Énigme

Qui suis-je ?

De même que tu es mon père
Je suis ton épousée

De même que tes paroles s’aiguisaient
Mon silence s’amplifia

Alors que tu accordais ton rire
Ma bouche étirait en son mutisme

Alors que tu choisis ta direction
Je fus déchiquetée et trainée

Alors que tu te défendais
C’est moi qui recueillis tous les coups, je fus frappée et repoussée

Alors que tu esquivais
Je reçus tout de plein fouet

Alors que tu attaquais
J’étais sous tes pieds

Alors que tu sauvais ta personne
J’étais perdue

Quand tu arrivas démuni
Je rassemblai tout ce que tu avais et renonçais à toi

Maintenant que tu affrontes ta mort
Je t’offre la vie

Aussi sûrement que tu es mon père
Je te confierai

Mon premier-né
En un monde transformé, immuable
De vent et de soleil, de roc et d’eau
Pour pleurer.

* * *

A Riddle

Who Am I ?

Just as you are my father
I am your bride.

As your speech sharpened
My silence widened.

As your laughter fitted itself
My dumbness streched its mouth wider

As you chose your direction
I was torn up and dragged

As you defended yourself
I collected your blows, I was knocked backward

As you dodged
I received in full

As you attacked
I was beneath your feet

As you saved yourself
I was lost

When you arrived empty
I gathered up all you had and forsook you

Now as you face your death
I offer you your life

Just as surely as you are my father
I shall deliver you

My firstborn
Into a changed, unchangeable world
Of wind and of sun, of rock and water
To cry.

Ted Hughes – Cave Birds, La Différence, 1991, traduit de l’anglais par Janine Mitaud

Traduit de l’anglais par Micha Venaille
Autrement
ISBN : 978 – 2 – 746 – 710 – 160
Titre original : Easter Party

Présentation de l’éditeur :
Rose et Walter forment un couple d’âge mûr jouissant de tout le confort et de toute la respectabilité de la très bonne société anglaise. Leur union, cependant, n’a jamais été consommée. Rose se consume d’amour pour un mari froid qui lui préfère… son chien. À l’instigation de Rose, sa femme, Walter Mortibois invite son frère, sa belle-sœur, son fils, ainsi qu’une lady Juliet quelque peu excentrique, à passer le week-end dans leur demeure d’Anstey. Walter préfèrerait rester en compagnie de Svend, son berger allemand adoré, plutôt que de fréquenter ce microcosme d’invités légèrement ridicules, qu’il domine de sa stature d’avocat riche et estimé. D’ailleurs, il ne souhaite pas davantage partager l’intimité de sa femme, malgré les efforts désespérés de Rose, dévouée et obstinément amoureuse…
C’est cette relation, ainsi que les petits travers et préoccupations égoïstes des invités, que met implacablement en scène, et cependant avec légèreté, la plume mordante de Vita Sackville-West. Mais tout n’est pas perdu, deux tragédies vont (enfin) leur permettre de se rapprocher, vont miner les défenses de Walter et lui donner, au fond, une leçon d’humanité.

Mon avis :
De Vita Sackville-West, je connaissais la relation qu’elle entretint avec Virginia Woolf et l’influence qu’elle eût sur elle. Cette dernière s’inspira de son amie pour écrire Orlando. Publié au Royaume-Unis en 1953, Plus jamais d’invités a été traduit en français en 2007 par les éditions Autrement, mais il semblerait que la première traduction en français ait été réalisée par les éditions Salvy.
Le bilan de cette première lecture de l’œuvre de Sackville-West est plutôt mitigé. Je n’ai pas réussi à déterminer si c’est le contexte de l’action, l’époque ou l’écriture (la traduction ?) même qui en est la cause -probablement un mélange des trois- mais j’en garde une sensation de froideur et de superficialité lénifiante, on reste à la surface des sentiments mais sans toutefois les pénétrer tout à fait.
Il manque indéniablement quelque chose : les dialogues sont nombreux, bien construits, les différents ressorts des deux drames qui aboutiront à la réconciliation de Rose et Walter sont travaillés, fins… mais ca ne prend pas. Peu importe le fait que cette réconciliation finale au bout d’une vingtaine d’années de vie commune paraisse peu plausible, un roman n’est pas une étude sociologique ou une démonstration mathématique, du moment que les ficelles qui nouent l’intrigue ne soient ni trop grossières ni trop soudaines, en tant que lecteur, on peut admettre beaucoup. Ce qui pèche, c’est davantage un manque de foi, une absence de tension, d’empathie pour les protagonistes. Que les masques se fissurent et que les apparences tombent, on n’en a cure. Le roman se lit machinalement, et l’on attend en vain une minuscule étincelle qui justifie la savante construction.
Cependant, il faut reconnaître cette parfaite adéquation entre cette écriture, presque théâtrale dans sa précision, dans son déroulement et avec le milieu de la haute bourgeoisie anglaise des années 50 au sein de laquelle se passe le roman.

