Flammarion
ISBN : 978-2-08-122167-3

Quatrième de couverture :
“A seize ans, j’ai découvert les livres de Nietzsche.
J’ai lu La Généalogie de la morale au moment de mon anniversaire. Ces lectures m’ont plongé dans une douce, amère et terrible folie. Leur effet a duré un peu plus d’un an. Pendant quatorze mois, j’ai vu le monde, j’ai parlé, j’ai agi, j’ai respiré même à travers Nietzsche. Rien d’autre n’existait, j’étais habité par sa pensée, possédé par elle. Le livre que vous tenez entre les mains est une reconstitution, aussi fidèle que la mémoire le permet, de cette possession.

Mon avis :
Si le roman d’Alexandre Lacroix peut, au premier abord, passer pour un énième récit d’adolescence de plus, cette illusion explose dans les premières pages du livre tant l’angle d’approche est particulier. Si globalement la trame est similaire à celle de la majorité des récits du genre, c’est-à-dire les amitiés, les études, le fossé avec la famille, les découvertes sexuelles et les relations amoureuses naissantes, cette trame est éclairée d’une façon toute à fait inhabituelle, puisqu’il ne s’agit pas d’une simple énumération chronologique mais bel et bien des conséquences de la rencontre d’un adolescent idéaliste avec la philosophie de Nietzsche. Loin de s’en tenir à une interprétation théorique, Alexandre en expérimente littéralement les déclarations.
Avec son meilleur ami Franck, ils vont ainsi commettre des actes qui nous semblent complètement hors de propos, à la fois choquant et fascinant : tuer un chat, interrompre une messe, agresser des gens. On reste partagé entre la désapprobation et une certaine curiosité devant leurs tentatives successives pour vivre en accord avec leurs principes.  Choquant parce que ce sont des actes interdits, répréhensible pénalement et allant à l’encontre de la liberté et de l’intégrité des autres. Fascinant, non dans une optique d’admiration, mais parce que ces actes titillent cette curiosité de savoir que nous franchissons une limite, d’éprouver la viabilité de simples paroles, et en les prennant au premier degré, de pouvoir ensuite s’en détacher et les considérer avec un regard évolué et averti.
Des extraits de l’œuvre de Nietzsche ponctuent le récit, précisant l’origine de certains actes. Un certain nombre de paramètre vont faire évoluer le narrateur, jusqu’à la scène de l’examen, qui est extrêmement savoureuse, autant parce qu’elle permet d’avoir une explication possible, quoique apparemment scolaire des théories nietzschéennes –parmi des centaines- que parce qu’elle est réalité en totale contradictions avec les idées de l’Alexandre âgé de vingt-deux ans.  (ceci étant, je ne suis absolument pas familière de Nietzsche, malgré quelques rapides incursions et lectures en diagonale. Je trouvais qu’on le citait un peu trop à n’importe quels propos. L’éventualité que je me plante sur ce que j’avance juste avant n’est pas à exclure.)
Avant de clore son récit, le narrateur devenu adulte, marié et père de famille revient sur l’adolescent qu’il fût, avec un regard lucide et amusé sur la période troublée et violente que fût son adolescente, conscient que, par rapport à ses idéaux d’alors, il a certainement « déchu », mais, en tant qu’adulte, il considère cela comme une évolution sincère et réaliste.

Voilà ce que je suis devenu : père de famille, soucieux, appliqué, préoccupé, surmené. Par rapport aux promesses que je m’étais faites dans ma jeunesse – ne jamais sombrer dans la normalité, ne pas rentrer dans le rang, cracher sur le troupeau – j’ai déchu, c’est sûr.
[…]
L’adulte que je suis devenu déplairait probablement à l’adolescent que j’étais. […] Mais moi, inversement, je l’aime bien. J’éprouve une affection sincère pour ce jeune homme, et tous les autres de son âge qui ruent dans les brancards, qui refusent de s’avouer vaincus, comme le leur enjoint si complaisamment la société, et qui mettent la pagaille à la moindre occasion. Même s’il entre là-dedans une part de naïveté, de méchanceté crasse, d’ingratitude, voire un manque d’intelligence, je sais que les jeunes nietzschéens sont au plus près, non pas de la pensée de Nietzsche, mais du scandale de l’existence.

