Arléa
ISBN : 978 – 2 – 869 – 598 – 720
Titre original : Una quasi eternità
Traduit de l’italien par Anne Bourguignon

Quatrième de couverture :
Qu’est-ce que l’expérience du temps ? Quand finit la jeunesse et où commence la vieillesse ?
Celle qui se pose – et nous pose – ces questions est une Italienne de plus de quarante ans, qui voit peu à peu le regard des hommes se détourner d’elle. Elle songe alors à sa jeunesse, si proche, si présente et pourtant perdue. Elle n’éprouve aucune nostalgie mais une peur panique et furieuse de ne pas vivre toujours.
Dans ce singulier récit philosophique et méditatif, Antonella Moscati aborde les différents âges de la vie avec une vivacité toute napolitaine. Elle tente de débusquer l’éternité dans le temps qui passe et s’interroge sur cet ” étrange décalage entre ce qu’elle pensait être encore et ce qu’elle était déjà “.

Mon avis :
Dans ce récit relativement court,  l’auteur partage une introspection sur le thème de la maturité, pleine de pudeur et de profondeur.
Plutôt que le “je” habituel, elle emploie la troisième personne pour s’exprimer, permettant une liberté d’approche beaucoup plus large pour le lecteur qui peut se détacher de l’aspect autobiographique pour mieux en aborder le sens.

Le récit s’ouvre sur le sujet du vieillissement du corps, la perte progressive du pouvoir de séduction au sein de sociétés qui tendent à ne valoriser que la jeunesse. Intervient une comparaison très intéressante entre le plaisir sexuel masculin, basé sur une temporalité linéaire, et le plaisir féminin, cyclique.
Les questions du temps qui passe, de la jeunesse lointaine quoique encore étrangement proche, mais aussi de la mort sont bien sûre soulevées : l’interrogation face à sa propre mort, parce qu’elle se fait chaque jour plus palpable, mais aussi celle des êtres chers qui nous renvoie à cette inéluctabilité, à cette dégradation biologique de nos cellules, malheureusement souvent conjuguée à la maladie ou au minimum à la perte progressive de capacités physiques (voir intellectuelles dans certains cas).

Alors que le sujet pourrait être très lourd à traiter, et qu’il aborde des questions très intimes ; notamment, pour la narratrice, celle des enfants que l’on n’a pas eu et que l’on n’aurait désormais jamais, il ne devient jamais pesant ou impudique. Le ton mesuré donne toute sa force, sa précision au texte, à la voix de cette femme arrivée à un tournant de la vie, tournant qui peut-être douloureux parce qu’il nous confronte à ce que nous avons fait, mais aussi, surtout, à ce que nous ne ferons plus, ou jamais.  Néanmoins, ce tournant ne signifie pas pour autant la fin de toutes découvertes, de toute vie, et malgré les questionnements, les angoisses, c’est un nouvel âge qui reste à aborder.

Le court d’une année s’était accéléré et paraissait plus bref. Et ce n’est pas parce que sa vie manquait de surprises ou de bouleversements, ni parce qu’elle n’espérait plus l”homme de sa vie ni la maternité, qu’elle devait attendre pour autant les malheurs, les maladies ou la mort. C’était comme si le ralentissement du temps interne allait de pair avec l’accélération du temps externe, et elle ne savait pas si c’étaient là deux façons de percevoir une même réalité, si l’un était la conséquence de l’autre, ou s’il s’agissait de deux mouvements distincts qui annonçaient la fin de sa jeunesse.

P.22-23

Poème retrouvé sur la table de chevet de Cesare Pavese (9 septembre 1908 – 26 août 1950) après son suicide.

La mort viendra et elle aura tes yeux -
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets.

***

Verrà la morte e avrà i tuoi occhi
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.
Cosi li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti.