Note : Il sera ici question de la nouvelle traduction d’Ulysse, effectuée en 2004 sous la direction Jacques Aubert (et de la version Folio pour la pagination). Pour éviter que cette nouvelle traduction ne soit trop empreinte de l’esprit, de la vision d’une seule et même personne, ce sont trois équipes de traducteurs, l’une composée d’écrivains, une d’un traducteur littéraire, la troisième constituée d’universitaires familiers de l’œuvre de Joyce.

Ulysse est un monstre de la littérature. Un minotaure dont le sens est enfermé au beau milieu d’un dédale de mots, que l’on peut approcher d’autant de manières différentes qu’il existe de lectures. On s’interroge ou on fuit, on le porte aux nues ou on le voue aux gémonies, on adore, on déteste. Il tombe des mains à un moment ou à un autre, on ne le lâche plus des mains.
Ulysse me faisait peur, pour avoir tenté une approche de James Joyce en terminale par le biais de Finnigan’s wake. Tentative finalement avorté. Quelques années plus tard, la curiosité est revenue sur le devant de la scène, après avoir entendu et lu le meilleur comme le pire au sujet de ce roman. Un séjour à Dublin sera finalement l’occasion de franchir le pas.

L’objectif de cet article n’est pas de tenter de faire une critique de ce roman, entreprise qui m’apparait insensée face à l’ampleur de la tâche : d’autres s’y sont essayés et bien plus brillamment que je ne saurais jamais le faire. Je souhaite juste tenter de démêler un peu cet imbroglio effrayant que peut constituer Ulysse, tant pour le lecteur éventuel que pour l’eccoeuré qui l’a reposé au bout d’un certain nombres de pages, tant pour le lecteur assidu de Joyce – à qui je demande sa bienveillance s’il relève des incohérences ou un manque de compréhension globale du texte – que pour le curieux anonyme qui s’est laissé entraîné dans la lecture de cette chronique.

L’histoire en elle-même peut se résumer en quelques mots : Ulysse décrit la journée du 16 juin 1904, de huit à trois heures du matin, à travers les déambulations de Leopold Bloom, un homme marié issu de la petite bourgeoisie.

Si la trame est d’une simplicité apparente, c’est la façon dont Joyce a choisi de la traiter qui fait la particularité de ce roman et qui le rend aussi dense.
Ainsi, Ulysse s’ouvre, in medias res, alors que le dénommé Buck Mulligan apparaît en haut d’un escalier, un bol de mousse à raser à la main. Point de Leopold Bloom, dont il ne sera question que plus tard, de manière souvent épisodique, puisque chacune de ses actions est entrecoupée de réflexions, de digressions diverses, de considérations d’ordre politique, musicales, philosophiques, religieuses, de fantasmes sexuels et de souvenirs lointains.

Outre la construction unique dont il sera question plus loin, c’est l’étendue et la densité incroyable de ces digressions qui rendent le roman aussi difficile à approcher. On a tôt fait de se noyer dans la masse d’idées à vouloir saisir le sens de chaque terme sans perdre le fil conducteur du récit, puis on finit par reposer le livre, perdu dans le labyrinthe. Aussi, plutôt que de se faire violence pour tout retenir, je pense qu’il vaut mieux accepter de lâcher prise, se laisser porter par les flots ininterrompues des voix, une seule lecture d’Ulysse ne suffira pas pour en comprendre toutes les arcanes (deux ou trois non plus).
Une partie de ces allusions peuvent être d’autant plus délicates à saisir pour le lecteur français lambda (aucun sous-entendu péjoratif dans l’utilisation de ce terme) qui n’est, à juste titre, pas forcément familiarisé avec certaines notions qui sont abordées : débat sur la langue gaélique et le renouveau celtique de la fin du XIXème siècle, l’histoire de l’indépendance de l’Irlande (qui ne l’obtient -partiellement puisqu’une partie de l’Ulster resta rattachée au Royaume-Unis- qu’en 1921 à la suite d’une guerre civile. Ainsi au moment où se déroule le récit, l’Irlande est encore sous domination britannique.) On retrouve également une foule de références à la mythologie celte, ou encore à des écrivains comme Wilde ou Yeats.

