Note : Il sera ici question de la nouvelle traduction d’Ulysse, effectuée en 2004 sous la direction Jacques Aubert (et de la version Folio pour la pagination). Pour éviter que cette nouvelle traduction ne soit trop empreinte de l’esprit, de la vision d’une seule et même personne, ce sont trois équipes de traducteurs, l’une composée d’écrivains, une d’un traducteur littéraire, la troisième constituée d’universitaires familiers de l’œuvre de Joyce.

Ulysse est un monstre de la littérature. Un minotaure dont le sens est enfermé au beau milieu d’un dédale de mots, que l’on peut approcher d’autant de manières différentes qu’il existe de lectures. On s’interroge ou on fuit, on le porte aux nues ou on le voue aux gémonies, on adore, on déteste. Il tombe des mains à un moment ou à un autre, on ne le lâche plus des mains.
Ulysse me faisait peur, pour avoir tenté une approche de James Joyce en terminale par le biais de Finnigan’s wake. Tentative finalement avorté. Quelques années plus tard, la curiosité est revenue sur le devant de la scène, après avoir entendu et lu le meilleur comme le pire au sujet de ce roman. Un séjour à Dublin sera finalement l’occasion de franchir le pas.

L’objectif de cet article n’est pas de tenter de faire une critique de ce roman, entreprise qui m’apparait insensée face à l’ampleur de la tâche : d’autres s’y sont essayés et bien plus brillamment que je ne saurais jamais le faire. Je souhaite juste tenter de démêler un peu cet imbroglio effrayant que peut constituer Ulysse, tant pour le lecteur éventuel que pour l’eccoeuré qui l’a reposé au bout d’un certain nombres de pages, tant pour le lecteur assidu de Joyce – à qui je demande sa bienveillance s’il relève des incohérences ou un manque de compréhension globale du texte – que pour le curieux anonyme qui s’est laissé entraîné dans la lecture de cette chronique.

L’histoire en elle-même peut se résumer en quelques mots : Ulysse décrit la journée du 16 juin 1904, de huit à trois heures du matin, à travers les déambulations de Leopold Bloom, un homme marié issu de la petite bourgeoisie.

Si la trame est d’une simplicité apparente, c’est la façon dont Joyce a choisi de la traiter qui fait la particularité de ce roman et qui le rend aussi dense.
Ainsi, Ulysse s’ouvre, in medias res, alors que le dénommé Buck Mulligan apparaît en haut d’un escalier, un bol de mousse à raser à la main. Point de Leopold Bloom, dont il ne sera question que plus tard, de manière souvent épisodique, puisque chacune de ses actions est entrecoupée de réflexions, de digressions diverses, de considérations d’ordre politique, musicales, philosophiques, religieuses, de fantasmes sexuels et de souvenirs lointains.

Outre la construction unique dont il sera question plus loin, c’est l’étendue et la densité incroyable de ces digressions qui rendent le roman aussi difficile à approcher. On a tôt fait de se noyer dans la masse d’idées à vouloir saisir le sens de chaque terme sans perdre le fil conducteur du récit, puis on finit par reposer le livre, perdu dans le labyrinthe. Aussi, plutôt que de se faire violence pour tout retenir, je pense qu’il vaut mieux accepter de lâcher prise, se laisser porter par les flots ininterrompues des voix, une seule lecture d’Ulysse ne suffira pas pour en comprendre toutes les arcanes (deux ou trois non plus).
Une partie de ces allusions peuvent être d’autant plus délicates à saisir pour le lecteur français lambda (aucun sous-entendu péjoratif dans l’utilisation de ce terme) qui n’est, à juste titre, pas forcément familiarisé avec certaines notions qui sont abordées : débat sur la langue gaélique et le renouveau celtique de la fin du XIXème siècle, l’histoire de l’indépendance de l’Irlande (qui ne l’obtient -partiellement puisqu’une partie de l’Ulster resta rattachée au Royaume-Unis- qu’en 1921 à la suite d’une guerre civile. Ainsi au moment où se déroule le récit, l’Irlande est encore sous domination britannique.) On retrouve également une foule de références à la mythologie celte, ou encore à des écrivains comme Wilde ou Yeats.

