferait une personne au cours d’une conversation sur la vie, avec toutes les questions, les doutes et les angoisses que ces questionnements recèlent tout au long de la vie et à l’adolescence de manière plus particulière. Les disputes entre les trois soeurs que l’on sent poindre puis éclater sur la page, de manière larvée sans que l’on comprenne vraiment comment elles en sont arrivées là, les silences lourds et maladroits entre Lori et sa mère, Lori et son père, les repas à la table familiale, tout ces petits riens, ces tensions familiales que l’on touche tous -sauf quelques rares cas- du doigt un jour ou l’autre, forment, avec les grandes questions existentielles, le point central de Leaves.

La question du suicide est traitée de manière délicate, presque sans avoir l’air d’y toucher et justement mise en avant par cette délicatesse, cette humanité, cette incompréhension qui voisine avec le besoin désespéré de comprendre le geste de Lori et la difficulté de l’intégrer à l’histoire familiale, sans en faire un tabou ni l’effacer de la mémoire.

Pour ceux à qui la question du conflit nord-irlandais ferait peur, vous n’avez aucune inquiétude à craindre, c’est un calque, un cadre lointain dont la connaissance permet certes de comprendre toutes les subtilités de certaines répliques, mais si vous n’y connaissez rien, vous ne serez pas non plus totalement amputé.

Leaves m’a, en tout cas, redonné envie de lire du théatre.

Editions Autrement, 2001
ISBN-13: 978-2746700581
Traduit par Marie-Anne de Kisch

Résumé :
84, Charing Cross Road est le recueil des lettres que s’échangèrent Helene Hanff, scénariste sans le sou mais passionnée de littérature et le personnel de la librairie Marks & Co. (dont l’adresse a donné son nom à recueil). La correspondance s’étale sur une vingtaine d’années, d’octobre 1949 à octobre 1969.

C’est à la suite d’une petite annonce passée dans un journal (le Saturday Review of Litterature pour être précise) qu’Helene, à la recherche de certains livres épuisés, leur adresse une première lettre.
Les premiers échanges sont relativement conventionnels, mais très vite, la spontanéité et la gentillesse d’Helene ont raison de cette raideur professionnelle : le ton devient très vite amical, et de plus en plus intime, jusqu’à cette sorte de complicité tendre, presque d’amour qu’on entre eux les gens partageant la même passion (et la littérature est une maîtresse exigeante). Apprenant qu’au Royaume-Unis, les tickets de rationnements ont toujours court, Helene décide de faire parvenir de la nourriture au personnel de la librairie, mais aussi à leurs familles.

Des liens se tissent peu à peu entre elle et Franck Doel, mais aussi avec Nora, la femme de Franck, Cecily et d’autres employés de la librairie qui prennent eux aussi parfois la plume pour lui répondre. Le ton est très libre, vif, plein d’humour, de charme et de littérature. Car c’est avant tout des livres dont il est question. Editions rares et introuvables, erreur de commande…

Mon avis :
Magnifique et profondément humain. Un véritable petit bijou de la “littérature” épistolaire, si l’on peut dire, puisqu’il ne s’agit pas d’une correspondance fictive mais réelle (bien que toutes les lettres n’aient pas été publiées). 84, Charing Cross Road est un livre très émouvant à lire, véritable reflet des relations privilégiées qui peuvent se nouer entre amoureux des livres et de la littérature. Si les auteurs et les ouvrages auxquels il est fait référence sont principalement anglo-saxon, le ton très vivant et passionné des lettres ne peuvent laisser aucun amoureux des livres et de la littérature totalement insensible. Les notes de la traductrice apporte des précisions sur les auteurs et les titres auxquels il est fait référence, il n’y a donc aucune inquiétude à avoir si après Shakespeare, vous êtes perdus.