Le traitement du langage, de la langue occupe une place à part, ce qui participe à sa difficulté quand il est question de traduction. Tout d’abord, les registres de langues parcourus au gré de la narration sont extrêmement variés. Joyce joue sur tous les registres de langage, depuis l’argot ou le registre familier, voir même grossier jusqu’à l’utilisation de tournure précieuse et travaillé, c’est toute la gamme des nuances de la langue et de la société qui les emploient qui explorée. En soi, l’exercice n’est peut-être pas vraiment une nouveauté, ni même une preuve de génie ou de talent, mais ce qui l’est en revanche, c’est le brio avec lequel il pousse le jeu jusqu’à son paroxysme, dans la partie Les Bœufs du Soleils (p.553): non content d’explorer les strates d’une langue, il la métamorphose, comme le passage des saisons et des époques, lui donnant tour à tour l’allure d’un texte en vieux [français], d’un discours digne d’un philosophe des Lumières, d’un roman naturaliste, une ritournelle populaire.

Ulysse explore toutes sortes de procédés narratifs différents, ainsi, se clôt-il par le monologue de la femme de Bloom, Molly. Ce monologue, intitulé Pénélope, est long d’une soixantaine de pages et se fait quasiment sans interruption, la ponctuation y est absente et les idées s’enchaînent comme elles le feraient dans une cascade de pensées plus ou moins troublée.
D’autres procédés moins classiques sont aussi utilisés, notamment sous une forme théâtrale, ce qui nous donne Circé,  épisode assez surréaliste (mais tout le livre ne l’est-il pas ?) où Bloom est confronté aux prostituées de Dublin.

Il y aurait un millier d’autres détails à souligner. Par exemple, Stephen Dedalus est également présent dans son roman, largement autobiographique, Portrait de l’artiste en jeune homme (ou Stephen le Héros dans certaines versions).
L’article de wikipédia souligne le rapport entre les chapitres et un art, un symbole, une couleur… c’est une optique de lecture très intéressante, mais plutôt pour une relecture. J’avoue ne même pas avoir fait attention au découpage opéré entre les sections du roman, ni aux références à L’Odyssée pour cette première lecture, préférant me concentrer sur les déambulations-digressions de Leopold Bloom et, puisque j’avais la chance d’y être, aux lieux de Dublin qui sont décrits dans le livre. La chance de pouvoir visiter et ressentir les lieux dont il était question dans le roman a sans aucun doute énormément joué dans ma lecture, nulle doute qu’elle aurait été plus ardue autrement.
Le Bloomsday, qui a lieu tous les 16 juin, est l’occasion d’excursions et de promenades organisés à travers Dublin à la découverte des lieux justement mentionnés dans Ulysse. Ces lieux sont signalés par des plaques de bronze portant une citation du roman.

Ulysse a été publié pour la première fois en 1922, en France, par la librairie de Syvia Beach, Shakespeare & Co. après avoir été refusé par tous les éditeurs, en partie parce qu’ils jugeaient son contenu obscène. Son manuscrit a ainsi été par la Hogarth Press, la maison d’édition fondée par Leonard et Virginia Woolf. On trouve une mention de ce refus dans la correspondance de cette dernière avec Lytton Strachey.

On nous a sollicités pour imprimer le nouveau roman de Mr. Joyce, tous les imprimeurs à Londres et la plupart de ceux en province ayant refusé. Pour commencer, il y a un chien qui p… — puis un homme qui défèque, et l’on risque la monotonie même sur ce sujet — de plus, je ne crois pas que sa méthode qui est très élaborée aille plus loin que couper les explications et mettre les pensées entre tirets. Je ne pense donc pas que nous le ferons.

Lettre du 23 avril 1918. Virginia Woolf – Lytton Strachey, Correspondance, Le Promeneur, Paris, 2009

Ulysse choqua le public lors de sa première parution, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, notamment parce que les mœurs se sont considérablement modifiés, à tous points de vue. Ce qui scandalisait au début du siècle passe plus ou moins inaperçu aujourd’hui.