Ted Hughes (1930 – 1998) est un poète anglais assez mal connu en France. Bien qu’ayant jouit d’une certaine renommée de son vivant -il a été le poète officiel de la Reine- le suicide de Sylvia Plath, avec qui il fût marié, suscita questions, scandales et un véritable ostracisme envers son œuvre, notamment de la part des féministes pour qui Hughes ne pouvait être qu’un mari jaloux du talent de sa femme. Il publiera Birthday Letters peu de temps avant sa mort, recueil de poèmes dans lequel il expose cette relation complexe.
La poésie de Hughes est assez particulière dans le sens où il considère que le poète est un chaman qui transmet les messages de l’autre-monde. Il est intéressant de souligner que le corbeau possède, comme de nombreux animaux, la fonction de psychopompe, c’est-à-dire de guide de l’âme à travers le monde des morts. Il possède aussi la fonction de messager et de prophète, comme on le retrouve dans de nombreuses légendes celtes et nordiques, à travers les corbeaux de la Morrigane ou les corbeaux du dieu Odin, nommés Pensée (Hugin) et Mémoire (Munin). Cet aspect chamanique se retrouve également dans le titre du poème,
womb signifiant utérus en anglais, indiquant ici un retour à l’utérus de la Terre-Mère, à ses entrailles, le commencement et la fin comme un ourobouros plutôt que l’image de la mort comme une fin abrupte et/ou un réel changement d’état.

Qui possède ces petits pieds décharnés ? La mort.
Qui possède ce visage hérissé, comme brûlé ? La mort.
Qui possède ces poumons qui fonctionnent encore ? La mort.
Qui possède ce manteau de muscle utilitaire ? La mort.
Qui possède ces tripes inqualifiables ? La mort.
Qui possède ce cerveau douteux ? La mort.
Tout ce sang malpropre ? La mort.
Ces yeux si peu efficaces ? La mort.
Cette méchante petite langue ? La mort.
Cette insomnie intermittente ? La mort.

Donné, volé, ou réservé en attendant le jugement ?
Réservé.

Qui possède toute la terre pierreuse, pluvieuse ? La mort.
Qui possède tout l’espace ? La mort.

Qui est plus fort que l’espoir ? La mort.
Qui est plus fort que la volonté ? La mort.
Plus fort que l’amour ? La mort.
Plus fort que la vie ? La mort.

Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Admis, Corbeau.

*****

Examination at the womb-door

Who owns these scrawny little feet ? Death.
Who owns this bristly scortched-looking face ? Death.
Who owns these still-working lungd ? Death.
Who owns this utility coat of muscles ? Death.
Who owns these unspeakable guts ? Death.
Who owns these questionable brains ? Death.
All this messy blood ? Death.
These minimum-efficiency eyes ? Death.
This wicked little tongue ? Death.
This occasional wakefulness ? Death.

Given, stolen, or held pending trial ?
Held.

Who owns the whole rainy, stony earth ? Death.
Who owns all of space ? Death.

Who is stronger than hope ? Death.
Who is stronger than the will ? Death
Stronger than love ? Death.
Stronger than life ? Death.

But who is stronger than death ?
Me, evidently.
Pass, Crow.

Anthologie billingue de la poésie anglaise, Gallimard, Pléiade, 2005. Traduction du poème par Claude Guillot.

Traduit du néerlandais par Monique Nagielkopf
Éditions Théâtrales
Titre original : De dag en de nacht en de dag na de dood
ISBN : 978-2842602956

Résumé (quatrième de couverture) :
Durant le jour, et la nuit, et le jour, après la mort de la mère, son fils, son mari et son frère se heurtent, s’épaulent, commencent à apprendre à vivre sans elle. De l’injustice de la situation à son fatalisme, ces trois hommes se confrontent à leurs émotions: sobriété et dignité pour l’un; perte de repères pour l’autre; et le frère, super-héros dans l’impossibilité de sauver sa propre famille. Une écriture pudique vers l’épure.