Quand j’étais nietzschéen est un roman d’apprentissage, pour reprendre les termes du quatrième de couverture, non dépourvu d’intelligence ou d’humour, mais qui serait peut-être mieux dans les mains des « adultes » pour qu’ils n’oublient pas les adolescents qu’ils furent plutôt que dans celles de tous les adolescents qui pourraient en faire une lecture sans recul. Quoique l’âge soit heureusement relatif.

Note : Un ami m’a donné une petite astuce pour ne plus jamais se tromper quand on écrit Nietzsche.
Il suffit de penser à niet, comme en russe, puis d’ajouter les lettres dans le sens inverse de l’alphabet : Z, S puis C. Ne pas oublier le -e, et le tour est joué.

Mercure de France
ISBN : 978-271-522-9327
Parution le 20 août 2009

Quatrième de couverture :
Deborah est prisonnière. Prisonnière de l’institut “spécialisé” où ses parents l’ont placée. Prisonnière des histoires qu’elle s’invente – à moins qu’il ne s’agisse de souvenirs. Prisonnière du monde des adultes qui ne la comprend pas et à qui elle ne peut parler. Au fil des pages, articulées comme une mystérieuse mosaïque, la terrible vérité va se révéler…
Staccato de phrases brèves, notes prises sur le vif de l’âme : après Sans elle, son premier roman, Alma Brami, vingt-quatre ans, continue de tisser des miniatures qui nous pénètrent, nous effraient, nous bouleversent, et finalement nous illuminent.

Mon avis :
La quatrième de couverture était prometteuse : à vue de nez, un roman abordant des sujets durs, voir tabous. Une narration maîtrisée qui aurait dévoilée peu à peu l’abominable réalité, des personnages que l’on aurait pu accompagner, partageant leurs tensions, leurs secrets.
Seulement il n’en est rien. Staccato de phrases brèves ou notes prises sur le vif de l’âme, autant de termes enjôleurs pour désigner une syntaxe réduite au minimum syndical, un découpage brouillon que le lecteur peine à relier. L’alternance entre les pensées de Deborah et la réalité est difficilement distinguable, si bien que l’on finit par se perdre au milieu d’une narration sans passé, sans présent, sans futur. L’exercice est certes délicat mais sans faire des comparaisons extrêmes, (je pense, au hasard, à Ulysse, chef-d’œuvre pour les uns, exercice pédant et ennuyeux pour d’autres, toujours est-il qu’il faut s’accrocher et accepter de se perdre dans la narration) ce roman aurait certainement gagné à être un peu plus structuré.

Les personnages sont cruellement ordinaires. Aucune compassion pour Deborah ne vient nous perturber, elle est fermée au lecteur comme elle l’est aux médecins et à sa famille. La mère a quelque chose de répugnant, d’agaçant, une sorte de grosse bonne femme aux t-shirts de couleurs criardes et sentant le graillon, personnage envers lequel on devrait sans doute éprouver quelque chose, mais quoi ? Quant au père et à la sœur, ils viennent compléter ce tableau de la banalité, du quotidien abrutissant et grisâtre dans lequel on a envie de les laisser tous moisir. La grande difficulté avec des personnages ordinaires, c’est d’arriver à faire passer cette banalité sans qu’elle n’éclabousse tout le récit. Ces personnages n’étant pas des personnes (malheureusement il y sans aucun doute des familles vivant le même genre de situation) le ressenti est tout à fait différent.
Tout comme on ne compatit pas devant la petite Lolita, on reste de marbre devant la tragédie que cette famille traverse, mais pas pour les mêmes raisons. Le roman de Nabokov présente à notre “moi-lecteur” un schéma que ce “moi-lecteur” admet ou refuse, mais non sans réactions. Ce qu’Alma Brami nous présente ne parvient pas à réveiller ce même “moi”.
Réveiller les spectres de l’inceste et de l’enfance brisée ne suffit pas pour faire un bon roman et émouvoir un lectorat, il faut que le contenu suive, ce qui n’est pas le cas de ce livre que l’on a envie de laisser là.

