« Étincelante étoile, constant puissè-je à ton instar »

Étincelante étoile, constant puissè-je à ton instar
Non pas naviguer seul dans la splendeur du haut de la nuit
A surveiller de mes paupières pour l’éternité désunies,
Comme de la nature l’ermite insomnieux et patient,
Les eaux mouvantes dans le rituel de leur tâche
D’ablution  purifiante des rivages humains de la terre,
Ni contempler le satin du masque frais tombé
De la neige sur les montagnes et sur les landes —
Non, mais toujours constant, toujours inaltérable,
Avoir pour oreiller le sein mûr de mon bel amour,
Afin de sentir à jamais la douceur berçante de sa houle,
Éveillé à jamais d’un trouble délicieux,
Toujours, toujours ouïr de sa respiration le rythme tendre,
Et vivre ainsi toujours — ou bien m’évanouir dans la mort.

« Bright star ! would I were steadfast as thou art »

Bright star ! would I were steadfast as thou art —
Not in lone splendour hung aloft the night
And watching, with eternal lids apart,
Like nature’s patient, sleepless Eremite,
The moving waters at their priestlike task
Of pure ablution round earth’s human shores,
Or gazing ont the new soft-fallen mask
Of snow upon the moutains and the moors —
No — yet still steadfast, still unchangeable,
Pillowed upon my fair love’s ripening breast,
To feel for ever its soft swell and fall,
Awake for ever in a sweet unrest,
Still, still to heart her tender-taken breath,
And so live ever — or else swoon to death.

(Note du traducteur : Longtemps tenu pour le dernier poème de Keats, écrit le 29 septembre 1820 où il le copia en marge de l’exemplaire de Shakespeare de son compagnon de voyage en Italie, Joseph Severn. La découverte de la transcription d’une version antérieure datée de 1819 rend cette date impossible. Mais qu’importe !)

John Keats, Seul dans la splendeur, La Différence, 1990, traduit de l’anglais par Robert Davreu

Joëlle Losfeld
Traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch

Titre original : The Corner that Held Them
ISBN :
978-2-909-906-690

Le diable déguisé en belette

Le diable déguisé en belette (écrit en 1948) est un livre épuisé depuis un moment et qui, mis à part en bibliothèque, est complètement introuvable. C’est grâce à la gentillesse d’une personne m’ayant prêté son exemplaire que j’ai pu avoir la chance de le lire, souhaitant lire d’autres romans de Sylvia Townsend Warner après ma lecture très enthousiaste de Laura Willowes.

S’ouvrant par l’assassinat d’un amant et le meurtre d’une vieille servante dans la région du Norfolk, à la fin du XIIème siècle, ce roman est une œuvre prodigieuse. L’histoire proprement dite commence deux siècle plus tard, lorsque le Seigneur cocufié, Brian de Retteville, fait construire le couvent d’Oby en mémoire de sa femme Alianor, lieu où se déroule la majeure partie de l’action.
Dés le départ, les difficultés surgissent, l’environnement est hostile, l’argent manque, la nourriture est rare et les bras ne se bousculent pas pour aider les nonnes. Plus tard, ce sera l’épidémie de peste, longue et meurtrière, et, poussée par l’épidémie, profitant d’une opportunité du destin -ou du diable- un dénommé Ralph se présente sous le visage d’un prêtre à Oby. Il n’en est cependant pas un, mais ses rudiments de latin et surtout la place vacante, lui permettent de donner le change.
Dieu est à la fois le grand prétexte et le grand absent de l’histoire. S’il est craint et continuellement évoqué, la foi pure, le mysticisme est radicalement oublié de tous. Les évêques sont là pour faire appliquer les dogmes et régler les querelles financières, les nonnes se chamaillent, se font la guerre pour des prétextes stériles, obnubilées par les questions matérielles, par l’égo, et les bruits du siècle quand elles sont censées vivre hors de ce monde auxquelles elles ont renoncées -mais rarement par choix. La plupart sont données à l’Église par leurs familles, envoyées par des couvents comptant des pensionnaires en surnombre, ou laissées pour compte dans une époque impitoyable. Le père Ralph n’est ni meilleurs ni pire qu’elles.  Au dehors, le monde est un vaste chaos de guerre, de pillage, de meurtre, de massacre.
Presque imperceptiblement, l’époque évolue. Le roman court sur une période allant de 1349 à 1382, et les religieuses se succèdent. Sœur Ursula et son fils bâtard élevé au couvent qui partira en volant le cheval et les épices, Sœur Susanna, écrasée par l’aiguille de la chapelle, la vieille Figg, veuve, pensionnaire au couvent et à l’occasion, compagne de lit du père Ralph, Sœur Adela, belle et stupide qui fera une chose terrible, Sœur Lovisa au visage ravagé par la scrofule qui finira en disgrâce malgré son intelligence.