Mon avis :

Une seule façon de résumer cette pièce, de dire ce que j’en pense. Et cet avis tient en deux mots, deux tous petits mots posés sur une balance : « C’est vrai ». Tout sonne vrai. On y est. La perte de repère, le refus de cette mort qui prend corps non au moment où la personne meurt, mais deux ou trois jours après. Ce lendemain au goût de cendres que rien ne viendra jamais laver et ces sensations qui nous fracassent le cerveau. Une écriture pudique vers l’épure. En voilà de la périphrase aseptisée, calibrée, mesurée. Est-ce qu’il faut pleurer ou se rouler par terre pour qu’une douleur résonne ? Est-ce qu’on mesure un chagrin au cri que l’on pousse ? Personnellement j’en doute fort. Ce qui est délicat, c’est de trouver l’équilibre entre sa propre peine et ce que la société, les mœurs, l’entourage, les Autres -au sens large- attendent de nous comportementalement, socialement, humainement et psychologiquement parlant. Nous n’avons aujourd’hui plus de normes quand la mort nous frappe, quand nous vivons un deuil pour reprendre ce pudique vocabulaire si largement employé. C’est de cette perte de repère, de ce chagrin sans bornes que l’on vivre tout en refusant ce droit à l’autre parce qu’il nous gène, comme le père et le fils le vivent dans la pièce. Comme si certains devaient souffrir plus et d’autres moins. Absurde ? Oui, totalement. Et pourtant la complexité des relations humaines à l’heure actuelle rend cette question pertinente, palpable quand c’est le pivot d’une famille -ici la mère- qui disparaît.
La culpabilité des vivants et le sentiment de leur propre impuissance, leur maladresse entre eux, puisque privé de tout repères, l’avenir incertain et la question du comment vivre maintenant ? , c’est tout cela dont il est question ici.
La pièce de Gerritsen est terriblement actuelle dans le soulèvement de toutes ces questions, de tous ces problèmes, effleurant du bout de l’ongle, grattant doucement  la complexité de l’âme et des sentiments humains. Pas un mot de trop, pas de pathos. Rien que du vrai, tellement vibrant, tellement cru que le mot vécu rôde dans un coin de la marge pendant la lecture.

Que peut-être la mort sinon le début de la sagesse, du pouvoir et de la beauté ? et la folie peut-être une sorte de mort. A mon avis il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un grand nombre de gens voient « dans chaque foyer des fées » un fou avec un vase brillant plein de sortilèges, de sagesse ou de rêves trop puissants pour l’esprit des mortels. Il est naturel aussi qu’il y ait une reine dans chacun de leurs foyers, et qu’on entende peu parler de leurs rois, car les femmes atteignent plus facilement que les hommes à cette sagesse que les  peuples antiques, et tous les peuples sauvages  de nos jours encore, croient être la seule sagesse. Le moi, qui est la base de notre savoir, est brisé en morceaux par la folie, et oublié  dans les émotions soudaines des femmes ; donc les fous peuvent avoir -et les femmes ont certainement- des aperçus d’une grande part de ce que la sainteté trouve au terme de son voyage douloureux. L’homme qui a vu le fou blanc a dit en parlant d’une certaine femme, qui n’était pas paysanne : « si j’avais sa capacité de vision, je connaîtrais toute la sagesse des dieux, et ses visions ne l’intéressent pas ». Et j’ai entendu parler d’une autre femme, qui elle non plus n’était pas paysanne ; pendant son sommeil elle partait dans des pays d’une beauté surnaturelle, et pourtant elle n’avait d’autre souci que de s’occuper de son foyer et de ses enfants ; et bientôt un guérisseur a prétendu la rétablir par des plantes. La sagesse, la beauté et le pouvoir peuvent parfois, à mon avis, venir à ceux meurent chaque jour qu’ils vivent, quoique leur mort puisse ne pas ressembler à celle dont parlait Shakespeare. Il y a une guerre entre les vivants et les morts, et les histoires irlandaises insistent toujours là-dessus. D’après elles quand les pommes de terre ou le blé de n’importe quels autres fruits de la terre se gâtent, ils mûrissent au pays des Fées ; nos rêves peuvent faire flétrir les arbres ; on entend le bêlement des agneaux du pays des Fées en novembre, et les yeux aveugles voient mieux que les autres. Puisque l’âme croit toujours à cela ou à des choses semblables, la cellule et le désert ne demeureront jamais longtemps vides, et tous les amants comprendront ces vers :

N’as-tu pas entendu ces douces paroles parmi
Ce choeur qui résonne dans les cieux ?
N’as-tu pas entendu que ceux qui meurent
Se réveillent dans un monde d’extase ?
Que l’amour, quand les membres sont entrelacés
Et le sommeil, quand la nuit de la vie est brisée,
Et la pensée accrochée aux troubles frontières du monde,
Et la musique, quand un être aimé chante,
C’est la mort ?