Stock
ISBN : 978-2234062023
Parution le 19 août 2009

Résumé (quatrième de couverture) :
Quand, vers huit ans, je demandai à mes parents où ils s’étaient vus la première fois, ils ne me firent pas le type de réponse qu’entendent habituellement les enfants. Ils ne s’étaient pas rencontrés au lycée, ni dans un box en Skaï de discothèque, ni lors d’un stage UCPA, et donc ils n’allaient pas le prétendre. Ils m’apprirent qu’ils s’étaient d’abord aperçus dans une agence de Cetelem, où ils étaient venus réclamer un crédit voiture (mon père, fonctionnaire mâle, l’avait obtenu d’emblée pour un des tout premiers exemplaire de la Citroën BX break, tandis que ma mère, ouvrière précaire, était invitée à repasser une fois qu’elle se serait décidée à acquérir une cylindrée d’occasion plutôt qu’une neuve). Je crois bien qu’ils avaient évoqué leurs frôlements du début avec beaucoup de tendresse dans la voix, encore émus par ce souvenir et parce qu’ils avaient toujours tenu la salle d’attente du prêteur pour un lieu somme toute aussi romantique qu’une petite auberge de bois clair sur la route de l’Italie.

Mon avis :
Un roman singulier dont l’écriture et l’histoire ne sont pas sans évoquer un mélange subtil entre  Roses à Crédits d’Elsa Triolet, pour les pièges de la sur-consommation, du crédit et l’envie de posséder toujours plus sans en mesurer forcément les conséquences, et Pascal Garnier, dans cette peinture de personnages glauques mais étrangement non dépourvus d’une certaine forme d’innocence.

La narration est très simple, mais efficace. On prend l’histoire en cours de route au moment de la sortie de prison du père -mais on ignore tout des motifs qui l’y ont conduit- pour reprendre à la genèse : la rencontre des parents du narrateur, le mariage, l’achat d’un petit pavillon de banlieue et les premiers crédits, d’apparences inoffensives. Pourtant très vite, c’est le début d’une longue et insidieuse descente aux enfers. D’abord un barbecue à gaz propane hypra-sophistiqué,  qui fait réaliser à la mère toute la fragilité de leur situation. Suivront pourtant une kyrielle d’autres achats et la liste des remboursements s’allonge sournoisement jusqu’au jour où tout bascule. La mère s’en va, et le narrateur se retrouve -suite à un de ces minuscules détails dont on ne prend conscience qu’après coup- à vivre avec son père dans un deux-pièces minables.
Les crédits, encore gérables pour un couple, s’avèrent impossible à rembourser quand on se retrouve seul et ce sera pour ces deux hommes une vie à la limite du sordide, où chaque centimes compte. Une vie douloureusement réelle, palpable et à la lecture de laquelle on se sent mis au pied du mur.
Même le papier et l’encre ne parviennent pas à empêcher cette sourde angoisse, ce questionnement anxieux que l’on sent poindre : et si un jour cela m’arrivait à moi aussi ? Même sans contracter de crédits, la vie, la sécurité sont tellement fragiles, tellement éphémère. Ou bien, quand on a traversé ce genre de phase de dénuement matériel, on ne peut s’empêcher de se revoir, et ce sont des phrases anodines qui nous reviennent en pleine figure. Ces yaourts au goût aigre dans lesquelles on noie une cuillère de confiture, la moins chère possible.
La situation se fait de plus en plus désespérée, et on en arrive à cet acte terrible qui conduira le père tout droit en prison pour de longues années.