C’est une fresque historique à l’ironie mordante, à la plume acérée et attentive que peint ici Sylvia Townsend Warner à travers une galerie de personnages aussi monstrueux que fascinant. C’est le quotidien âpre et les relents odieux des affaires humaines fixés par une écriture d’une extraordinaire et cruelle précision. Sans cesse, l’esprit des gens pourchasse ce Diable qu’ils semblent voir partout, le débusquant dans le rire d’une novice, dans une sucrerie ou dans ces nouveaux accords de musiques. Ce Diable qui, malgré ce que le titre laisse entendre, est aussi le grand absent du livre, contrairement à la folie et à la vacuité des hommes qui ruine impitoyablement la moindre entreprise.

Musicienne et écrivain, Sylvia Townsend Warner (1893-1978) fut membre du parti communiste à la fin des années 30, et journaliste dans l’Espagne républicaine. Ses premiers poèmes furent admirés par Yeats et certains la comparèrent à Thomas Hardy; elle-même fut influencée par T.F. Powys et par David Garnett. Son premier roman, [Laura Willowes] fut publié en 1926.

— Voilà. Lorsque je pense aux sorcières, j’ai l’impression de voir dans toute l’Angleterre et dans toute l’Europe des femmes qui vivent et vieillissent, aussi nombreuses que des myrtilles et aussi ignorées. Je les vois, femmes ou sœurs d’hommes respectables, membres de la paroisse, forgerons, petits agriculteurs et puritains. Dans des endroits comme le Bedfordshire, le genre de régions que l’on traverse en train. Vous voyez. Eh bien voilà, c’est là qu’elles étaient, là qu’elles sont toujours : elles élèvent leurs enfants, elles s’occupent de leur maison, elles étendent les torchons mouillés sur les groseillers ; et pour toute distraction, elles ont leurs bavardages stupides, elles écoutent les hommes parler entre eux, à la façon dont les hommes parlent et les femmes écoutent. C’est très différent de la façon dont les femmes parlent et les hommes écoutent, si seulement ils écoutent. Et à mesure que le temps passe, elles s’enfoncent plus profondément dans la grisaille alors que s’il est une chose que les femmes détestent, c’est qu’on les trouve ternes. Et le dimanche, elles enfilent des robes simples et sobres et se couvrent la tête et le cou de coiffes blanches et empesées – c’est ce que faisaient les puritaines – et elles se rendent à la chapelle à travers champs pour écouter le sermon. Le péché, la grâce, Dieu et – (Laura s’arrêta juste à temps), et Saint Paul. Il s’agit toujours d’affaires d’hommes comme la politique et les mathématiques. Pour les femmes, rien, sinon la soumission et la nécessite de tresser leurs cheveux. Et sur le chemin du retour, elles écoutent encore d’autres discours. Des discours sur le sermon, ou sur la guerre, ou sur les combats de coqs ; et lorsqu’elles arrivent chez elles, il faut mettre les pommes de terre à cuire pour le dîner. Il peut paraître mesquin de s’en plaindre, mais croyez-moi, ce genre de choses s’abat sur vous comme une fine poussière, et petit à petit, cette poussière, c’est la vieillesse qui s’installe. Qui s’installe ! Vous ne mourrez jamais, vous ? C’est incontestablement bien pire, mais il y a dans cette façon de s’intaller, jour après jour, une sorte d’immortalité affreusement morne. Et ces femmes pensent à leur jeunesse, et elles voient de nouvelles jeunes femmes, exactement semblables à ce qu’elles étaient, et pourtant aussi étonnantes que si rien de pareil n’avait existé auparavant, comme les arbres au printemps. Mais elles, elles sont comme les arbres vers la fin de l’été, lourdes et poussiéreuses, et personne ne s’étonne de leurs feuilles, ni ne les remarque jusqu’à ce qu’elles tombent. Si elles pouvaient rester passives et ignorées, cela n’aurait pas d’importance. Mais il faut qu’elles soient encore actives, et tout de mêmes ignorées. Faire, faire, faire jusqu’à ce que la simple habitude les houspille comme une maîtresse de maison et les secoue – alors qu’elles pourraient être tranquillement assises sur le pas de leur porte – pour qu’elles s’activent encore !