( In La Reine et le Fou, traduit par Caroline MacDonogh,
William Butler Yeats, Le Crépuscule Celtique, Presses Universitaires de Lille, 1982 )

Voici un extrait du poème funéraire dont je parlais dans mon précédent article sur l’Eau et les rêves. Je n’ai reproduis ici que la troisième strophe.
Le texte est tiré du livre
Trésor de la poésie universelle, Roger Caillois et Jean-Clarence Lambert, Gallimard/Unesco, Paris, 1958, p.60. Le poème en question est un chant rituel destiné à guider l’âme du mort vers son lieu de repos.

III

Le soir devient soir
Tu n’auras pas d’hôte.
Et alors viendra
La loutre vers toi
Pour te faire peur.
Mais ne prends pas peur,
Prends-la pour ta soeur,
Car la loutre sait
L’ordre des rivières
Et le sens des gués,
Te fera passer
Sans que tu te noies
Et te portera
Jusqu’aux froides sources
Pour te rafraîchir
Des frissons de mort.

Essai sur l’imagination de la matière
L’Eau et les rêves
a été publié pour la première fois en 1942.

Table des matières et (brève) présentation de l’oeuvre

Introduction : Une présentation de la thématique abordée dans l’Eau et les Rêves : les forces imaginantes de l’esprit. Plan de l’étude.

I- Les eaux claires, les eaux printanières et les eaux courantes. Les conditions objectives du narcissisme. Les eaux amoureuses. Les images changeantes de l’eau, les reflets, les miroirs, la dualité du Narcissisme et de la contemplation. La psychologie de l’eau claire : la fraîcheur, la sensualité, la sexualité de l’eau, sa nature essentiellement féminine. Le complexe de culture et le complexe du cygne.

II- Les eaux profondes – Les eaux dormantes – les eaux mortes. “L’eau lourde” dans la rêverie d’Edgar Poe. L’eau qui s’alourdit, qui va dans le sens de la mort, la mort comme partie intégrante de l’eau. L’eau et le ciel renversé. Le destin de l’eau qui se charge des douleurs humaines.

III- Le complexe de Caron. Le complexe d’Ophélie. L’eau substance de vie, substance de mort. La mort et le voyage sur l’eau. Les eaux maternelles et le ré-enfantement. Les enfants maléfiques rendus aux flots. La barque de Caron, le passeur et gardien.
Le suicide en littérature, l’imagination et la mise en scène de la mort. L’eau comme élément de la mort “jeune et belle”, l’élément féminin et mélancolique. Les larmes.

IV- Les eaux composées. Jeux de combinaisons de l’eau avec les autres éléments. Chimie du poète. Association binaire mais jamais ternaire. L’eau et le feu : mariage impossible et détonnant, pourtant exceptionnellement fécond. L’eau et la nuit, la peur. L’eau et la terre.

V- L’eau maternelle et l’eau féminine. Le symbolisme maternel de l’eau. Le lait et l’eau : l’eau fécondante et nourricière pour l’imagination. L’eau comme aspect de la mère mais aussi comme épouse et amante. Le voyage imaginaire.

VI- Pureté et purification. La morale de l’eau. L’eau symbole de pureté naturelle. Eau lustrale. Les eaux polluées et la nature de l’inconscient. L’eau amère, impure, mauvaise. Eau jaillissante, source de vie et de pureté. La loi morale de l’imagination et le double axe d’imagination. La fontaine de Jouvence.

VII- La suprématie de l’eau douce. Mythologie de la mer et inconscient maritime. Suprématie de l’eau terrestre sur l’eau marine. Poséidon. L’eau douce et la fraîcheur, la désaltération de l’inconscient.

VIII- L’eau violente. Le complexe du nageur, le complexe de Swinburne, le complexe de Xerxès. Le saut initiatique dans l’inconnu. L’imagination dynamique. Les rêveries ambivalentes et la colère de l’océan. L’eau et l’excitation coléreuse.