La seconde partie reprend le récit au moment où il a débuté, celui où le père sort de prison. Mais loin d’être un conte de fées ou une allégorie morale, il n’y aura pas de seconde chance pour repartir dans la vie, et toute cette espérance, toute cette rédemption, cet espoir d’une vie meilleure que l’on attend sera réduit à néant.

Philippe Routier signe un roman terrible et implacable dans un monde sans illusions, sans espoirs. Un vocabulaire et une syntaxe courante, facile à lire, tragiquement et magnifiquement accordés à l’histoire qu’il raconte. On n’est pas loin d’une forme de Maupassant contemporain, puisant son inspiration entre les lignes des quotidiens pour les raconter crûment, sans détours.

Zulma
ISBN : 978-2-843044755

Quatrième de couverture :
D’abord, il y a Yolande, tondue à la Libération, qui depuis ne sort plus de chez elle, regarde à travers le trou de la serrure. Et puis il y a son frère Bernard, ancien de la SNCF, qui a sacrifié sa vie pour elle. Qui se débat entre sa sœur et un un sale cancer.
Cela se passe dans le Nord, au milieu de sombres champs de boue, non loin de l’A 26 encore en construction. Ce qui permet à Bernard de couler dans le béton quelques jeunes filles égarées…

Mon avis :
La lecture de cet ouvrage est le résultat hybride entre une discussion au Salon du Livre avec l’un des membres de l’équipe de Zulma (Laure, si ma mémoire est bonne ; si elle ne l’est pas, mea maxima culpa) et des collègues à l’instinct très sûr en ce qui concerne «le bon livre pour la bonne personne au bon moment». Effectivement, c’est glauque, très glauque. Effectivement, c’est bien, très bien. Par contre, autant prévenir tout de suite, âmes sensibles, lecteurs sanglotant devant du Olivier Adam, passez votre chemin, parce que si Des vents contraires vous remue l’âme, vous risqueriez de ne pas pouvoir finir L’A26. Il est vrai que ca n’est ni le même cadre, ni la même ambiance, ni même la même écriture. Ici, les phrases percutent, écorchent. Gênent.

Car c’est là tout l’intérêt, tout le paradoxe, toute la monstruosité de ce texte où l’on est partagé entre une répugnance naturelle, un rejet viscéral et une curiosité morbide, malsaine qu’il faut assumer. On se compare, on se félicite intérieurement de ne pas être comme eux, on a ce petit rictus de dégout qui cède vite la place à une commisération modérée, savoir s’il nous faut ou non juger les personnages. On est dégouté et pourtant, le personnage qui regarde de l’autre côté du «Trou du cul du monde» comme l’appelle Yolande, c’est nous. Et quand le livre est refermé, et qu’il faut en dire ce que l’on en pense, c’est tout le politiquement correcte de l’époque, du monde actuel qui retombe : qu’en penser ? Des humains monstrueux, à peine au-dessus des animaux, des gens à enfermer et qu’il faudrait enfermer ? Des gens simples qui n’ont pas eu de chance et qu’il faudrait plaindre plutôt que blâmer, tout en se souvenant que c’est de la fiction ? Mais comment se dire, au final, que ca n’est que de la fiction, tellement le ton est naturel, l’action fluide et la réalité criante ?

C’est là que réside toute la force de L’A26, récit qui force le lecteur à se regarder, à se dégoûter lui-même, à se sentir gêné, ne sachant pas ce qu’il peut ou doit en dire. Ne sachant pas vraiment de quel côté se positionner, comme s’il fallait absolument en choisir un. Par ce dernier côté, il n’est pas sans m’évoquer Lolita de Nabokov et comme lui, ce livre secoue, interpelle, fait réfléchir et se présente comme une lorgnette destinée à observer une galaxie lointaine ; ce qui est dans le fond, une  des définitions (parmi des milliers) de la littérature.