[...]

— Est-il vrai qu’il est possible de tisonner le feu avec un bâton de dynamite sans le moindre risque ? Autrefois, j’emmenais mes nièces à des conférences scientifiques, et je crois que c’est là que j’ai entendu cette histoire. En tout cas, si ce n’est vrai de la dynamite, c’est vrai des femmes. Elles savent qu’elles sont de la dynamite et elles attendent avec impatience le choc qui va donner un sens à leur vie. Certaines se réfugient dans la religion, et je suppose qu’elles y trouvent leur compte. Mais pour les autres, pour tant d’autres, que peut-il y avoir sinon la sorcellerie ? C’est ce qui leur donne leur réalité. Même si les autres les trouvent toujours tout à fait normales et sans danger et continuent à jouer avec le feu, elles savent au fond d’elles-mêmes à quel point elles sont dangereuses, imprévisibles et extraordinaires. Même si elles n’utilisent jamais la sorcellerie, elles savent qu’elle est là – à portée de main ! Les femmes respectables de la campagne cachent leurs vêtements funèbres dans un coin de la commode, et lorsqu’elles ont besoin d’un peu de réconfort, elles vont les regarder, et elles se disent que, quoi qu’il arrive, une fois encore elles auront l’honneur d’être habillées avec soin. La sorcière, elle, conserve son manteau de ténèbres, sa robe brodée de signes et de planètes ; c’est bien plus intéressant à contempler. Et songez, Satan, au compliment que vous lui faites en pourchassant son âme, en la guettant, en la suivant dans tous ses méandres, rusé, patient, et secret, comme un noble gentilhomme chassant le tigre. Son âme – alors que personne n’accorde le moindre regard à son corps ! Ils la connaissent si bien, ils sont si sûrs d’elle. Ils disent : « Chère Lolly ! Qu’allons-nous lui offrir cette année pour son anniversaire ? Peut-être une bouillotte ? Et si on lui donnait un beau foulard en dentelle noire ? Ou une nouvelle boîte à ouvrage ? L’ancienne est bien usée. » Alors que vous dites : « Viens ici, mon oiseau ! Je te donnerai la dangereuse nuit noire pour y étendre tes ailes, et des baies vénéneuses pour que tu les manges, et un nid d’os et d’épines, dangereusement perché, là où nul ne peut l’atteindre. » Voilà pourquoi nous devenons sorcières : pour montrer notre mépris pour l’idée que la vie est une affaire raisonnable, pour satisfaire notre soif d’aventure. Ce n’est pas de la malice, ni de la méchanceté – enfin, peut-être est-ce de la méchanceté ; car la plupart des femmes aiment ça – mais certainement pas de la malice : nous ne devenons pas sorcières pour tourmenter le bétail ni pour faire vomir des épingles à d’horribles enfants, ni pour – comment dit-on ? – « briser la vie conjugale ». Bien sûr, en ayant ce pouvoir, on peut se laisser tenter par ce genre de choses, soit pour se défendre, soit tout simplement par jeu. Mais la magie noire est une misérable sorcellerie de cuisine, sans aucune valeur, et la magie blanche ne vaut pas mieux. On ne devient pas sorcière pour courir à droite et à gauche en faisant tout le mal possible, pas plus que pour faire le bien, comme un voyageur de commerce sur un manche à balai. C’est au contraire pour échapper à tout cela – pour mener sa propre vie, et non plus une existence parcimonieusement accordée par les autres, pour ne plus se contenter du trop-plein charitable de leurs pensées, tant de tranches de vie rassise par jour, tout comme le régime des asiles de pauvres qui est scientifiquement calculé pour maintenir la vie.

Sylvia Townsend Warner, Laura Willowes, Joelle Losfeld, 2007, pages 202 à 206

Traduit de l’anglais par Micha Venaille
Autrement
ISBN : 978 – 2 – 746 – 710 – 160
Titre original : Easter Party

