27 octobre

[...]
Irritation. Non, le deuil (la dépression) est bien autre chose qu’une maladie. De quoi voudrait-on que je guérisse ? Pour trouver quel état, quelle vie ? S’il y a travail, celui qui sera accouché n’est pas un être plat,mais un être moral, un sujet de la valeur – et non de l’intégration.

***

Tout le monde suppute – je le sens – le degré d’intensité d’un deuil. Mais impossible (signes dérisoires, contradictoires) de mesurer combien tel est atteint.

29 octobre

En prenant ces notes, je me confie à la banalité qui est en moi.

16 novembre

Maintenant, partout, dans la rue, au café, je vois chaque individu sous l’espèce du devant-mourir, inéluctablement, c’est-à-dire très exactement du mortel. – Et avec non moins d’évidence, je les vois comme ne le sachant pas.

7 décembre

Les mots (simples) de la Mort :
– «C’est impossible! »
– «Pourquoi, pourquoi ? »
– «À jamais»
etc.

24 juin 1978

Au deuil intériorisé, il n’y a guère de signes.
C’est l’accomplissement de l’intériorité absolue. Toutes les sociétés sages, cependant, ont prescrit et codifié l’extériorisation du deuil.
Malaise de la nôtre en ce qu’elle nie le deuil.

Roland Barthes, Journal de deuil, Seuil, Février 2009
ISBN : 978-2-02-098951-0

Traduit et présenté par Pierre-Emmanuel Dauzat

Résumé (présentation de l’éditeur) :
Le 22 février 1943, Hans (né en 1918) et Sophie Scholl (née en 1921) étaient guillotinés avec leur camarade Christoph Probst. Quelques semaines plus tard, trois autres membres de la « Rose blanche » (le professeur Kurt Huber et deux autres étudiants : Willi Graf et Alexander Schmorrel) connaissaient le même sort. [...]

Idéalistes, graves mais aussi très sensibles aux joies du monde, Hans et Sophie Scholl, lui étudiant en médecine, elle étudiante en philosophie, avaient commencé par rejoindre les Jeunesses hitlériennes avec la ferveur des enfants de leur âge et un enthousiasme romantique. Mais cette adhésion fut de courte durée. L’emprise de Hitler sur la société se renforçant, la servilité des adultes gagnant du terrain, la chape de plomb du conformisme obligé se faisant suffocante, les atrocités se multipliant, les jeunes gens sortirent de l’adolescence avec la conviction qu’ils devaient élever la voix contre un régime meurtrier. Parsemés de commentaires sur la sinistre progression de la campagne de Hitler, ces lettres et carnets, de 1937 à 1943, mêlent les messages voilés sur le cours d’une guerre dans laquelle ils souhaitaient ardemment la défaite de leur pays et les évocations bucoliques ou les méditations sur Goethe et Dostoïevski, Claudel, Bernanos et Léon Bloy. Les demandes aux parents alternent de même avec les apostrophes à Dieu, qu’ils ne se lassent pas d’interroger sur le mystère du mal en se nourrissant de Pascal et de saint Augustin. De leurs notations sur les activités collectives, les travaux obligatoires pour les jeunes, le séjour de Hans au cachot, l’internement du père, les amis blessés sur le front est, se dégage une peinture rare de l’envers du décor nazi. De la lâcheté des adultes, des compromissions, des humiliations, ils ne laissaient rien échapper et ne voulaient rien laisser passer. Convaincus que Hitler vouait son peuple à la mort, ils pensaient simplement que mieux valait mourir pour la dignité et sauver l’honneur des Allemands. Témoignage d’un itinéraire spirituel, ce recueil de lettres et de carnets intimes, de portraits, de réflexions et d’articles, est aussi un document historique hors pair sur le refus du mensonge dans l’Allemagne nazie.

Mon avis :
Ce livre est divisé en deux partie, la première consacrée à Hans, la seconde à Sophie. Les premières lettres parlent des affaires quotidiennes pour devenir de plus en plus profondes, pleines de réflexions philosophiques et métaphysiques. Les caractères des deux adolescents se distinguent clairement : l’un plutôt idéaliste, l’autre qui pourrait se rapprocher d’un certain mysticisme-rationnaliste.

Un ouvrage très intéressant et captivant, mais qui s’adresse davantage aux personnes intéressées par cette période de l’histoire ou par les documents personnels sur cette période. Les notes de bas de pages sont nombreuses, et si elles rendent parfois la lecture un tantinet fastidieuses, elles apportent des informations utiles pour le lecteur en restituant le contexte des évenements ou en apportant des précisions complémentaires.

Journal
20 avril – 22 juin 1945

Témoins Gallimard, 2006

Résumé (quatrième de couverture):
La jeune Berlinoise qui a rédigé ce journal,
du 20 avril 1945 – les Soviétiques sont aux portes – jusqu’au 22 juin, a voulu rester anonyme, lors de la première publication du livre en 1954, et après. A la lecture de son témoignage, on comprend pourquoi. Sur un ton d’objectivité presque froide, ou alors sarcastique, toujours précis, parfois poignant, parfois comique, c’est la vie quotidienne dans un immeuble quasi en ruine, habité par des femmes de tout âge, des hommes qui se cachent : vie misérable,
dans la peur, le froid, la saleté et la faim, scandée par les bombardements d’abord, sous une occupation brutale ensuite. S’ajoutent alors les viols, la honte, la banalisation de l’effroi. C’est la véracité sans fard et sans phrases qui fait la valeur
de ce récit terrible, c’est aussi la lucidité du regard porté sur un Berlin tétanisé par la défaite. Et la plume de l’auteur anonyme rend admirablement ce mélange de dignité, de cynisme et d’humour qui lui a permis, sans doute, de survivre.