Lire la biographie de Pascal Garnier sur le site de Zulma

ISBN : 978-286-432-5710

Résumé (quatrième de couverture) :
Où l’on part à la recherche d’Eugenio Tramonti, le protagoniste du Vol du pigeon voyageur et de La Jubilation des hasards, disparu quelque part en Mongolie. Pour le retrouver il faudra traverser des états de réalité peu ordinaires et accepter de se laisser guider par quelques personnages emblématiques : un Chinois qui présente la particularité de maîtriser ses rêves ; une chamane mongole qui s’absente parfois quelques jours pour voyager dans d’autres mondes dont elle ne se souvient pas ; une Sibérienne qui fréquente assidûment les choses invisibles ; un jeune garçon, apprenti chaman, qui vient interférer dans les rêves du Chinois ; une vieille femme aux identités mouvantes ; une divinité lacustre aux faux airs de renard ; des juments, un aigle et un loup ; sans compter quelques narrateurs, anonymes ou pas, disséminés entre Oulan Bator et Pékin, le lac Baïkal et les hauts sommets de l’ouest de la Mongolie. Les mondes se chevauchent, les histoires se répondent les unes aux autres, les fenêtres de l’imaginaire sont grandes ouvertes, les narrateurs se superposent, et le principe de réalité tremble sur ses bases, à la fois labile, humoristique et fuyant. Et ce faisant c’est une autre réalité qui se trouve posée là – ou tout un réseau de réalités qui s’entrecroisent, car l’instabilité est féconde, et la littérature s’accommode bien de ce flou des frontières.

Mon avis :
La piste mongole est un récit très particulier et unique en son genre, d’abord par l’histoire qui est racontée, largement au-dessus de l’abus du je autobiographique et des thèmes récurrents dans la littérature française contemporaine. Le chamanisme, les états de conscience modifiés (qui contrairement à une idée reçue ne sont pas toujours dûs à la prise de psychotropes), le monde des rêves, les réalités parallèles ne sont pas légion dans la littérature (à l’exclusion de la littérature dite de mauvais genre).
La narration et le style font partie intégrante de la singularité de ce livre, plus proche de l’épopée que du roman français contemporain.

Les personnages sont nombreux, à chaque fois unique, et par leur fonction et par leurs caractéristiques. On touche au pléonasme en disant que ces personnages sont réellement des personnages et non de pâles copies de M. Tout-le-monde nous détaillant sa vie par le menu, mais c’est le cas. S’y retrouver dans ce foisonnement n’est pas toujours une chose facile, d’autant que, comme dans les épopées (je pense aux Eddas, parce que c’est l’épopée que je connais le mieux.) les personnages sont nommés de plusieurs manières différentes : Chen Wanglin, Chen-Le-maigre, Chen-face-de-rat, etc.
Les points de vues narratifs changent, tantôt un narrateur externe, tantôt un narrateur interne. Des récits écrits par des personnages sont également inclus dans le livre, produisant une mise en abîme qui rend le récit complexe. Toutefois, elles ne sont pas inutiles et accentuent la sensation de lecture à plusieurs niveaux, une sensation déjà très fortement marquée par les changements de focalisation narrative déjà évoquées, mais aussi par la superposition des réalités (consciente, monde d’en-bas, transes…). La construction du récit et le contenu du récit sont donc parfaitement calculés et contribuent mutuellement à donner à La piste mongole une richesse de ton et une profondeur assez exceptionnelle.
Le vocabulaire employé passe de termes familiers (comme dans les Eddas, les personnages peuvent se montrer grossiers, bien que cette particularité se trouve souvent gommée.)  à des termes assez peu connus. Par exemple, le terme sagane, est un mot de vieux français désignant une sorcière.