Aucune mièvrerie, aucune sensibilité inutile ni de happy end : Helene hanff est morte dans la misère, à l’âge de 80 ans. Il y a évidemment d’autres raisons qui me poussent à employer ces mots, mais je n’en dis pas plus.

84, Charing Cross Road a été adapté en film en 1987 avec Anne Bancroft et Anthony Hopkins dans les rôles d’Helene et de Franck.

Essai sur l’imagination de la matière
L’Eau et les rêves
a été publié pour la première fois en 1942.

Table des matières et (brève) présentation de l’oeuvre

Introduction : Une présentation de la thématique abordée dans l’Eau et les Rêves : les forces imaginantes de l’esprit. Plan de l’étude.

I- Les eaux claires, les eaux printanières et les eaux courantes. Les conditions objectives du narcissisme. Les eaux amoureuses. Les images changeantes de l’eau, les reflets, les miroirs, la dualité du Narcissisme et de la contemplation. La psychologie de l’eau claire : la fraîcheur, la sensualité, la sexualité de l’eau, sa nature essentiellement féminine. Le complexe de culture et le complexe du cygne.

II- Les eaux profondes – Les eaux dormantes – les eaux mortes. “L’eau lourde” dans la rêverie d’Edgar Poe. L’eau qui s’alourdit, qui va dans le sens de la mort, la mort comme partie intégrante de l’eau. L’eau et le ciel renversé. Le destin de l’eau qui se charge des douleurs humaines.

III- Le complexe de Caron. Le complexe d’Ophélie. L’eau substance de vie, substance de mort. La mort et le voyage sur l’eau. Les eaux maternelles et le ré-enfantement. Les enfants maléfiques rendus aux flots. La barque de Caron, le passeur et gardien.
Le suicide en littérature, l’imagination et la mise en scène de la mort. L’eau comme élément de la mort “jeune et belle”, l’élément féminin et mélancolique. Les larmes.

IV- Les eaux composées. Jeux de combinaisons de l’eau avec les autres éléments. Chimie du poète. Association binaire mais jamais ternaire. L’eau et le feu : mariage impossible et détonnant, pourtant exceptionnellement fécond. L’eau et la nuit, la peur. L’eau et la terre.

V- L’eau maternelle et l’eau féminine. Le symbolisme maternel de l’eau. Le lait et l’eau : l’eau fécondante et nourricière pour l’imagination. L’eau comme aspect de la mère mais aussi comme épouse et amante. Le voyage imaginaire.

VI- Pureté et purification. La morale de l’eau. L’eau symbole de pureté naturelle. Eau lustrale. Les eaux polluées et la nature de l’inconscient. L’eau amère, impure, mauvaise. Eau jaillissante, source de vie et de pureté. La loi morale de l’imagination et le double axe d’imagination. La fontaine de Jouvence.

VII- La suprématie de l’eau douce. Mythologie de la mer et inconscient maritime. Suprématie de l’eau terrestre sur l’eau marine. Poséidon. L’eau douce et la fraîcheur, la désaltération de l’inconscient.

VIII- L’eau violente. Le complexe du nageur, le complexe de Swinburne, le complexe de Xerxès. Le saut initiatique dans l’inconnu. L’imagination dynamique. Les rêveries ambivalentes et la colère de l’océan. L’eau et l’excitation coléreuse.

Conclusion : La parole de l’eau. L’eau associée naturellement à la communication, au langage. La parole de l’eau. La fluidité de la poésie, le son, les rires et les onomatopées des eaux. L’écoute des voix de l’eau.

Mon avis :
Rien que le titre de cette rubrique “mon avis” me semble ici assez prétentieuse. Comment mon avis -celui d’une jeune femme du XXIème siècle, même pas particulièrement intelligente, même pas particulièrement cultivée- pourrait avoir un impact quelconque ? A mon sens, ce que je vais en dire n’apportera rien de nouveau ou de notoire, mais à défaut de cela, je vais tâcher d’expliquer ce que j’ai pu tirer de cette lecture, ce que j’en ai compris.