En définitive, que retenir d’Ulysse ? Un livre-labyrinthe, un réservoir de reflexion, d’analyse littéraire, stylistique, historique, inépuisable. Une sorte de livre-objet qu’il est possible de diviser et de superposer à un nombre impressionnant d’autres livres. Inclassable sans aucun doute.
Maintenant, l’exercice de lecture demande réellement une implication,une motivation  et une concentration qui peuvent décourager un lecteur hésitant. Ajouter à ceci que le statut « mythique » du roman n’est pas sans avoir un côté effrayant, pour peu que l’on soit intimidé -ou rebuté- par les « classiques mythiques ».
L’avantage de Ulysse, c’est que le style est tellement variable suivant les chapitres qu’il est tout à fait possible, pour ne pas dire probable, que l’on en apprécie un et que l’on en déteste un autre. Aussi je ne vois pas pourquoi il ne serait pas possible d’en lire uniquement une partie si on le souhaite. Certes, ca ne donne pas un aperçu juste de l’ouvrage, et il serait possible de trouver toutes sortes d’arguments allant contre cette méthode. Ceci dit, si cela peut contribuer à démystifier ces pavés de la littérature, à les garder en vie et à ne pas donner continuellement aux gens qui n’ont pas lus tel ou tel livre le sentiment d’être incultes, mais au contraire à leurs montrer qu’au final, ce n’est livre et qu’il n’est pas nécessaire de pouvoir en parler sur un ton professoral pour avoir le droit de l’ouvrir, alors pourquoi pas ? Il ne s’agit pas de simplifier un ouvrage comme le font les versions expurgés, ni même de sombrer dans l’exégèse comme beaucoup d’ouvrages universitaires « pratiques » le font, dans le but de donner aux élèves des idées intelligentes à insérer dans leurs dissertations. Il vaut mieux, à mon sens, lire un seul passage d’Ulysse -ou de tout autre roman du même genre- et le comprendre, l’apprécier, qu’il nous donne envie de continuer à lire plutôt que de se gaver avec la littérature comme on le fait avec les oies.

Photo personnelle. Ne pas reproduire sans autorisation, merci.

L’ENT :
Lorsque le Printemps déroulera la feuille du hêtre et que la sève sera dans la branche,
Lorsque la lumière sera sur la rivière de la forêt sauvage et le vent sur le front ;
Lorsque le pas sera allongé, la respiration profonde et vif l’air de la montagne,
Reviens vers moi ! Reviens vers moi et dis que ma terre est belle !

L’ENT-FEMME :
Lorsque le Printemps sera venu sur le clos et les champs, et que le blé sera en herbe,
Lorsque la floraison, brillante neige, couvrira le verger ;
Lorsque l’averse et le Soleil sur la Terre de fragrance empliront l’air,
Je m’attarderai ici, et ne viendrai pas, car ma terre est belle.

L’ENT :
Lorsque l’Été s’étendra sur le monde, et que dans un midi d’or
Sous la voûte de feuilles endormies se dérouleront les rêves des arbres ;
Lorsque les salles de la forêt seront vertes et fraîches, et que le vent sera à l’ouest ;
Reviens vers moi ! Reviens vers moi et dis que ma terre est la meilleure !

L’ENT-FEMME :
Lorsque l’Été chauffera le fruit suspendu et de son ardeur brunira la baie ;
Lorsque la paille sera d’or et l’auricule blanche, et qu’à la ville arrivera la moisson ;
Lorsque le miel coulera et la pomme gonflera malgré le vent à l’ouest,
Je m’attarderai ici sous le Soleil, parce que ma terre est la meilleure.

L’ENT :
Lorsque viendra l’Hiver, l’Hiver sauvage qui tuera colline et forêt ;
Lorsque les arbres tomberont et que la nuit sans étoiles dévorera le jour sans soleil ;
Lorsque le vent sera à l’est mort, alors dans la cinglante pluie,
Je te chercherai et je t’appellerai ; je reviendrai vers toi !

L’ENT-FEMME :
Lorsque viendra l’Hiver et que les chants finiront ; lorsque les ténèbres tomberont enfin ;
Lorsque sera brisé le rameau stérile, et que seront passés la lumière et le labeur ;
Je te chercherai, et je t’attendrai, jusqu’à ce que nous nous rencontrions de nouveau ;
Ensemble nous prendrons la route sous la cinglante pluie !

L’ENT :
Ensembles nous prendrons la route qui mène jusqu’à l’Ouest,
Et au loin nous trouverons une terre où nos deux cœurs pourront avoir le repos.

J.R.R Tolkien, Le Seigneurs des Anneaux, Les deux tours, page 516, Christian Bourgois. Traduction Francis Ledoux

Titre original : As I Lay Dying
Traduction de Maurice Edgar Coindreau

Tandis que j’agonise est le cinquième roman de Faulkner. Publié en 1930, il n’a été traduit en français qu’en 1934. Il aurait dû être le premier des romans de Faulkner à paraître en France, mais Sanctuaire parut finalement quelques mois avant, en novembre 1933.

* * *

Addie Bundren vient de mourir. Auparavant, elle a fait promettre à son mari, Anse, d’être enterrée à Jefferson avec les siens. Anse et leurs enfants, Cash, Darl, Jewel, Dewey Dell et Vardaman feront donc le trajet jusqu’à la ville, située à quarante miles (environ soixante-cinq kilomètres) de là.