Un livre très intéressant à lire, et vraiment dépaysant, mais qui nécessite du temps libre et de pouvoir s’y plonger pleinement sous peine de se perdre rapidement. Pour ma part, j’ai apprécié les multiples descriptions de voyages dans les réalités parallèles, les transes, mais plus particulièrement le passage du démembrement qui est d’un réalisme saisissant. Si vous êtes familier avec le chamanisme, et/ou si ce sujet vous intéresse, vous n’aurez aucun problème pour comprendre ce livre. Dans le cas contraire, il vous sera peut-être plus difficile d’accrocher à l’histoire et de vous y plonger pleinement, pas nécessairement en raison d’une incompréhension, mais parce qu’il est possible que vous ayez envie de faire des recherches plus approfondies sur la question. Un livre riche et -bien- écrit, mais dont je crains qu’il ne rencontre qu’un public très limité, justement en raison de sa complexité.

ISBN : 978-2879296463

Résumé (quatrième de couverture) :
Depuis que sa femme a disparu sans jamais faire signe, Paul Andersen vit seul avec ses deux jeunes enfants. Mais une année s’est écoulée, une année où chaque jour était à réinventer, et Paul est épuisé. Il espère faire peau neuve par la grâce d’un retour aux sources et s’installe alors à Saint-Malo, la ville de son enfance. Mais qui est donc Paul Andersen ? Un père qui, pour sauver le monde aux yeux de ses enfants, doit lutter sans cesse avec sa propre inquiétude et contrer, avec une infinie tendresse, les menaces qui pèsent sur leur vie. Dans ce livre lumineux aux paysages balayés par les vents océaniques, Olivier Adam impose avec une évidence tranquille sa puissance romanesque et son sens de la fraternité.

Mon avis :
Vide. Creux. En fait, le mot exact serait un silence. Je ne pense absolument rien de ce roman, à part pour penser au gâchis de papier. Ce roman réalise une performance : réunir en un seul livre tout ce que je reproche à une bonne part de la littérature française actuelle. Du pathos, une gentille petite famille brisée avec de pauvres innocents qui se débattent face au vilain monde banal et cruel, une peinture de la société grisâtre et ordinaire, un héros ballotté ni moche ni beau -qu’il retourne plutôt se brosser les dents- qui couchaille avec Madame Tout Le Monde pour surmonter son chagrin -post-coïtum, animal triste- mais qui a bon coeur dans le fond, contrairement aux gens heureux. Quelques mots grossiers, quelques phrases vaguement crues, histoire de se la jouer Henri Miller sans choquer la trentenaire habillée en Camaïeu ou Monsieur qui part travailler le matin, en scooter, son blouson Célio sur dos. C’est plat, on s’appelle Paul, Manon, Sarah, Justine. Le décor -ah oui, la Bretagne, la sacro-sainte Bretagne, le fantasme ultime du banlieusard dépressif ou du breton qui rêve d’y retourner ouvrir une chambre d’hôte. On a froid, un froid insidieux, l’ennui mortel qui glace les doigts du lecteur. Le livre à deux doigts de tomber des mains. Heureusement, c’est pas le niveau de langue qui nous empêche de sauter quelques pages et de lire la fin en diagonale histoire de savoir si, oui ou non, on sait pourquoi sa femme est partie. On l’apprend, et honnêtement, tout ce qui m’est venu à l’esprit c’est “pas trop tôt”.
Bref, si vous avez une nuit à tuer ou vingt euros à jeter, vous pouvez lire Des Vents contraires. La volonté de rester correcte m’empêchant de vous donnez d’autres conseils. Pas le genre d’ouvrages qui va m’inciter à revenir vers la littérature française contemporaine. Consensuelle, masturbatoire, prévisible, moralisatrice, molle, pas deux sous de poésie, d’écriture. Les chiens écrasés du Parisien mis en roman. Merveilleux….