Présentation de l’éditeur :
Rose et Walter forment un couple d’âge mûr jouissant de tout le confort et de toute la respectabilité de la très bonne société anglaise. Leur union, cependant, n’a jamais été consommée. Rose se consume d’amour pour un mari froid qui lui préfère… son chien. À l’instigation de Rose, sa femme, Walter Mortibois invite son frère, sa belle-sœur, son fils, ainsi qu’une lady Juliet quelque peu excentrique, à passer le week-end dans leur demeure d’Anstey. Walter préfèrerait rester en compagnie de Svend, son berger allemand adoré, plutôt que de fréquenter ce microcosme d’invités légèrement ridicules, qu’il domine de sa stature d’avocat riche et estimé. D’ailleurs, il ne souhaite pas davantage partager l’intimité de sa femme, malgré les efforts désespérés de Rose, dévouée et obstinément amoureuse…
C’est cette relation, ainsi que les petits travers et préoccupations égoïstes des invités, que met implacablement en scène, et cependant avec légèreté, la plume mordante de Vita Sackville-West. Mais tout n’est pas perdu, deux tragédies vont (enfin) leur permettre de se rapprocher, vont miner les défenses de Walter et lui donner, au fond, une leçon d’humanité.

Mon avis :
De Vita Sackville-West, je connaissais la relation qu’elle entretint avec Virginia Woolf et l’influence qu’elle eût sur elle. Cette dernière s’inspira de son amie pour écrire Orlando. Publié au Royaume-Unis en 1953, Plus jamais d’invités a été traduit en français en 2007 par les éditions Autrement, mais il semblerait que la première traduction en français ait été réalisée par les éditions Salvy.
Le bilan de cette première lecture de l’œuvre de Sackville-West est plutôt mitigé. Je n’ai pas réussi à déterminer si c’est le contexte de l’action, l’époque ou l’écriture (la traduction ?) même qui en est la cause -probablement un mélange des trois- mais j’en garde une sensation de froideur et de superficialité lénifiante, on reste à la surface des sentiments mais sans toutefois les pénétrer tout à fait.
Il manque indéniablement quelque chose : les dialogues sont nombreux, bien construits, les différents ressorts des deux drames qui aboutiront à la réconciliation de Rose et Walter sont travaillés, fins… mais ca ne prend pas. Peu importe le fait que cette réconciliation finale au bout d’une vingtaine d’années de vie commune paraisse peu plausible, un roman n’est pas une étude sociologique ou une démonstration mathématique, du moment que les ficelles qui nouent l’intrigue ne soient ni trop grossières ni trop soudaines, en tant que lecteur, on peut admettre beaucoup. Ce qui pèche, c’est davantage un manque de foi, une absence de tension, d’empathie pour les protagonistes. Que les masques se fissurent et que les apparences tombent, on n’en a cure. Le roman se lit machinalement, et l’on attend en vain une minuscule étincelle qui justifie la savante construction.
Cependant, il faut reconnaître cette parfaite adéquation entre cette écriture, presque théâtrale dans sa précision, dans son déroulement et avec le milieu de la haute bourgeoisie anglaise des années 50 au sein de laquelle se passe le roman.

Autrement (9/9/2009)
ISBN : 978-2-7467-1320-8
Traduit de l’anglais par Danielle Wargny
Titre original : Sisters Under the Skin

Quatrième de couverture :
“- Ecoute-moi bien ! Essaie de te souvenir de l’état dans lequel nous étions lorsque nous avons essayé de la tuer.
D’accord, nous étions gamines, mais suffisamment ulcérées pour souhaiter sa mort. Réfléchis. Rappelle-toi… – Tu as raison. Je la jalousais. Mo et Pa étaient en adoration devant elle. Elle leur appartenait à tous les deux comme ça n’avait jamais été le cas pour nous. Je me sentais tellement envieuse. Envieuse lorsqu’elle grimpait dans leur lit et se coulait entre eux, le plus naturellement du monde. J’adorais Pa, mais je n’aurais pas osé faire ça.
J’avais l’impression qu’ils l’aimaient davantage, simplement parce que c’était leur enfant à tous les deux.” Olivia et Emily, demi-sœurs, vivent une enfance heureuse dans l’Angleterre des années 1950. Jusqu’au jour où Mo et Pa font un troisième enfant : Rosie, la petite princesse, leur préférée. Qui se révèle particulièrement odieuse. Grâce à de faux scandales, Rosie parvient à empoisonner l’existence de toute la famille, poussant Olivia et Emily dans leurs derniers retranchements.
Comment s’en débarrasser ? Coups bas, manipulations en tous genres, vengeances : ici, on ne se fait pas de cadeaux… Impossible de s’ennuyer à la lecture de ce roman savoureux, au goût acide, qui nous entraîne dans les méandres d’une intrigue tortueuse en compagnie d’héroïnes aussi cyniques que déjantées. Un festival d’humour noir!