Toute l’essence de l’histoire semble être contenue dans ces quelques lignes, et pourtant, ce résumé simple passe sous silence ce qui fait de Tandis que j’agonise un superbe roman, à la fois macabre et plein de vie, chanté par des voix inoubliables. L’histoire comporte quinze narrateurs, et ce sont le fil de leurs voix qui s’entremêlent, nous racontant l’histoire.

Se sachant mourante, Addie a demandé à Cash, son premier fils, charpentier, de construire son cercueil sous ses yeux. Elle meurt avant qu’il ait pu le terminer. Le roman commence avec la voix de Darl racontant son retour à la ferme avec Jewel, et les premiers bruits qu’ils entendent sont la scie et l’erminette de Cash. Ces sons rythment tout le début de la narration : Addie est morte, le cercueil n’est pas terminé, la famille tente d’encaisser le choc causé par la mort de la mère et n’arrive pas réellement à se décider à partir pour Jefferson.

Il faut plusieurs jours de voyage pour parvenir à destination, et des crues ont emportées les ponts. Le temps presse pourtant, le corps de la défunte n’a pas été embaumé, et après les bruits des outils de Cash contre le bois du cercueil, ce sont les busards dans le ciel et la décomposition du corps qui font office de métronomes.
Les obstacles se multiplient. Dans leur tentative de traversée, Cash se casse la jambe. Les mules se noient. Le père ne pense qu’au dentier qu’il désire s’acheter. Dewey Dell est enceinte et cherche à se faire avorter. Vardaman, le dernier-né, a pêché un poisson au moment de la mort de sa mère, dans son esprit, le poisson et la mère se confondent. Jewel n’est pas le fils d’Anse, mais issu d’une relation adultérine. Darl est considéré comme un simple d’esprit, un fou inquiétant ; avant la fin du récit, il sera interné. Pendant ce temps, le corps d’Addie continue de pourrir, et l’odeur est devenue insoutenable.

Aux voix d’Anse, Cash, Darl, Dewey Dell, Jewel et Vardaman, viennent s’ajouter, entre autres celles du docteur, du voisin et de sa femme, du révérend et même d’Addie Bundren, magnifique, brûlant de tristesse lucide.

L’édition Folio comporte, sur la quatrième de couverture, un commentaire de John Brown tiré du Panorama de la littérature contemporaine aux Etats-Unis.

« Une farce très haute en couleur, à la flamande. »

Appellation qui peut sembler déroutante au premier abord. On a du mal à faire le lien entre la mort d’une mère, le chemin de sa dépouille vers sa dernière demeure et une farce flamande. Pourtant, au fil de la lecture, cette appellation perd de son étrangeté pour devenir un parfait résumé de Tandis que j’agonise. Si leurs douleurs, le déchirement et le sentiment de conscience intérieur des personnages sont complexes, ils restent intériorisés et l’action proprement dite tient plus du burlesque, de la farce. Les détails de vie quotidienne, les préoccupations terre-à-terre des personnages (Dewey Dell qui se demande si elle va arriver à vendre ses gâteaux) mais aussi leurs manières de s’exprimer qui fluctue entre une langue familière à la syntaxe très libre (le lire en anglais doit être une expérience aussi passionnante que redoutable) et le registre plus biblique, plus épique même d’un conteur qui modifie imperceptiblement les accents de sa voix pour mieux souligner toutes les subtilités, toute la richesse de son histoire.

Ce n’est pas un roman triste, mais c’est un roman poignant qui tient en haleine, tant on reste sans voix devant cette partition magistralement écrite, devant ces accords faussement dissonant que l’on écoute à plusieurs niveaux, dépassant largement le cadre du récit, un épisode particulier dans la vie d’une famille de paysans habitant le sud des Etats-Unis au début du XXème siècle.

Je n’avais jamais eu l’occasion de lire Faulkner auparavant et je voulais profiter des vacances pour me plonger dans ce roman qui me tentait depuis un bon moment. Non seulement c’est chose faite, mais en je ne compte pas m’arrêter là.

Extraits

(les mentions figurant entre crochets ont été ajoutées pour une meilleure compréhension)

JEWEL

Si ça n’avait tenu qu’à moi quand Cash est tombé du haut de l’église et si ça n’avait tenu qu’à moi quand le père a reçu toute la  charretée de bois sur le dos, on ne verrait pas, aujourd’hui, tous les salauds du pays s’arrêter pour la dévisager, parce que s’il y a un Dieu à quoi foutre peut-il bien servir ?