Ceux qui prêtent l’oreille à la rumeur du soir
contemplent le chuchot des bourgeons aveuglés
et l’immobile orgueil du soleil venu choir
loin des voix et des murs
loin des vois et puis meurs
loin des croix et des yeux sur la mer lisse et noire

et se disent
n’est-ce pas tout l’amour par la mort étranglé
n’est-ce pas la colère par la ville matée
n’est-ce pas tout l’oubli que la nuit vient sangler
n’est-ce pas chaque main qui se perd et dérive

j’entends le non-savoir j’entends le peu d’espoir
ronger précis les hommes fatigués
et sous leurs yeux fermés
les rêves indomptables qui dans leur chair s’inscrivent.

In Morale provisoire, Gallimard, 1978

Verticales, septembre 2008
ISBN : 978-2070120604

Quatrième de couverture :
” Je voudrais interroger l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir. “

Mon avis :
Un thème risqué. Parler de la nulliparité (puisque malgré tout ce que ce mot suppose, il reste en dehors de toute considération de choix, dénué de flou sémantique puisqu’il s’entend “au sens biologique du terme”) n’est ni un thème facile ni un thème courant, contrairement à l’avortement, par exemple (pour rester dans le registre autour de la -non- maternité). Deux écueils guettent celles (je n’ai jamais eu l’occasion de lire des textes écrits par des hommes, dommage) qui abordent ce sujet : soit le pathos, les regrets, le manque, qu’ils soient réels ou fantasmés (quand des femmes ayant eu des enfants abordent le sujet, par exemple) soit l’acte militant, la revendication et la justification plus ou moins agressives, tant la société et les normes -même et surtout inconscientes- ont continuent de marquer les esprits.

Ces deux écueils, Jane Sautière les a brillament évités. Elle se contente de tracer, avec un sens du rythme dans la phrase tenant plus de la poésie en prose que de la littérature “contemporaine” et ses phrases parfois (dé)construites et simplifiées au maximum. Partant de son histoire personnelle, de son parcours -Iran, Vietnam, Paris, La Garenne-Colombes etc…- pour se raccrocher à l’Humain, comme une vague qui naît, déferle et se retire. Un récit court, une réflexion joliment exprimée et pleine d’humanité. Les mots sont pesés, ni trop ni trop peu. Et puis il y a cette franchise qui n’a pas été sans me rappeler le style de Nuala O’Faolain. Une lecture qui coule de source, simplement. En un mot, juste.

L’or et non pas le roi grise les coeurs avares
Mes vers de rameaux verts ni de neige ne sont
Mais de Dieu mon Sauveur dit le Roi de Navarre

Tout résonne aujourd’hui d’une étrange façon
Mon sauveur soit mon peuple et sur la croix des rimes
Que reprenne pour lui cette tierce chanson

Sur le sépulcre un rossignol fait l’intérim
Et le centurion veut en vain l’étouffer
Le trille de la gloire est plus haut que le crime

Est-ce la nuit du Christ est-ce la nuit d’Orphée
Qu’importe qu’on lui donne un nom de référence
Celui qui ressuscite est un enfant des fées

Que la nuit se déchire et qu’il naisse à souffrance
C’est toujours le soleil nous en sommes certains
Et ses Pâques seront les Pâques de la France

Soleil ballon captif qu’on lâche le matin
Il faudra bien qu’un jour à la fin tu t’évades
Voici se réveiller les volcans mal éteints

Voici blanchir les monts ainsi que des salades
Resteras-tu toujours le toutou de quelqu’un
Content de ta ficelle et d’aller en balade

Étoilé comme un condamné de droit commun
Le ciel troué de bleu fier de ses tatouages
Te fait faire le beau coucher bondir comme un

Caniche au cerceau blanc de ses bras de nuages
Icares en sueurs Josués sans poumons
Quels rétameurs de pots quels cochers de louage

Quels faux exorciseur complices du démon
Quels charlatans t’ont dit de rebrousser ta course
Pour te faire sauter à la corde des monts

Dois-je claquer des doigts comme le montreur d’ours
Allons Phébus allons Mesdames et Messieurs
Puisez encore un coup des sous dans votre bourse