Mon avis :
Publié très discrètement au début du mois de septembre en France Meurtres entre sœurs est pourtant un excellent roman qui mérite largement le détour.
Les éditions Autrement ne font pas beaucoup parler d’elles mais à chaque fois que j’ai l’occasion de lire une de leurs publications -pour l’instant uniquement dans le domaine de la littérature étrangère- je suis enchantée par l’originalité, la pertinence et la finesse de ces ouvrages, contrairement à d’autres éditeurs -que je ne citerais pas-, plus connus et souvent plus appréciés, qui se diluent peu à peu, se reposant trop sur des acquis. Nous verrons comment cet avis évoluera avec le temps, mais pour l’instant…

Bien que sa parution en français soit récente, ce roman a été publié pour la première fois en 1996. L’histoire est d’une simplicité pratiquement déconcertante : juste après la Seconde Guerre Mondiale, un veuf et une veuve, chacun ayant eu une fille, se remarie. Les deux fillettes, d’abord en bisbille apprennent à se connaître et à s’apprécier, jusqu’au jour où Rosie voit le jour. Rosie, l’enfant chérie du couple, la demi-soeur d’Emily et d’Olivia. Ne vous fiez pas à la quatrième de couverture, elle induit en erreur, peut-être même est-ce le but. Car Rosie, sous ses jolies boucles blondes et ses grands sourires va s’avérer être une véritable ordure, un as de la manipulation qui sait comme personne interpréter le vieil adage « Diviser pour mieux régner ».
Toute la cruauté, la saveur de l’intrigue repose sur le style éblouissant de Willa Marsh, qui n’est pas sans évoquer celui de John Cheever, cette description des comportements et des motivations des humains, et l’étrange paradoxe qui les accompagnes bien des fois. On reste sans voix devant l’humour noir et les réparties grinçantes de certaines scènes. La narration, bien que simple, n’en est pas moins impeccablement maîtrisée, le livre s’ouvrant sur la scène finale, avec un léger décallage, les innocents ne sont pas ceux qu’on croit, et il n’y a pas de deus ex machina pour réparer les dégats. Je n’en dirais pas plus sur la fin pour vous laisser tout le plaisir de la découverte, du suspens et de la colère.

L’ENT :
Lorsque le Printemps déroulera la feuille du hêtre et que la sève sera dans la branche,
Lorsque la lumière sera sur la rivière de la forêt sauvage et le vent sur le front ;
Lorsque le pas sera allongé, la respiration profonde et vif l’air de la montagne,
Reviens vers moi ! Reviens vers moi et dis que ma terre est belle !

L’ENT-FEMME :
Lorsque le Printemps sera venu sur le clos et les champs, et que le blé sera en herbe,
Lorsque la floraison, brillante neige, couvrira le verger ;
Lorsque l’averse et le Soleil sur la Terre de fragrance empliront l’air,
Je m’attarderai ici, et ne viendrai pas, car ma terre est belle.

L’ENT :
Lorsque l’Été s’étendra sur le monde, et que dans un midi d’or
Sous la voûte de feuilles endormies se dérouleront les rêves des arbres ;
Lorsque les salles de la forêt seront vertes et fraîches, et que le vent sera à l’ouest ;
Reviens vers moi ! Reviens vers moi et dis que ma terre est la meilleure !

L’ENT-FEMME :
Lorsque l’Été chauffera le fruit suspendu et de son ardeur brunira la baie ;
Lorsque la paille sera d’or et l’auricule blanche, et qu’à la ville arrivera la moisson ;
Lorsque le miel coulera et la pomme gonflera malgré le vent à l’ouest,
Je m’attarderai ici sous le Soleil, parce que ma terre est la meilleure.

L’ENT :
Lorsque viendra l’Hiver, l’Hiver sauvage qui tuera colline et forêt ;
Lorsque les arbres tomberont et que la nuit sans étoiles dévorera le jour sans soleil ;
Lorsque le vent sera à l’est mort, alors dans la cinglante pluie,
Je te chercherai et je t’appellerai ; je reviendrai vers toi !

L’ENT-FEMME :
Lorsque viendra l’Hiver et que les chants finiront ; lorsque les ténèbres tomberont enfin ;
Lorsque sera brisé le rameau stérile, et que seront passés la lumière et le labeur ;
Je te chercherai, et je t’attendrai, jusqu’à ce que nous nous rencontrions de nouveau ;
Ensemble nous prendrons la route sous la cinglante pluie !

L’ENT :
Ensembles nous prendrons la route qui mène jusqu’à l’Ouest,
Et au loin nous trouverons une terre où nos deux cœurs pourront avoir le repos.