* * *

DARL
[parlant de Cash, en train de fabriquer le cercueil de sa mère]

Il lève les yeux vers la face décharnée qu’encadre la fenêtre aux lueurs du crépuscule. C’est un tableau composé de tout le temps, depuis l’époque où il était encore enfant. Il laisse tomber la scie et, les yeux fixés sur la fenêtre où le visage n’a pas bougé, il soulève la planche pour qu’elle puisse la voir. Il tire une seconde planche et les ajuste ensemble dans leur position définitive. D’un geste il indique celles qui sont encore par terre et, par une pantomime de sa main droite, il montre quelle sera la forme du cercueil une fois fini.

* * *

DEWEY DELL

Il pourrait tant faire pour moi s’il le voulait. Il pourrait faire tout pour moi. C’est comme si, pour moi, tout ce qu’il y au monde se trouvait dans un baquet plein de boyaux, tellement qu’on se demande si autre chose de très important pourrait y trouver place. Lui, c’est un très grand baquet de boyaux, et moi je suis un petit baquet de boyaux, et s’il n’y a de place pour rien d’important dans un grand baquet de boyaux, comment pourrait-il y en avoir dans un petit baquet de boyaux? Mais je sais que c’est là, parce que Dieu a donné un signe aux femmes pour leur indiquer quand il leur est arrivé un malheur.

* * *

VARDAMAN

Ma mère est un poisson.

* * *

ANSE
[à propos de Jewel]

Je lui avais dit de ne pas amener ce cheval, par respect pour sa défunte mère, parce que ça n’a pas bonne façon de le voir caracoler ainsi sur ce sacré cheval de cirque, alors qu’elle voulait que nous soyons tous avec elle dans la charrette, tous ceux de sa chair et de son sang ; mais, nous n’avions pas plus tôt dépassé le chemin de Tull que Darl s’est mis à rire. Assis sur la banquette avec Cash, sa mère couchée sous ses pieds, dans son cercueil, il a eu l’effronterie de rire!

* * *

ADDIE BUNDREN

Et c’est pourquoi, quand Cora Tull venait me dire que je n’étais pas une vraie mère, je pensais combien les mots s’élèvent tout droits, en une ligne mince, rapides et anodins, alors que les actions rampent, terribles, sur la terre, s’y cramponnent, si bien qu’au bout d’un certain temps, les deux lignes sont trop éloignées l’une de l’autre pour qu’une même personne puisse les enfourcher. Je pensais que péché, amour, peur, tout cela n’était que des sons que les gens qui n’ont jamais péché, ni aimé, ni craint, emploient pour ce qu’ils n’ont jamais eu et ne pourront jamais avoir, à moins qu’ils n’oublient les mots. Comme Cora, qui n’a même jamais été capable de faire la cuisine.

Dis non
Maintenant
Homme sec homme,
Mon amant tari,
Jette les assises de roc et souffle l’ancre fleurie,
De peur que le bouffon ne gesticule dans la poussière
Autour du centre aimé et n’adoucisse son courroux.

Dis non
Maintenant,
Monsieur, dis non
Mort au oui
A celui qui dit oui et à sa réponse
De peur  que la main qui sépare les enfants
N’ait un frère sans sa soeur sur la scie.

Dis non
Maintenant,
Et dis non,
Oui les morts bougent,
Ceci, mais pas cela, est ombre, le corbeau sur la terre,
Le gisant, des ruines plein l’oreille,
La marée du coq jaillissant du feu.

Dis non
Maintenant
Pour que l’étoile tombe
Pour que l’orbe faiblisse,
Pour que soit dissous le soleil mystique, l’épouse de la lumière
Le soleil qui bondit en vain sur les pétales,
Le cavalier-culbute qui chevauche la fleur.

Dis non
Maintenant
Et au Diable
Le sceau de feu,
La mort aux talons hirsutes et le spectre coulé dans le bois,
On me fait mystique comme le bras de l’air,
Comme la veine-couplée, le gland, et la nuée.

Oeuvres I, Seuil, 1970

Note : L’article fait référence à la nouvelle traduction du roman parue en 2001 chez Gallimard.

Lolita. Est-il seulement besoin de rappeler l’histoire, tant elle a marqué les esprits, au point que l’on en vienne parfois à oublier que cet adjectif est, à l’origine, un diminutif. Ou pour être exact, le diminutif d’un diminutif ; Lolita, diminutif de Lola, qui est lui-même le dimunif de Dolores.

Si l’idée de base est d’une simplicité enfantine, puisqu’il s’agit, en définitive, d’une histoire de séduction entre deux personnes, le simple fait de devoir résumer en quelques lignes ce roman n’est déjà plus neutre puisqu’il donne, à tort ou à raison, une indication sur ce que la personne établissant le résumé en a pensé, sa position. S’agit-il d’une nymphette qui séduit un homme d’âge mûr un peu trop seul, ayant un penchant pour les femmes d’allures très jeunes ? Rappelons que, parmi les flirts d’Humbert Humbert le premier, celui qui, semble-t-il, l’influence durablement, est celui avec Annabel, alors que tous les deux sont âgés d’environ treize ans.