Comme je l’avais déjà précisé en rédigeant ma chronique de l’essai sur le charme, la philosophie m’impressionne et je suis démunie quand il s’agit d’en parler. C’est handicapant quand on se trouve en présence de gens qui sont soit infiniment plus cultivés et fins que vous, soit qui ne voient pas quel bénéfice vous pouvez tirer de vos lectures, et qui vous le font savoir dans des termes plus ou moins abruptes.

J’en suis venue à la lecture de Bachelard de manière assez soudaine. Le nom ne m’était pas inconnu, non plus que le titre de ce livre, mais il n’y avait pas eu vraiment de déclic, jusqu’à la lecture du livre sur le charme, justement, où il est fait référence à son oeuvre. Une rapide promenade sur internet (biographie, extraits) m’a donné envie de le lire.

Contrairement à d’autres philosophe (comme Nietzsche ou Bergson), je trouve Bachelard complètement limpide, si vous me passez l’expression. Son écriture confine à la poésie et il a une façon de mettre en image les concepts qui est unique en son genre. J’aurai envie de dire qu’il ne se contente pas de réfléchir sur la matière de l’imagination, mais par une sorte de mise en abîme, il l’imagine en même temps qu’il en parle. J’aurai bien du mal à dire comment je le comprend, dans ce sens où à moins de faire de la paraphrase, il m’est très délicat de restituer sa façon de considérer le pouvoir de l’eau et son symbolisme dans l’imagination, à part peut-être, en disant que je comprend cet essai davantage de manière empirique que de manière intellectuelle (bien que l’intellect ne soit pas non plus totalement absent). Lisant L’Eau et les rêves, je ne pouvais m’empêcher de faire le lien, non seulement avec toutes sortes de souvenirs personnels mais aussi à d’autres écrivains, d’autres poètes, d’autres textes. Parmi tous les noms qui me sont venus à l’esprit, je n’en citerais que trois. Virginia Woolf d’abord, et notamment son roman Les Vagues. Keats ensuite, principalement en raison de son épitaphe : Here lies one whose name was writ in water. (Ci-gît celui dont le nom était écrit sur l’eau) et enfin, à un chant mortuaire roumain, où il est question d’un psychopompe qui accompagne l’âme du défunt et l’empêche de se perdre. Dans ce texte, il est question des eaux de mort. Un autre parallèle qui m’est venu à l’esprit est celui avec les mizuko (littéralement “enfant de l’eau” ou “enfant qui a coulé” en japonais), nom que l’on donne aux foetus morts ou avortés.

L’Eau et les rêves s’est avéré être une lecture profondément murmurante, dont je ressors avec l’envie de lire -ou à défaut d’essayer- ses autres ouvrages, comme l’Air et les songes, par exemple.

* photo personnelle, prise dans les Highlands en 2001, N&B argentique non retouché. Ne pas reproduire, merci. *

Traduit par Béatrice Vierne
Edition Folio SF

Résumé (quatrième de couverture) :
Pour s’être risqué au baiser offert, Thomas le fameux Rimeur se retrouva prisonnier de la Reine des Elfes.
Grand vivant s’il en fut, et joyeux compagnon, Thomas vécut près d’elle sept années, dans les voluptueux plaisirs du royaume de Faërie, avant de retourner dans son monde premier, celui du labeur, de la peine, et de la fuite du temps.
Hanté, tourmenté par les souvenirs des splendeurs perdues, il lui fallut, malgré tout, retrouver la femme qu’il aimait, reconstruire sa harpe. Et vivre avec les cadeaux ambigus de la Reine des Elfes, le don de prophétie et la malédiction de la parole vraie.
Salué dès sa parution comme un chef-d’œuvre, mêlant action, poésie et mystère, Thomas le Rimeur a été couronné par le World Fantasy Award et le Mythopoetic Award.