J.R.R Tolkien, Le Seigneurs des Anneaux, Les deux tours, page 516, Christian Bourgois. Traduction Francis Ledoux

Titre original : The Third Miss Symons
Traduit de l’anglais par Alexandra Lefebvre
Joëlle Losfeld
ISBN : 978 – 207 – 078 – 7647

Quatrième de couverture :
” Pourquoi est-ce que les gens ne m’aiment pas? ” se demande Henrietta. Vilain petit canard d’une famille victorienne de sept enfants, dont elle est la troisième fille, Henrietta ne possède ni la beauté ni l’art de se faire aimer par tes autres. Différente de ses frères et sœurs, elle ne s’entend pas avec eux. Elle trouve alors refuge dans un monde imaginaire, ce qui exacerbe son mauvais caractère et l’exclut un peu plus en éloignant d’elle les personnes qu’elle affectionne. Plus tard, alors que ses frères et sœurs sont mariés et ont des enfants, Henrietta va arpenter le monde en quête de quelque chose pour combler son manque affectif. Quel sera alors le destin de cette jeune fille dans une société où les femmes n’ont d’autre porte de sortie que le mariage et la maternité ? Avec ironie et un sens étonnamment moderne du récit, Flora M. Mayor scrute ce qui fait la réussite ou l’échec d’une vie, entre le poids des circonstances extérieures et la part de la responsabilité individuelle.

Flora M. Mayor est née en Angleterre en 1872 où elle est décédée en 1932. Véritable ” enfant littéraire ” de Jane Austen, elle fut remarquée et éditée par Virginia Woolf. Elle est l’auteur de trois romans, dont La troisième Miss Symons, publié pour la première fois en Angleterre en 1913, de nouvelles, et de poèmes, qui n’ont jusqu’à présent encore jamais été traduits en français.

Mon avis :
Publié pour la première fois en France, La troisième Miss Symons est le simple récit de l’histoire d’Henrietta Symons, cinquième enfant d’une famille qui comptera quatre filles et trois garçons. Son destin -s’il est possible d’employer un tel terme pour qualifier une existence aussi terne- est implicitement révélé dés les premières lignes du roman. Personne n’attend Henrietta.

Sa position centrale, et par là-même indistincte, dans le noyau familial, son absence de particularités physiques, morales ou intellectuelles, l’époque de sa naissance -l’Angleterre victorienne-, son milieu social -la petite bourgeoisie-, tout la prédestine à une vie plus ou moins en retrait. Cependant, et c’est là toute le brio, toute la cruauté de ce roman, ce n’est pas tant les circonstances extérieures qui condamneront Henrietta, ou Etta comme sa famille la nomme, à la solitude mais bel et bien les affres de son caractère.
Car il est bien question de caractère, les actions occupant une place tout à fait secondaire. Complètement à l’opposé des qualités morales et des archétypes de douceur, de prévenance, de compassion – l’Ange du Foyer victorien – vers lesquels toute jeune fille se devait de tendre, le caractère d’Henrietta est abrupte, égoïste, capricieux, irréfléchi. Elle est un personnage odieux et sot, envers qui il est difficile de ne pas ressentir de l’agacement tant elle gâche stupidement ses chances, prenant la mouche pour un rien, incapable de la moindre remise en question.
Pourtant, plus terrible encore que d’assister, impuissant, à la lente désintégration des possibilités de la jeune fille, il y a ces comparaisons avec l’évolution future des mœurs, laissant constamment entendre que, quelques années plus tard, les mentalités auront changées, et que si Henrietta Symons était née, ne serait-ce que vingt ans plus tard, son avenir aurait pu être tout à fait différent. La société dans laquelle elle évolue ne propose pratiquement aucune alternative au mariage, mis à part, peut-être, le métier d’institutrice, métier pour lequel Etta ne possède aucune disposition : elle n’est pas suffisamment brillante, mais surtout, elle manque de persévérance et son penchant naturel à la paresse la prive de cette opportunité.

Il n’y a aucun miracle à attendre, aucun secours ne sauvera in extremis Henrietta Symons de la cage qu’elle a grandement contribué à forger autour d’elle. La maturité et la vieillesse ne la verront pas grandir en sagesse,  et elle restera une enfant perdue, bougonne, souhaitant désespérément aimer et perpétuellement frustrée dans son désir de partager cette réserve d’amour qu’elle a accumulé au fond d’elle-même.
Un roman plus lucide que cruel, et voyant le caractère de son anti-héroïne, on frémit, s’analysant nerveusement de crainte de se découvrir des points communs avec elle.