Jusqu’à ma treizième année (c’est-à-dire jusqu’à ma première rencontre avec la petite Annabel) [...] c’était une fillette adorable, ma cadette de quelques mois.

Ou bien est-ce l’histoire d’un séducteur débauchant une très jeune fille innocente ?

[...] tandis que je parlais, je me démenais dans l’obscurité charitable et mettais à profit chacun de mes gestes invisibles pour lui toucher la main, l’épaule et la ballerine de laine et de tulle avec laquelle elle jouait et qu’elle n’arrêtait pas de me coller contre les genoux ;

Pour reprendre l’expression exact citée par Nabokov dans À propos d’un livre intitulé Lolita, s’agit-il de « La vieille Europe débauchant l’Amérique » ou bien de « La jeune Amérique débauchant la vieille Europe » ? On peut aussi considérer que la relation entre les personnages d’Humbert Humbert et Dolores Haze débute par un simple jeu de séduction, une créature qu’ils engendrent en ignorant ce qu’ils font et qui les dépassent brusquement.
Dolores est une très jeune fille qui joue à séduire un adulte, sans imaginer un seul instant les conséquences que cela entraînera ; par la suite, elle le manipulera pour obtenir ce qu’elle désire, se servant de cette relation illégale qu’ils entretiennent. Humbert est un adulte tenté qui, par un enchainement de hasard et une dose de calcul (il accepte d’épouser Charlotte Haze, la mère de Lolita pour rester aux côtés de cette dernière, et projette de les droguer pour abuser de la fille en toute liberté.) se retrouve le beau-père de la fillette.

Toute la subtilité de l’écriture de Nabokov, c’est de réussir à faire de cet homme qui est, objectivement, un pédophile, pour un pauvre type cultivé envers qui on éprouve une certaine sympathie tandis que l’on n’éprouve pour Dolores, une pré-adolescente orpheline essayant son pouvoir de séduction sur les hommes, objectivement une victime, qu’une sorte de répulsion, d’agacement, une envie picotante de gifles.
C’est peut-être ce qui, en fin de compte, gêne le plus dans le roman, c’est de faire la différence entre notre inclinaison de lecteur et notre inclinaison de personne morale dans la vie quotidienne. Plus que la relation -à laquelle on pourrait rajouter, en plus, le qualificatif d’incestueuse- c’est cette dichotomie qu’elle nous oblige à faire. Le plaisir de la lecture est gâché par le spectre médiatique de toutes les affaires de pédophilie de ces dernières années, une bonne louche de culpabilité peut, en effet, gâcher complètement la lecture de ce roman. Autant le savoir à l’avance, mais il semble que cela ne suffise pas toujours, voir même, que certains soient tentés de lire le roman en ayant dans la tête une sorte d’épée de Damoclès morale, une volonté de voir si, contrairement à tous ces gens qui éprouvent un fond de pitié et de sympathie pour cet horrible Humbert Humbert, ce quadragénaire pervers, eux ne s’y laisseront pas prendre et parviendront à apporter leur soutien intellectuel de lecteurs à la pauvre petite Lolita.

Le roman fit scandale lors de sa parution en 1955. Nabokov, qui savait qu’il allait choquer, ignorait cependant que les éditions Olympia Press, chez qui Lolita paru, étaient connues pour ses publications d’œuvres qualifiées de sulfureuses. Alors que beaucoup de scandales littéraires perdent de leur force avec les années, ce n’est pas le cas de Lolita qui continue de gêner, probablement plus aujourd’hui que dans les années cinquante comme le souligne Maurice Couturier dans son introduction.

Face à des romans comme Madame Bovary ou Ulysse, le lecteur contemporain demeure insensible à cette logique parce que les désirs qu’ils célèbrent ne paraissent plus faire scandale. Dans le cas de Lolita, au contraire, le lecteur d’aujourd’hui est infiniment plus embarrassé que le lecteur des années cinquante. Cela ne remet aucunement en question la valeur esthétique du roman mais démontre, au contraire, qu’il demeure d’une brûlante actualité et d’une troublante beauté.