Le traitement du langage, de la langue occupe une place à part, ce qui participe à sa difficulté quand il est question de traduction. Tout d’abord, les registres de langues parcourus au gré de la narration sont extrêmement variés. Joyce joue sur tous les registres de langage, depuis l’argot ou le registre familier, voir même grossier jusqu’à l’utilisation de tournure précieuse et travaillé, c’est toute la gamme des nuances de la langue et de la société qui les emploient qui explorée. En soi, l’exercice n’est peut-être pas vraiment une nouveauté, ni même une preuve de génie ou de talent, mais ce qui l’est en revanche, c’est le brio avec lequel il pousse le jeu jusqu’à son paroxysme, dans la partie Les Bœufs du Soleils (p.553): non content d’explorer les strates d’une langue, il la métamorphose, comme le passage des saisons et des époques, lui donnant tour à tour l’allure d’un texte en vieux [français], d’un discours digne d’un philosophe des Lumières, d’un roman naturaliste, une ritournelle populaire.

Ulysse explore toutes sortes de procédés narratifs différents, ainsi, se clôt-il par le monologue de la femme de Bloom, Molly. Ce monologue, intitulé Pénélope, est long d’une soixantaine de pages et se fait quasiment sans interruption, la ponctuation y est absente et les idées s’enchaînent comme elles le feraient dans une cascade de pensées plus ou moins troublée.
D’autres procédés moins classiques sont aussi utilisés, notamment sous une forme théâtrale, ce qui nous donne Circé,  épisode assez surréaliste (mais tout le livre ne l’est-il pas ?) où Bloom est confronté aux prostituées de Dublin.

Il y aurait un millier d’autres détails à souligner. Par exemple, Stephen Dedalus est également présent dans son roman, largement autobiographique, Portrait de l’artiste en jeune homme (ou Stephen le Héros dans certaines versions).
L’article de wikipédia souligne le rapport entre les chapitres et un art, un symbole, une couleur… c’est une optique de lecture très intéressante, mais plutôt pour une relecture. J’avoue ne même pas avoir fait attention au découpage opéré entre les sections du roman, ni aux références à L’Odyssée pour cette première lecture, préférant me concentrer sur les déambulations-digressions de Leopold Bloom et, puisque j’avais la chance d’y être, aux lieux de Dublin qui sont décrits dans le livre. La chance de pouvoir visiter et ressentir les lieux dont il était question dans le roman a sans aucun doute énormément joué dans ma lecture, nulle doute qu’elle aurait été plus ardue autrement.
Le Bloomsday, qui a lieu tous les 16 juin, est l’occasion d’excursions et de promenades organisés à travers Dublin à la découverte des lieux justement mentionnés dans Ulysse. Ces lieux sont signalés par des plaques de bronze portant une citation du roman.

Ulysse a été publié pour la première fois en 1922, en France, par la librairie de Syvia Beach, Shakespeare & Co. après avoir été refusé par tous les éditeurs, en partie parce qu’ils jugeaient son contenu obscène. Son manuscrit a ainsi été par la Hogarth Press, la maison d’édition fondée par Leonard et Virginia Woolf. On trouve une mention de ce refus dans la correspondance de cette dernière avec Lytton Strachey.

On nous a sollicités pour imprimer le nouveau roman de Mr. Joyce, tous les imprimeurs à Londres et la plupart de ceux en province ayant refusé. Pour commencer, il y a un chien qui p… — puis un homme qui défèque, et l’on risque la monotonie même sur ce sujet — de plus, je ne crois pas que sa méthode qui est très élaborée aille plus loin que couper les explications et mettre les pensées entre tirets. Je ne pense donc pas que nous le ferons.

Lettre du 23 avril 1918. Virginia Woolf – Lytton Strachey, Correspondance, Le Promeneur, Paris, 2009

Ulysse choqua le public lors de sa première parution, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, notamment parce que les mœurs se sont considérablement modifiés, à tous points de vue. Ce qui scandalisait au début du siècle passe plus ou moins inaperçu aujourd’hui.