Pour aller plus loin :

Article de Wikipédia sur la condition féminine dans la société victorienne

Il semble que les hommes aussi bien que les femmes soient en défaut. On dirait qu’une opinion profonde, impartiale et absolument juste sur l’un de nos congénères nous est parfaitement impossible à formuler. Soit nous sommes hommes, soit nous sommes femmes. Soit froid, soit sentimental. Soit jeune, soit vieillissant. Dans tous les cas, la vie n’est qu’une procession d’ombres, et Dieu seul sait pourquoi nous les étreignons si passionnément et les voyons partir avec une telle angoisse, alors qu’elles ne sont, et que nous ne sommes que des ombres. Et pourquoi, si cela et bien davantage encore est vrai, pourquoi sommes-nous toujours surpris de constater, dans le recoin de la vitre, que cette vision soudaine, le jeune homme assis sur cette chaise, est, plus que tout au monde, incroyablement réelle, incroyablement solide, et que ce jeune homme nous est, de surcroît, le plus familier qui soit – pourquoi, je vous le demande ? Car l’instant d’après, nous ignorons tout de lui.
Telle est notre façon de voir. Telles sont les conditions de nos amours.

Virginia Woolf, La chambre de jacob, La Cosmopolite, Stock, 2009, traduction de Agnès Desarthe.
page 101

Traduit de l’anglais par Pierre Ménard
ISBN : 978-2207260128
Titre original : The Uncommon Reader

Présentation de l’éditeur :
Que se passerait-il outre-Manche si, par le plus grand des hasards, Sa Majesté la Reine se découvrait une passion pour la lecture ? Si, tout d’un coup, plus rien n’arrêtait son insatiable soif de livres, au point qu’elle en vienne à négliger ses engagements royaux ? C’est à cette drôle de fiction que nous invite Alan Bennett, le plus grinçant des comiques anglais. Henry James, les sœurs Brontë, le sulfureux Jean Genet et bien d’autres défilent sous l’œil implacable d’Elizabeth, cependant que le monde empesé et so british de Buckingham Palace s’inquiète : du valet de chambre au prince Philip, d’aucuns grincent des dents tandis que la royale passion littéraire met sens dessus dessous l’implacable protocole de la maison Windsor. C’est en maître de l’humour décalé qu’Alain Bennett a concocté cette joyeuse farce qui, par-delà la drôlerie, est aussi une belle réflexion sur le pouvoir subversif de la lecture.

Mon avis :
Court roman, La Reine des lectrices se lit d’une traite, porté par une narration impeccablement calibrée où chaque mot se fait l’écho du précédent et où le résultat est un humour typiquement anglais, fin et caustique. Le personnage principal ce n’est pas la reine d’Angleterre, ni même ce protocole stricte et ses gardiens qui se trouvent généreusement égratignés, non plus que les livres. Le véritable personnage central, l’héroïne ici, c’est la Littérature, cette maîtresse glaciale qui allume en nous un feu dévorant, une passion inextinguible et que l’on ne cherche plus qu’à assouvir, à n’importe quel prix. La trame, c’est-à-dire Sa Majesté qui découvre accidentellement la littérature, rencontre qui, à un cheveu près, a failli avorter, puis cette relation qui se noue, de plus en plus importante, au mépris des avis de son entourage, au mépris de tous ses devoirs, cette relation qui la transforme et de manière ô combien profonde -vous vous en rendrez compte seulement dans les dernières lignes- est semblable à celle de beaucoup d’histoires d’amour, de passions dévastatrices.
Véritable nid de suggestions de lectures -de Virginia Woolf à Andy McNab en passant par Ivy Compton-Burnett, Vikhram Seth, Ian McEwan, Ted Hughes ou encore Marcel Proust…- La Reine des lectrices n’est peut-être pas le livre du siècle d’un point de vue  strictement littéraire, mais c’est certainement un petit-chef d’oeuvre d’humour, et il possède une qualité essentielle : il donne envie de lire, de découvrir. Sa lecture très facile et agréable ne fait que renforcer ses atouts. Peut-être s’avérera t-il d’un précieux secours pour tous ceux qui rêvent de faire partager les innombrables plaisirs du texte à ceux qui ne voient en la lecture qu’un pensum appartenant au monde scolaire.

Pour la petite anecdote, la titre original The Uncommon Reader est très vraisemblablement une allusion à un essai de Virginia Woolf intitulé The Common Reader (Le Commun des lecteurs en français), essai constitué d’articles sur la littérature.