Mon avis :
Inspiré par la ballade de Thomas le Rimeur, ce roman est l’exemple même d’une réécriture réussie avec brio. Le récit se divise en quatre parties, portées chacunes par une voix différente : celle de Gavin, vieil homme généreux bourru et pragmatique, celle de Meg, femme avisée au coeur d’or et à l’oeil perçant, celle de Thomas, jeune homme talentueux mais parfois frondeur et maladroit, et enfin, celle d’Elspeth, l’épouse de Thomas, qui l’a attendu pendant sa longue absence, et qui a vécu à ses côtés.

L’écriture est magnifique, tantôt simple, tantôt lyrique. Les descriptions sont fines, vivantes. C’est un des très rares romans de Fantasy que j’ai pu lire où se côtoient un sens certain de la poésie, du verbe, du rythme et en même temps une sensualité rare, riche de sens, presque palpable. Les personnages ne sont pas uniquement des lointaines figures hiératiques désincarnés, mais des hommes et des femmes qui aiment, qui regardent. Bien souvent, quand il est question de Féerie, les récits ont tendance à devenir soit verbeux, soit lyrique mais sans consistance, sans chair, ce qui n’est pas le cas ici.

Enfin je salue le travail de la traductrice pour sa magnifique retranscription de la ballade, entre autres.

A propos de la légende de Thomas le Rimeur
Avant d’être un livre de fantasy, Thomas le Rimeur est une ballade du XIIIème siècle racontant l’histoire d’un barde extrêmement doué qui, parce qu’il a embrassé (ou eu une relation sexuelle, sur ce point les versions varient) la reine d’Elfhame, part avec elle en Féerie. Sur le point de repartir dans le monde des humains, le double de don de prophétie et de dire toujours la vérité lui est accordé, dons ambigus s’il en est. A son retour, Thomas découvre que sept années se sont écoulées depuis son départ, et il ne parvient jamais vraiment à se réadapter à la vie dans le monde des hommes. Il finit par retourner en Féerie.

C’est également le nom d’un poète écossais qui vécut au XIIIème siècle et dont on dit qu’il possédait le don de prophétie. L’origine de la ballade éponyme et l’existence de ce poète (dont le vrai nom est Thomas d’Erceldoune) est probablement liée.

Extraits du livre :

Puis elle se glissa entre mes bras dans un bruissement de soie frissonnante. Je fus enveloppé de vert et d’or, tandis que le rouge de ses lèvres m’emportait jusque dans le coeur d’une flamme. Nous nous allongeâmes dans la laîche fanée et là où ce végétal piquait ma peau nue je ne sentais que les caresses de la terre ;

Page 100

Le long de mes jambes, le fleuve que nous venions de traverser avait laissé le sang des batailles se confondant avec celui des accouchements et des pucelages, celui des doigts entaillés pour les serments d’enfants et celui des blessures plus profondes qu’infligent les luttes fratricides ; le sang des voyageurs assassinés pour leur or et celui coulant d’écorchures à peines remarquées l’été dans les champs…

Page 104-105

Extrait de la Ballade de Thomas le Rimeur

‘O see not ye yon narrow road,
So beset wi thorns and briers?
That is the path of rightousness,
Tho after it but few enquiries.

‘Ande see ye not that braid braid road,
That lies across yon lillie leven?
That is the path of wickedness,
Tho some call it the road to heaven.

‘And see ye not that bonnie road,
which winds about the fairnie brae?
That is the road to fair Elfland,
Where you and I this night maun gae.

*****

Ne vois-tu pas l’étroit chemin
Barré d’épines et de genêts ?
C’est le chemin de la vertu
Que si peu cherchent à trouver.

Et vois-tu cette route si large,
Et douce et toute parsemée de fleurs ?
C’est la grande route du mal
Mais d’aucuns disent qu’elle mène au Paradis.