En définitive, que retenir d’Ulysse ? Un livre-labyrinthe, un réservoir de reflexion, d’analyse littéraire, stylistique, historique, inépuisable. Une sorte de livre-objet qu’il est possible de diviser et de superposer à un nombre impressionnant d’autres livres. Inclassable sans aucun doute.
Maintenant, l’exercice de lecture demande réellement une implication,une motivation  et une concentration qui peuvent décourager un lecteur hésitant. Ajouter à ceci que le statut “mythique” du roman n’est pas sans avoir un côté effrayant, pour peu que l’on soit intimidé -ou rebuté- par les “classiques mythiques”.
L’avantage de Ulysse, c’est que le style est tellement variable suivant les chapitres qu’il est tout à fait possible, pour ne pas dire probable, que l’on en apprécie un et que l’on en déteste un autre. Aussi je ne vois pas pourquoi il ne serait pas possible d’en lire uniquement une partie si on le souhaite. Certes, ca ne donne pas un aperçu juste de l’ouvrage, et il serait possible de trouver toutes sortes d’arguments allant contre cette méthode. Ceci dit, si cela peut contribuer à démystifier ces pavés de la littérature, à les garder en vie et à ne pas donner continuellement aux gens qui n’ont pas lus tel ou tel livre le sentiment d’être incultes, mais au contraire à leurs montrer qu’au final, ce n’est livre et qu’il n’est pas nécessaire de pouvoir en parler sur un ton professoral pour avoir le droit de l’ouvrir, alors pourquoi pas ? Il ne s’agit pas de simplifier un ouvrage comme le font les versions expurgés, ni même de sombrer dans l’exégèse comme beaucoup d’ouvrages universitaires “pratiques” le font, dans le but de donner aux élèves des idées intelligentes à insérer dans leurs dissertations. Il vaut mieux, à mon sens, lire un seul passage d’Ulysse -ou de tout autre roman du même genre- et le comprendre, l’apprécier, qu’il nous donne envie de continuer à lire plutôt que de se gaver avec la littérature comme on le fait avec les oies.

Photo personnelle. Ne pas reproduire sans autorisation, merci.

Petite capitale (un peu plus de 500 000 habitants à l’heure actuelle), Dublin a compté parmi ses habitants un nombre impressionnant d’écrivains. Citons entre autres Jonathan Swift, Bram Stocker, Thomas More (un homonyme de l’auteur de L’Utopie), William Butler Yeats, Samuel Beckett, Seamus Heaney, Sheridan Le Fanu, Georges Bernard Shaw, Nuala O’Faolain, Oscar Wilde, James Joyce…

Parmi les nombreuses statues de la ville, en voici deux, avec les charmants surnoms dont les ont affublés les dublinois.

La statue d’Oscar Wilde, à Merrion Square (où il habitait, au numéro 1). Surnommé the fag on the crag (le pédé sur le rocher).

Statue de James Joyce sur Earl Street, alias the prick with the stick (le couillon à la canne, sachant que stick est un terme à double sens, je vous laisse l’imaginer.)

photos personnelles prise à Dublin, Avril 2009, ne pas reproduire sans autorisation, merci

Ces mains se sont flétries,
ces actions se sont éteintes,
le flux est allé, le reflux est venu
et a détruit ces pouvoirs.

Je remercie le Créateur
d’avoir eu profit avec grande joie,
long est mon jour dans une triste vie,
autrefois j’étais joyeux.

J’étais le plus beau de l’assemblée,
j’ai trouvé des femmes folâtres et généreuses,
je ne suis pas faible en quittant le monde,
la course de mon flux est finie.

Le petit tas de fragments que tu as laissé
pour le pauvre et misérable jeûneur,
un morceau de lui sur une pierre, un morceau sur un os,
un morceau sur le sol desséché.

***

Ro loiscit na láma sa,
ro choiscit na gníma sa ;
dochúaid tuili, t
áinic tráig,
co ro b
áid na bríga sa.

Atlochur don dúileman
f
úair sochur co sármedair,
fata mo l
á i m-bethaid trúaig,
ro b
á úair co háillemail.

Ropsam áille airechta,
f
úair mná táide tabarta,
n
í tláith atá ic tríall don bith,
ro sc
áig mo rith rabarta.

In brúarán becc brisisiu
don tr
úagán traisc thisea,
m
ír ar cloich de mír a chnáim,
mír ar in lár loiscthsea.

Extrait du livre Ossianiques, traduit du gaélique (Irlande) et présenté par André Verrier, Orphée La Différence, Paris, 1989.

Les poèmes regroupés dans ce recueil sont une anthologie des textes traditionnellement attribués au poète Ossian (d’où le titre) et que le poète écossais du XVIIIème siècle, James MacPherson aurait compilés et traduit. L’authencité de ces textes a été plusieurs fois contesté.