Conclusion : La parole de l’eau. L’eau associée naturellement à la communication, au langage. La parole de l’eau. La fluidité de la poésie, le son, les rires et les onomatopées des eaux. L’écoute des voix de l’eau.

Mon avis :
Rien que le titre de cette rubrique “mon avis” me semble ici assez prétentieuse. Comment mon avis -celui d’une jeune femme du XXIème siècle, même pas particulièrement intelligente, même pas particulièrement cultivée- pourrait avoir un impact quelconque ? A mon sens, ce que je vais en dire n’apportera rien de nouveau ou de notoire, mais à défaut de cela, je vais tâcher d’expliquer ce que j’ai pu tirer de cette lecture, ce que j’en ai compris.

Comme je l’avais déjà précisé en rédigeant ma chronique de l’essai sur le charme, la philosophie m’impressionne et je suis démunie quand il s’agit d’en parler. C’est handicapant quand on se trouve en présence de gens qui sont soit infiniment plus cultivés et fins que vous, soit qui ne voient pas quel bénéfice vous pouvez tirer de vos lectures, et qui vous le font savoir dans des termes plus ou moins abruptes.

J’en suis venue à la lecture de Bachelard de manière assez soudaine. Le nom ne m’était pas inconnu, non plus que le titre de ce livre, mais il n’y avait pas eu vraiment de déclic, jusqu’à la lecture du livre sur le charme, justement, où il est fait référence à son oeuvre. Une rapide promenade sur internet (biographie, extraits) m’a donné envie de le lire.

Contrairement à d’autres philosophe (comme Nietzsche ou Bergson), je trouve Bachelard complètement limpide, si vous me passez l’expression. Son écriture confine à la poésie et il a une façon de mettre en image les concepts qui est unique en son genre. J’aurai envie de dire qu’il ne se contente pas de réfléchir sur la matière de l’imagination, mais par une sorte de mise en abîme, il l’imagine en même temps qu’il en parle. J’aurai bien du mal à dire comment je le comprend, dans ce sens où à moins de faire de la paraphrase, il m’est très délicat de restituer sa façon de considérer le pouvoir de l’eau et son symbolisme dans l’imagination, à part peut-être, en disant que je comprend cet essai davantage de manière empirique que de manière intellectuelle (bien que l’intellect ne soit pas non plus totalement absent). Lisant L’Eau et les rêves, je ne pouvais m’empêcher de faire le lien, non seulement avec toutes sortes de souvenirs personnels mais aussi à d’autres écrivains, d’autres poètes, d’autres textes. Parmi tous les noms qui me sont venus à l’esprit, je n’en citerais que trois. Virginia Woolf d’abord, et notamment son roman Les Vagues. Keats ensuite, principalement en raison de son épitaphe : Here lies one whose name was writ in water. (Ci-gît celui dont le nom était écrit sur l’eau) et enfin, à un chant mortuaire roumain, où il est question d’un psychopompe qui accompagne l’âme du défunt et l’empêche de se perdre. Dans ce texte, il est question des eaux de mort. Un autre parallèle qui m’est venu à l’esprit est celui avec les mizuko (littéralement “enfant de l’eau” ou “enfant qui a coulé” en japonais), nom que l’on donne aux foetus morts ou avortés.

L’Eau et les rêves s’est avéré être une lecture profondément murmurante, dont je ressors avec l’envie de lire -ou à défaut d’essayer- ses autres ouvrages, comme l’Air et les songes, par exemple.

* photo personnelle, prise dans les Highlands en 2001, N&B argentique non retouché. Ne pas reproduire, merci. *

L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. Dans d’innombrables exemples nous verrons que pour l’imagination matérialisante la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la  terre : la peine de l’eau est infinie.