Et vois-tu ce joli sentier
Monter la colline herbeuse ?
C’est là le chemin de la Fäerie
Où toi et moi pouvons aller.

Traduction extraite du livre Les Fées d’Alan Lee, parut chez Albin Michel. Cet extrait est également citée par André-François Ruaud dans son ouvrage Cartographie du merveilleux. La version originale (en anglais) est tiré du site Tam-Lin.

Autre récit ayant Thomas le Rimeur pour personnage :
La nouvelle de Benoît Geers, Thomas, jeune poète dynamique, (Emblème Hors-Série n°2, Les Fées, Editions de l’Oxymore) imagine ce que serait devenu Thomas à notre époque.

Traduit par Philippe R. Hupp
ISBN : 978-2070419739

Présentation de l’éditeur
N’avez-vous jamais rêvé de changer de vie ? Ne vous êtes-vous jamais dit qu’un jour vous aviez pris une mauvaise décision, une décision aux conséquences radicales pour votre existence entière ? Richard Cochrane avait un rêve : quitter Appleton, sa petite ville natale et faire carrière sur la scène de Broadway. Un rêve qu’il a concrétisé mais, chaque fois que le rideau tombe sur un spectacle, il remâche l’échec de sa vie privée.
Dans une autre réalité, Rick Cochrane, lui, n’a jamais quitté Appleton. Employé dans une compagnie d’assurances, il a deux beaux enfants, une épouse adorable, mais il étouffe, rongé par le regret d’avoir renoncé à sa passion du théâtre.
Deux vies séparées par le temps et le hasard et qui pourtant, un soir de pluie, vont se rejoindre. L’occasion unique pour Richard et Rick d’échanger leurs rôles, d’explorer les voies qu’ils n’ont pas prises, de découvrir que dans un monde ou un autre, le prix du bonheur reste le même.

Mon avis
Un livre assez incroyable. A partir d’une idée somme toute assez simple, d’une question que la plupart d’entre nous se pose un jour ou l’autre (A quoi ressemblerait ma vie si je n’avais pas pris tel ou tel décision ?), Brennert nous offre un roman à la fois émouvant et réaliste, tranchant et optimiste, tout en finesse et en subtilité.
Rien ne vient expliquer pourquoi cet échange a été possible, évitant ainsi les explications alambiquées et peu convaincantes qui auraient décrédibilisé le récit. Cette lacune ne pénalise ni la compréhension du roman et ni le plaisir que l’on en retire. On s’identifie assez facilement à Rick / Richard, personnages très humains avec leurs forces et leurs faiblesses, tour à tour agaçants, énervants, émouvants, nobles, minables, veules, égoïstes, aimants… mais plus encore qu’une identification à un protagoniste, j’aurai tendance à penser que c’est aux schémas que l’on s’identifie, que l’on compare, plus ou moins consciemment leurs vies respectives, leurs choix qui ont fait d’eux ce qu’ils sont et les moments de notre vie où, nous aussi, nous avons dû prendre des décisions qui ont irrémédiablement modifié le cours de notre destin. (peut-on influencer -ou non- le destin est cependant un tout autre débat et je laisse à chacun le soin d’y réfléchir).

Le style est simple, riche mais ni lourd ni ennuyeux. S’il fallait ne choisir qu’un seul adjectif pour le qualifier je choisirais le terme de “vivant”. Je tiens à souligner également la précision avec lequel est décrit le monde du cinéma et les techniques de travail des acteurs.

A la question “quel est votre livre préféré ?” j’avoue être dans l’incapacité totale et physique de répondre : je ne sais pas quoi dire. Je donne habituellement une réponse qui, plus qu’une synthèse, se révèle être une sorte de radiographie de mon humeur du moment. A prendre avec des pincettes donc, parce que, trop souvent, une heure après avoir réussi à trancher le noeud gordien, le nom d’un livre que j’avais adoré me reviens en tête, et je me demande comment j’ai pu ne pas le citer.