Traduit de l’anglais par Manuel Berri
ISBN : 978-2879296128
Titre original : Black Swan Green

Résumé (quatrième de couverture) :
“Superman 2 passait à la télé. Je l’avais vu au cinéma de Malvern il y avait à peu près trois ans. Le film était assez bien mais pas au point de lui sacrifier un lac gelé rien qu’à moi. Clark Kent renonce à ses pouvoirs tout ça pour avoir des rapports sexuels avec Lois Lane dans des draps de satin. Qui serait assez stupide pour faire un échange pareil ? Quand on peut voler ? Dévier des missiles atomiques vers l’espace ? Remonter le temps en faisant tourner la Terre à l’envers ?”

1982, dans un petit village du Worcestershire. Jason Taylor, treize ans, essaie de réussir son entrée dans l’adolescence. Et ça n’est pas chose facile. À l’école ou chez lui, Jason affronte l’incompréhension et le mépris : ses camarades raillent son bégaiement, ses parents ne cessent de se disputer. Mais Jason mène une vie secrète, dans un monde à lui peuplé de visions étranges et de figures ambiguës. Portrait de famille, chronique de l’Angleterre de Thatcher, roman d’apprentissage à la lisière du fantastique, Le Fond des forêts est avant tout une suite de variations éblouissantes sur l’adolescence et ses multiples facettes. Après Écrits fantômes et Cartographie des nuages, deux romans qui traversaient l’espace et le temps, David Mitchell nous offre un texte plus personnel, d’une puissance poétique exceptionnelle.

David Mitchell est né en 1969 à Southport, dans le Lancashire. Il a vécu plusieurs années au Japon et a enseigné l’anglais à Hiroshima. Il vit à présent en Irlande. Lauréat de nombreux prix littéraires, il a été deux fois finaliste du Booker prize. Avec ce troisième roman traduit en français, il s’affirme comme un des auteurs les plus singuliers de sa génération.

Mon avis :
Se plonger dans Le fond des forêts, c’est comme s’attabler devant une assiette de pancakes fait maison, encore tout chauds et que l’on arrose généreusement de sirop d’érable pour en découper ensuite de larges bouchées et les dévorer avec gourmandise. Rien de gastronomique, rien de compliqué mais cette délicieuse odeur de pâte chaude, celle, presque douçâtre, du sirop d’érable, le bruit des couverts qui tintent contre le porcelaine de l’assiette, l’agréable sensation de satiété qui gagne peu à peu un corps tout juste réveillé tandis que l’attend une journée de liberté.

Le fond des forêts, c’est d’abord la restitution vivante d’une ambiance, d’une atmosphère par le biais du narrateur, Jason. C’est cette conjugaison faussement simpliste de la vie quotidienne et des grands questionnements, de la lutte intérieure qui nous déchire au moment du passage à l’adolescence, période d’autant plus douloureuse pour tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule, qui ne se plient pas au totalitarisme d’une cour de collège, d’une bande structurée sachant se faire respecter, des diktats de la mode, de pensée et d’actions, au moins pour sauver les apparences. La vie de Jason est semblable à celle de milliers d’autres adolescents de son âge : son père est cadre dans une enseigne de supermarché, sa mère femme au foyer. Coincé entre une grande sœur brillante qui va entrer à l’université, un cousin, Hugo, plus déluré que lui et qu’il s’efforce de copier, des amis qui eux aussi tâtonnent, Jason s’efforce de se trouver.
Roman d’apprentissage, c’est tout ce chemin que Le fond des forêts relate, ces mille et une étapes marquant cette évolution : découverte de la lecture et de la langue avec une vieille dame excentrique et cultivée, les premiers émois de l’amour et la jolie Dawn Madden, garçon manqué à la langue bien pendue, la mort, la guerre. Adolescent sensible, Jason se sent souvent à l’écart des autres et de leurs goûts, de leurs centres d’intérêts et préfère chercher un refuge dans les bois autour de Black Swan Green, seul au milieu des arbres. Il finira pourtant par réussir à s’imposer de manière aussi forte qu’inattendue.
En arrière-plan, la guerre des Malouines, les réformes économiques de Margaret Thatcher mais aussi Les chariots de feu, les punks, Ted Hughes et tant d’autres éléments qui donnent au roman cette ambiance particulière, vivante, palpable. Le personnage de Jason n’est pas sans rappeler, en moins douloureux, d’autres personnages : Billy du film Billy Elliot, ou encore Shaun de This Is England.

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