L’Eau et les rêves, Gaston Bachelard, livre de poche, page 13

La Voleuse de livres
Markus Zusak
Traduit de l’anglais par Marie-France Girod

Résumé (evene.fr):
Allemagne, 1939. La Mort est déjà à l’oeuvre. Liesel Meminger et son jeune frère sont envoyés par leur mère dans une famille d’adoption, à l’abris, en dehors de Munich : le père de Liesel a en effet été emporté par le souffle d’un seul et étrange mot – communisme -, et Liesel a vu la peur d’un destin semblable se dessiner dans les yeux de sa mère. Sur la route, la Mort rôde autour des enfants, réussit à s’emparer du petit garçon mais c’est la petite fille qu’elle veut. Ce sera la première d’une longue série d’approches. Durant l’enterrement de son petit frère, Liesel ramasse un objet singulier pour elle qui ne sait pas lire, un livre, ‘Le Manuel du fossoyeur’, dont elle pressent qu’il sera son bien le plus précieux, peut-être sa protection. Commence alors entre elle et les mots une étrange histoire d’amour. Poussée par un incoercible besoin de comprendre ce qu’il se passe autour d’elle, Liesel, avec l’aide de Hans, son père adoptif, décide d’apprendre à lire. A mesure que l’histoire avance, la Mort s’empare de nombreuses vies mais Liesel et ses livres continuent à lui échapper.

Mon avis :
Un chef-d’œuvre. Sans doute l’ouvrage le plus marquant que j’ai lu depuis un bon bout de temps. Si vous n’avez qu’un seul livre à lire cette année, lisez celui là. Aucune mièvrerie, aucune facilité et pourtant c’est mené avec brio de la première à la dernière ligne. La Mort parle juste. Sans clichés, sans poncifs, sans métaphores faciles. Oubliez les fictions larmoyantes sur la seconde guerre mondiale et sur la Shoah. Non seulement le récit est unique, mais en plus, il s’attache à nous décrire le conflit par le biais d’un point de vue qui n’est que trop rarement abordé : celui des allemands. Et ni des résistants allemands, ni des juifs allemands, ni des intellectuels persécutés. Non, juste celui des allemands. Et franchement, c’est une voix qui manque, dans les livres d’histoires, dans les témoignages, dans les récits –fictionnels ou non-.
Bouleversant. Beau. Juste. Terrible.
En tout cas, je tire mon chapeau à l’auteur, et à la personne qui m’a fait découvrir cet ouvrage. Merci, merci, merci.

Dernière petite remarque : le livre est a été classé comme « livre jeunesse » par l’éditeur, mais je trouve que (comme la trilogie de Pullman, au hasard) c’est un livre qui se lit à tout âge à partir de douze ans, et que les frontières entre livre jeune / livre adulte sont beaucoup plus perméables que ce que laissent croire les rayons des bibliothèques et des librairies.

Lire un extrait

(Extraits de la première et de la dernière page)

D’abord les couleurs.
Ensuite les humains.
C’est comme ça que je vois les choses, d’habitude.
Ou que j’essaie, du moins.

    UN DETAIL
    Vous allez mourir.

En toute bonne fois, j’essaie d’aborder ce sujet avec entrain, même si la plupart des gens ont du à me croire, malgré mes protestations. Faites-moi confiance. Je peux vraiment être enjouée. Je peux être aimable. Affable. Agréable. Et nous n’en sommes qu’aux « A ». Mais ne me demandez pas d’être gentille. La gentillesse n’a rien à voir avec moi.

    REACTION AU DETAIL CI-DESSUS
    Ça vous inquiète ?
    Surtout n’ayez pas peur.
    Je suis quelqu’un de correct.
    [ …]

J’aurai aimé parler à la voleuse de livres de la violence et de la beauté, mais qu’aurais-je pu dire qu’elle ne sût déjà à ce sujet ? J’aurai aimé lui expliquer que je ne cesse de surestimer et de sous-estimer l’espèce humaine, et qu’il est rare que je l’estime tout simplement. J’aurais voulu lui demander comment la même chose pouvait être à la fois si laide et si magnifique, et ses mots et ses histoires si accablants et si étincelants.
Rien de tels n’est sorti de ma bouche.
Tout ce dont j’ai été capable, ce fut de me tourner vers Liesel Meminger et de lui confier la seule vérité que je connaisse. Je l’ai dite à la voleuse de livres. Je vous la dis maintenant.

    UNE ULTIME NOTE DE VOTRE NARRATRICE
    Je suis hantée par les humains.

    Lire la notice sur le livre