Sabine Wespieser Editeur
Traduit de l’anglais par Judith Roze

Résumé (présentation de l’éditeur) :
Après avoir vécu et travaillé loin de chez elle, Rosie décide qu’il est temps de rentrer à Dublin, pour s’occuper de Min, la vieille tante qui l’a élevée. Ni les habitudes ni les gens n’ont changé dans ce quartier populaire où elle a grandi, et la cohabitation avec Min, que seule intéresse sa virée quotidienne au pub, n’a rien d’exaltant : en feuilletant des ouvrages de développement personnel, censés apporter des solutions au mal-être de Min, Rosie se dit qu’elle s’occuperait utilement en se lançant elle-même dans la rédaction d’un manuel destiné aux plus de cinquante ans. Sa seule relation dans l’édition vivant aux États-Unis, elle se frottera donc au marché américain. Son vieil ami Markey tente bien de lui faire comprendre que sa manière de traiter le sujet n’est pas assez « positive »… C’est au moment où elle va à New York, pour discuter de son projet, que le roman s’emballe : Min, qu’elle avait placée pour quelque temps dans une maison de retraite, fait une fugue et la rejoint à Manhattan. Très vite, les rôles s’inversent : la vieille dame est galvanisée par sa découverte de l’Amérique, elle se fait des amies, trouve du travail et un logement. Alors que Rosie est rentrée seule en Irlande, pour rien au monde Min ne voudrait renouer avec son ancienne vie. Surtout pas pour reprendre possession de la maison de son enfance… que l’armée lui restitue après l’avoir confisquée pendant la guerre. Rosie, elle, a besoin de cette confrontation avec ses origines. Profondément ancrée dans les valeurs de la vieille Europe, le passage du temps est maintenant au cœur de ses préoccupations. La lucidité de Nuala 0’Faolain, sa tendresse pour ses personnages, font merveille une fois de plus dans ce livre drôle et généreux, plein de rebondissements, où l’on suit avec jubilation souvent, le cœur noué parfois, les traversées de l’Atlantique de ces deux femmes que lie toute la complexité du sentiment maternel. De ses romans, l’auteur dit souvent qu’ils révèlent plus d’elle que ses autobiographies… Best love Rosie nous embarque aussi dans un beau voyage intérieur.

Mon avis :
Dernier livre de Nuala O’Faolain, morte à Dublin en mai 2008, Best Love Rosie est une œuvre de fiction très imprégnée de l’expérience personnelle de son auteur, assez proche en ce sens de ces deux autobiographie, On s’est déjà vu quelque part ? et J’y suis presque.
On suit Rosie à travers ses doutes, ses remises en question, sa volonté de faire quelque chose (ou de renoncer à) et ses relations avec les autres : Leo, sa dernière relation amoureuse qui a viré au fiasco, ses amies de toujours, Min, qui après avoir sacrifié sa jeunesse pour s’occuper de Rosie et veiller sur le père de celle-çi, décide de prendre sa vie en main et de réaliser les projets qu’elle avait fait sans jamais pouvoir les mettre à exécution.

S’il fallait qualifier ce roman, je pense que j’utiliserais les termes de “réalité poétique ordinaire” : les personnages sont des gens absolument ordinaires, leurs vies sont semblables à celles de tout autre irlandais(e) de leur génération, et pourtant, malgré la franchise et les thèmes abordés (le désir de plaire et les relations amoureuses mais aussi les relations avec les personnes de l’autre sexe une fois que l’on a dépassé la cinquantaine, la vision du corps qui vieillit, le célibat, etc…), on reste toujours dans une certaine émotion particulière, teintée de pudeur, de réalisme, d’humour, de contemplation et de tendresse qui n’est pas sans rappeler certains poèmes, certains regards.

Notons également le regard posé sur la société irlandaise et ses mentalités, (bien loin de l’image idéalisée voir bêtifiante que beaucoup de gens semblent avoir), sans virer au cynisme ou à l’étude de mœurs. Un roman émouvant -mais pas mièvre- et agréable à lire, même si j’ai largement préféré On s’est déjà vu quelque part ? .

Lire le premier chapitre de Best Love Rosie (.pdf) sur le site de Sabine Wespieser
Lire la chronique du livre L’histoire de Chicago May

Le parcours inachevé d’une femme de Dublin
Traduit de l’anglais par Stéphane Camille
ISBN : 978-2848050317
Sabine Wespieser