Nous dirons donc que, pour ce jour et cette heure, les cinq livres que je place au-dessus de tous les autres (sans ordre de préférence) :

- La promenade au phare, de Virginia Woolf
- Aden-Arabie, de Paul Nizan
- Selected Poems, W.B Yeats (anthologie de Penguin)
- Citadelle, Saint-Exupéry
- La Croisée des Mondes, de Pullman

Et parce que je suis incurablement indisciplinée, j’en rajoute deux autres (et puis sept est un chiffre “amical”, et ce n’est pas Septimus Days qui dira le contraire) :

- Inishowen de Joseph O’Connor
- Le Nouveau magasin d’écriture, de Hubert Haddad

Une petite illustration absolument adorable que j’ai découvert aujourd’hui en feuilletant le second artbook du collectif du forum Café Salé.

Voir le site de l’illustrateur Reuno

On ne le voit pas sur l’illustration, mais les livres ont des titres. Le livre rouge en haut à gauche s’apelle L’histoire sans fin, le jaune en train de rattraper le gris s’appelle Le Petit Prince, et le bleu gris sur l’étagère du bas, c’est Le Seigneur des Anneaux. Les autres, vous le saurez en feuilletant l’Artbook.

Artbook CFSL .Net Vol. 2
ISBN : 978-2916739410
Ankama Editions

Traduit de l’anglais par Michel Pagel

Prix Hugo, Nebula, Bram Stoker en 2002
Prix Locus du meilleur roman de fantasy en 2002
Prix Bob Morane du meilleur roman étranger en 2003

Résumé :
Ombre s’apprête à sortir de prison quand on lui annonce la mort de sa femme. Dans l’avion qui le ramène chez lui pour assister à son enterrement, il fait la connaissance d’un homme étrange qui dit se nommer Voyageur. Hors il se trouve que ce mystérieux Voyageur a un travail à proposer à Ombre. Mais quel genre de travail un arnaqueur borgne peut bien proposer à un taulard fraîchement sorti de prison ?

***

American Gods est un récit où se retrouve la plupart des dieux des grandes mythologies (amérindienne, grecque, slave, nordique, celtique, saxonne, africaine, égyptienne, hindoue…). Ces anciens dieux se retrouvent confrontés aux entités que notre monde moderne a élevé au statut de divinités : internet, les routes… Les Etats-Unis, pays jeune et artificiel, ne sont pas une terre d’accueil pour les anciens dieux qui ont inexorablement sombré dans l’oubli. Sont-ils définitivement condamnés à disparaître ou bien existe t’il encore quelque chose à faire ?

Mon avis :
Un livre magnifique, prenant, et très bien documenté sur toutes les mythologies et les divinités dont il est question tout au long du récit et des extraits de textes sacrés et fondateurs de ces mythologies sont d’ailleurs disséminés tout au long du texte.

Le début est un peu confus, de même que la fin. Il peut-être difficile d’entrer dans le livre, ne voyant pas immédiatement qu’est-ce qu’un détenu et sa sortie de prison viennent faire dans l’histoire. Le rythme du récit s’accélère par la suite. Le style est amusant, incisif, prenant, poignant par moment. Comme dit plus haut, on tombe de haut à la fin, bien que certains détails soient un peu trop flous à mon goût. Malgré ces quelques rares bémols, j’ai beaucoup aimé American Gods.
Mention spéciale à Voyageur et à Samantha, je n’en dirais pas plus pour ne pas gâcher la surprise de tous ceux qui liront cet article sans connaître le livre.

***

Pour finir, je ne résiste pas au plaisir de partager les premières lignes de la citation introduisant American Gods

” Il est une question qui m’a toujours intrigué : qu’arrive-t-il aux êtres démoniaques quand les immigrants quittent leur patrie ? “
Richard Dorson
Théorie du Folklore américain
Le Folklore Américain et l’Historien
(University of Chicago Press, 1971)

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