Il se nourrit de mots et traverse les cieux
Cet animal savant n’a pas de remontoir
Vérifiez le char les rênes les essieux

Tout est couleurs du sang qui coule aux abattoirs
Il grimpe sagement le ciel son escalier
Et redescend toujours à midi sans histoire

Un dogue peut casser sa laisse ou son collier
Déborder les ruisseaux ou sauter la cheddite
Mais le soleil poursuit son chemin régulier

Et revient dans la mer baigner à l’heure dite
Quand il sera bien las de ses rayons peignés
Qui le font ressembler à quelque hermaphrodite

Et las de voir toujours régner les araignées
Et de la haute école et des coups de cravaches
De saigner le matin pour le soir resaigner

Il faudra bien qu’un jour cependant il se fâche
Tombe de son perchoir et flambe les carreaux
Grille les pissenlits sous les pas lents des vaches

Qu’attends-tu pour brûler ta cage et tes barreaux
Ô monstre dédoré dors-tu qu’il fait si sombre
C’est pour toi cependant que tombent les héros

Pendu par les cheveux aux barbelés de l’ombre
Ne tarde plus bel absolu bel Absalon
Il reste encore un peu de feu sous les décombres

Du fin fond de l’enfer Soleil nous t’appelons

Louis Aragon

Résumé
Paru en 1959, ce livre raconte l’histoire de Martine, “martine-perdue-dans-les-bois”, née dans les années trente, dans une cabane sordide près d’une forêt de l’Oise. Le confort moderne, les meubles à crédits et les artifices seront ses seuls idéaux et les salons de beautés et de manucure le symbole de la réussite. L’acquisition de toutes ces merveilles est la seule chose qui motive Martine, Martine qui achète à crédits, et qui peu à peu s’enfonce dans une spirale infernale. Daniel Donnelle, son amour d’enfance, devenu son mari s’éloigne de plus en plus d’elle, issu d’une famille de rosiériste, il a d’autres rêves, d’autres aspirations et ne comprend plus sa “martine-perdue-dans-les-bois.” Leur mariage sera un échec, et les rêves de Martine s’écrouleront.

Mon avis
Encore un livre découvert dans un cadre scolaire, Roses à Crédit était une lecture imposée par ma prof de français en seconde. Une de ces surprises magistrale et terriblement belle qui marque, de ces livres que l’on relit encore plusieurs années après en se disant que les cours de français n’auront pas toujours été une suite de platitude dans la sélection des textes obligatoires. J’y décèle aujourd’hui comme un parfum implicite, discret, de mise en garde. J’ai tendance à penser -mais je me trompe peut-être- que ce genre de livre a plus d’impact sur des adolescents sur-sollicités par la publicité que n’importe quel livre de philosophie parlant de la course à la possession et des vacuités des biens matériels.

C’est un roman qui peut s’avérer déprimant à lire, tristement actuelle. Dés le début, on sait que l’histoire finira mal. On assiste impuissant à la longue et inexorable de chute de Martine, qui se raccroche désespérément à ses chimères. La langue est simple, fluide, belle. La lecture est aisée, mais la narration n’est ni simpliste ni bêtifiante.

Roses à Crédit est le premier volet d’une trilogie comportant également Luna Park et L’âme. Les trois volumes ne sont pas directement liés entre eux et peuvent être lus séparement. Suite à ma lecture de Roses à crédit, j’avais acheté et lu Luna Park, qui ne m’a pas laissé un souvenir impérissable.

Un petit édit, destiné aux élèves qui ont ce livre à lire dans le cadre des cours : plutôt que de perdre votre temps à chercher sur internet un résumé, lisez les livres que l’on vous donne à lire. Et quand d’aventures vous tombez sur un résumé, ne croyez pas avoir déniché la perle rare, les professeurs aussi utilisent internet, et eux aussi savent faire des recherches…