Résumé (présentation de l’éditeur):
“Je ne savais pas que je m’embarquais pour un voyage quand j’ai écrit les premiers mots de On s’est déjà vu quelque part ?, et je ne pensais pas que des eaux calmes m’attendaient peut-être, moi aussi. Mais je comprends qu’un mouvement a commencé à ce moment-là qui ne sera pas terminé avant que je connaisse la sérénité. [...] Je me dis parfois que j’y arrive, que j’y suis presque.” Le succès inattendu de son premier récit a changé la vie de Nuala O’Faolain : d’éditorialiste solitaire, les pieds solidement ancrés dans la terre irlandaise, elle est devenue une écrivain reconnue, vivant une partie de l’année aux États-Unis. Avec ce deuxième livre de Mémoires, l’auteur tente de mettre de l’ordre dans le chaos de sa nouvelle vie : elle évoque, avec la lucidité qui la caractérise, les effets – ou les méfaits – du succès, nous entraîne dans les coulisses de Chimères, son magistral roman, s’interroge sur l’avenir de sa relation avec son nouveau compagnon et sur sa faculté à s’adapter au ” Nouveau Monde “. Car rien n’est gagné, et si elle y est presque, ce n’est pas sans souffrances : c’est sans doute au fantôme de sa mère, morte dans la misère sans avoir pu échapper à ses démons, qu’elle doit la sourde nostalgie de sa vie passée. Nuala O’Faolain écrit un livre intelligent, drôle, féroce, émouvant, honnête et généreux sur la période de la vie qu’elle traverse : ” La cinquantaine, c’est l’adolescence qui revient de l’autre côté de la vie adulte – le serre-livres correspondant – avec ses troubles de l’identité, ses mauvaises surprises physiques et la force qu’il faut pour s’en accommoder. ” Et si, à ses lecteurs fidèles, elle donne le sentiment de retrouver une vieille amie, à qui le succès n’est pas monté à la tête, chemin faisant, elle construit une œuvre littéraire remarquable qui s’ancre au cœur d’une réflexion très contemporaine sur le rapport à la fiction : J’y suis presque est avant tout le roman d’une vie, la sienne, mais aussi un miroir pour beaucoup d’autres.

Mon avis :
J’ai découvert Nuala O’Faolain avec la lecture de On s’est déjà vu quelque part et j’avais aimé le ton très libre et lucide qu’elle emploie pour nous décrire sa vie, ses erreurs, ses doutes, sa souffrance et ses interrogations. J’y suis presque, écrit plusieurs années après On s’est déjà vu quelque part, constitue la seconde partie de ses mémoires. Le ton employé est toujours d’une extrême franchise, que les événements racontés soient ou non flatteur pour la narratrice. On sent cependant (aucune critique dans l’utilisation de “cependant”, ce n’est qu’un simple constat) que les souvenirs qu’elle évoque dans cet ouvrage sont plus récent, qu’il y a moins de distance par rapport aux événements. Il n’y a pas encore de réel recul entre l’auteur et le récit de sa vie, mais encore une fois, cette proximité est consciente, de même qu’est analysée la question du recul que le temps apporte par rapport à certains épisodes douloureux, difficile, cette question au final relative, puisqu’elle avoue que, si pour elle les choses s’étaient produites comme elle l’avait décrit, elle s’était rendue compte, en se confrontant aux réactions de gens qui s’étaient reconnu, que ces gens avaient, finalement, un tout autre souvenir, un tout autre regard sur tel ou tel événement, sans que l’on puisse dire pour autant que ces personnes mentaient, pas plus qu’elle ne mentait.
J’ai eu l’occasion de lire un certain nombre de mémoires, écrites par des gens très différents, qui avaient vécu des vies on ne plus différentes. Mais je ne me souviens pas en avoir lu où la question de la véracité des souvenirs se pose de manière aussi direct, en étant confronté à la vision des autres protagonistes. Indépendamment de tout, j’admire l’honnêté avec lequel ces épisodes sont évoqués. Il n’est pas facile de raconter ses souvenirs, mais il est encore moins facile de reconnaître que, peut-être, nous nous sommes trompés, de faire la lumière sur certains doutes qui nous assaillent.
La question de la fiction, du rapport qu’entretient un écrivain avec sa matière, la relation à trois qui se construit entre l’écrivain, le(s) personnage(s) et les souvenirs personnels, triangulation souvent imprévisible, mouvante, tendue, est posée, sans théorie littéraire écrasante et toute puissante, mais de manière individuelle, personnelle, et au final subjective. C’est cette subjectivité que je trouve intéressante, la relation entre l’individu et la fiction abordée de manière personnelle et directe, et non distillée à travers des théories littéraires.

Edition Phébus Libretto
ISBN 2-85940-916-5

Traduction : Pierrick MASQUART et Gérard MEUDAL

J’ai dû lire ce bouquin au moins cinq ou six fois depuis que je l’ai découvert, il y a 5 ans. Je suis tombée dessus par hasard, sur un rayonnage de la bibliothèque municipale.
C’était le titre qui m’avait attiré. J’avais 18 ans, et je cherchais un livre sympa à emporter avec moi en Bretagne. En un mois, j’ai du le lire deux fois, littéralement absorbé par la consistance humaine du livre.