Mon avis :
Des journaux et des écrits personnels sur la Seconde Guerre mondiale, tous le monde connaît le Journal d’Anne Franck, on connait également les célèbres J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir de Christine Arnothy ou Au nom de tous les miens de Martin Gray.
De fait, rares sont les témoignages écrits par des allemands ou simplement les oeuvres de fictions mettant en scène des allemands qui n’aient rien à voir avec le nazisme ou la résistance, simplement des gens ordinaires tentant de survivre. La Voleuse de livres de Markus Zusak mettait en scène la jeune Liesel et sa famille adoptive dans une Allemagne en ruine. Ce journal en revanche, n’a rien d’une œuvre de fiction. C’est le récit de la (sur)vie quotidienne d’une femme âgée d’une trentaine d’année dans un Berlin en ruine pris par l’Armée Rouge.
Terrible à lire, instructif, effectivement plein de cynisme, de froideur et qui paradoxalement témoigne d’une grande humanité, mais cette humanité là ne pouvait pas se manifester dans des conditions aussi critiques. Poser ici la question de l’humanité et remettre en question les mœurs, les attitudes et “l’immoralité éhontée” (pour reprendre les termes qui ont été employés lorsque ce journal est parut pour la première fois en Allemagne, vers 1959) c’est comme demander à d’anciens déportés pour quelles raisons ils n’ont pas essayé de s’évader des camps de concentration.

Je suis restée sans voix devant un tel récit, me demandant vaguement pourquoi il a fallût attendre si longtemps avant de le voir publié en français.

***

Extraits :

Lundi 23 avril 1945, 9 heures du matin

Aux environs de midi, il y a eu un enterrement dans la rue, je l’ai entendu dire, la veuve du pharmacien y était. Une jeune fille de dix-sept ans, éclats d’obus, une jambe arrachée, hémorragie fatale. Les parents ont enterrés leur enfant dans le jardin de la maison, derrière un groseillier. Comme cercueil, ils ont utilisé leur armoire à balais.

[...]

Vendredi 15 juin 1945

Puis, je me suis attaquée à un recueil de drames d’Eschyle et y découvris ses Perses. La longue plainte sur la misère des vaincus est à la mesure de notre défaite -et, d’un autre côté, elle ne l’est pas du tout. Notre triste sort d’Allemands à un arrière-goût de nausée, de maladie et de folie, il n’est comparable à aucun autre phénomène historique.
A la radio, on vient encore d’entendre un reportage sur les camps de concentration. Ce qu’il y a de plus horrible dans tout cela, c’est l’esprit d’ordre et d’économie : des millions de gens utilisés comme engrais, rembourrages de matelas, savon mou, paillasses de feutre -et cela ne se trouvait pas chez Eschyle.

Editions Arcades, Gallimard
ISBN : 978-2070731756

Traduit de l’italien et annoté par Jean-Noël Schifano

Résumé (quatrième de couverture) :
Du 19 janvier au 30 juillet 1938, Elsa Morante a reporté ses rêves sur un cahier d’écolier. Dans son état cruel, tendre et émouvant, le manuscrit trouvé après la mort de son auteur est bien un journal intime à l’érotisme perlé, mais d’un genre plus unique que rare : il est fait de rêves, il n’est pas le fruit de veilles mais de sommeils, il n’est pas diurne mais nocturne… Une matière première qui est un document exceptionnel, en soi d’abord, et puis en reflet viscéral de toute l’oeuvre d’Elsa Morante, cette biographie à peine déguisée d’elle-même et de notre siècle.

Mon avis :

Territoire du rêve est un ouvrage complètement à part, si les récits de rêves sont une chose courante au sein des récits -autobiographiques ou fictionnels-, les ouvrages donnant au rêve une place centrale sont eux beaucoup plus rare.
La présentation qu’en fait le traducteur reflète exactement le contenu de ce livre. J’avais déjà eu l’occasion de lire Elsa Morante il y a quelques années, avec la Storia. Je pense que ceux qui connaissent déjà son oeuvre, par des extraits, un roman ou des articles, apprécieront mieux Territoire du rêve que ceux qui seraient amené à la découvrir par ce livre.

Les rêves sont plus ou moins étranges, violents ou érotiques (dans ce cas censurés par Elsa Morante avec des astérisques entre crochets, plus ou moins longues suivant l’allusion érotique, comme le signale le traducteur dans les annexes.) avec des archétypes qui se détachent nettement du reste : les figures féminines de la mère et de la sœur, le voyage, la religion, l’humiliation (ainsi qu’elle l’exprime elle-même).

Un journal assez hors du commun à lire, que je ne qualifierai pas de distrayant mais d’intriguant, une porte vers l’imagination brute et la psychée d’un auteur