A ma gauche, Milton Longfelllow Amery, chirurgien esthétique. La quarantaine bien tassé, le mec bien conservé, splendide icône WASP, blindé de thunes, maniaquement (bouh le barbarisme) cartésien.
Signe particulier : Epoux d’Ellen Donnolly Amery, la trompe avec des gamines de 20 ans.

A ma droite, Martin Aitken, policier irlandais. Habite Dublin. Un peu abîmé par la vie relève de l’euphémisme dans son cas.
Signe particulier : Son fils est mort quelques années avant le début du récit.

Au milieu, Ellen Donnolly Amery. Trouvée quelques jours après sa naissance sur un chemin d’Inishowen. Adoptée par un couple d’américains. Professeur de littérature, notamment irlandaise. Du genre fantasque, têtue et étrangement tranchante. Elle a l’habitude de disparaître sans rien dire à personne.
Signe particulier : Atteinte d’un cancer du pancréas, condamnée à brève échéance.


Quatrième de couverture :

Tristan et Iseut à la mode irlandaise d’aujourd’hui. Elle habite New York, vient d’apprendre qu’elle a un cancer et décide de retourner dans l’île Verte où elle est née. Lui est flic à Dublin, un peu abîmé par la vie et par le whiskey, fatigué surtout de se battre contre la mafia locale qui a résolu, il le sait, de lui faire la peau. Ces deux êtres poussés à bout vont se retrouver tout au nord de l’Irlande, au petit port d’Inishowen : un lieu de beauté et de paix… où le sang coule aussi bien qu’ailleurs.

Je ne suis pas du tout d’accord avec cette définition de “Tristan et Iseut” (déjà si on voulait la faire à l’irlandaise, on dirait Grainne et Diarmuid, mais bon) je ne vois rien de romantique dans cette histoire. Elle est bouleversante dans sa réalité, dans sa banalité. Les personnages sont, dans le fond, tout ce qu’il y a de plus ordinaire (à par le compte en banque de Milton Amery) mais rien ne les distingue. Ils ont chacun leurs excuses, leurs qualités, leurs défauts, leurs échecs, leurs moments de gloire. Le regard est désabusé, palpable.

Tous les personnages du livre ont cet aspect curieux de profonde compréhension des choses, une certaine sagesse, et une bonne dose d’immaturité, de puérilité, de stupidité, d’égarement.

L’écriture est exactement comme les personnages, mêlant l’humour -souvent noir, très noir- avec des moments de pure beauté, dit de manière très simple, comme allant de soi. C’est assez spontané pour qu’on se dise que c’est un truc qu’on aurait pu dire. Dans un roman, spécialement contemporain, c’est suffisamment rare pour être signalé. J’ai horreur de ce qu’on qualifie de “littérature” aujourd’hui et qui, la plupart du temps prend les lecteurs pour des demeurés, avec des phrases SUJET + VERBE + (parfois) COMPLEMENT. Et je passe sur le foisonnement de mots d’argots, de mots sexuels et/ou crus à chaque page.
On a le choix entre ça ou une littérature maniérée que les critiques qualifient de “ciselée” et qui dans 95% des cas n’apporte rien au récit. (c’est mon avis, ça n’engage que moi, mais je vous le donne quand même)

Pas ici.

J’aime aussi beaucoup la manière dont est traité le conflit irlandais (le roman se passe en décembre 1994). On vois une très nette différence entre ceux qui le vive (Martin Aitken) et les autres, irlandais par le sang, mais qui ne vivent pas au pays. (Ellen), je pense au passage de la frontière, lorsqu’ils se rendent à Inishowen (392-400). Ce n’est pas les gentils catholiques opprimés et les méchants côlons protestant (et là je pense à un film de Loach, devinez lequel…), juste des êtres humains qui par le jeu de l’histoire, habitent un pays divisé.

Bref, c’est une Irlande actuelle, et réelle. Oui, on parle de Yeats, de Wilde, de Joyce, mais le premier qui me déballe son attirance pour le folklore irlandais et la beauté des paysages de ce pays sauvages, je lui offre ce livre entre deux tranches de pain. Dans la même thématique de “désillusionnement” (on peut dire aussi de nettoyage de la paille dans les yeux), on peut retrouver On s’est déjà vu quelque part ? de Nuala O’Faolain.