Et la beauté stylistique est effectivement omniprésente dans le roman de Nabokov. Les phrases sont amples et longues, à la construction très détaillée. Le vocabulaire recherché et il n’est pas rare de tomber sur des termes rarement usités. (sa phocine maman, page 86).
Il n’y a pas de descriptions crues et de scènes clairement pornographique, ni même particulièrement érotiques. L’érotisme est à l’image du sentiment de gêne ressenti par certains lecteurs : constant, diffus, trouble, mal défini, très travaillé, dont on sent qu’il bouscule profondément certaines barrières. Tout n’est que métaphores et allusions ; une lecture naïve ne distingue pas ou très peu toute la sexualité du livre. C’est ainsi que, précédant cette troisième lecture, j’ai lu Lolita par deux fois auparavant, alors que j’avais respectivement onze et quinze ans (relecture partielle pour cette dernière), conseillée par ma mère à qui j’avais demandé un livre bien. On peut être tenter de  se poser la question de savoir ce qui peut pousser une mère à mettre entre les mains de sa fille agée de onze ans un livre comme Lolita, mais chez moi la question était autrement différente, mes parents partant du principe que soit un enfant ne comprend pas ce qu’il lit, et donc qu’il n’y a aucun intêret à lui interdire une lecture, au risque d’aiguiser sa curiosité et d’attirer son attention sur des choses qu’il aurait autrement ignoré. Soit il comprend, et donc il est inutile de lui interdire une lecture, puisqu’il possède l’intelligence nécessaire pour faire la part des choses, et peut discuter avec autrui de ce qu’il a lu.

Elle avait tout à fait raison. Je me souvenais avoir beaucoup aimé Lolita, sinon je n’aurai pas éprouvé ce désir de relecture. En revanche, je n’avais aucun souvenir d’allusions aussi criantes. Tellement criantes, tellement épurées et adroites que la mâchoire m’en est pratiquement tombé. A ce niveau-là, ce n’est plus de l’allusion, c’est de l’art. (note : mes deux premières lectures s’étant faites dans l’ancienne traduction, il est possible également cette différence ait accentué mon étonnement, je vérifierai par curiosité ce qu’il en est dans l’ancienne traduction.)

[...] tandis que, avec une générosité qui ne demandait qu’à tout lui offrir, mon coeur, ma gorge, mes entrailles, je confiais à son poing malhabile le sceptre de ma passion.

J’étais fier de moi. J’avais ravi le suc d’un spasme sans attenter à la morale d’une mineure. Aucun mal à ça. Le prestidigitateur avait versé du lait, de la mélasse, du champagne spumescent dans le sac à main blanc totu neuf d’une jeune demoiselle ; et, miracle, le sac était intact.

Deux adaptations cinématographiques ont été tirées de ce roman. La première de Stanley Kubrick, en 1962. La seconde d’Adrian Lyne en 1997. La version de Kubrick est, parait-il, beaucoup plus troublante et dérangeante que la seconde, malgré un certain nombre de désacords avec l’auteur à propos de l’importance du personnage de Clare Quilty. J’avouerai que, n’en ayant vu que des bribes, pour l’une comme pour l’autre, il m’est impossible de me prononcer.

Ted Hughes (1930 – 1998) est un poète anglais assez mal connu en France. Bien qu’ayant jouit d’une certaine renommée de son vivant -il a été le poète officiel de la Reine- le suicide de Sylvia Plath, avec qui il fût marié, suscita questions, scandales et un véritable ostracisme envers son œuvre, notamment de la part des féministes pour qui Hughes ne pouvait être qu’un mari jaloux du talent de sa femme. Il publiera Birthday Letters peu de temps avant sa mort, recueil de poèmes dans lequel il expose cette relation complexe.
La poésie de Hughes est assez particulière dans le sens où il considère que le poète est un chaman qui transmet les messages de l’autre-monde. Il est intéressant de souligner que le corbeau possède, comme de nombreux animaux, la fonction de psychopompe, c’est-à-dire de guide de l’âme à travers le monde des morts. Il possède aussi la fonction de messager et de prophète, comme on le retrouve dans de nombreuses légendes celtes et nordiques, à travers les corbeaux de la Morrigane ou les corbeaux du dieu Odin, nommés Pensée (Hugin) et Mémoire (Munin). Cet aspect chamanique se retrouve également dans le titre du poème,
womb signifiant utérus en anglais, indiquant ici un retour à l’utérus de la Terre-Mère, à ses entrailles, le commencement et la fin comme un ourobouros plutôt que l’image de la mort comme une fin abrupte et/ou un réel changement d’état.

Qui possède ces petits pieds décharnés ? La mort.
Qui possède ce visage hérissé, comme brûlé ? La mort.
Qui possède ces poumons qui fonctionnent encore ? La mort.
Qui possède ce manteau de muscle utilitaire ? La mort.
Qui possède ces tripes inqualifiables ? La mort.
Qui possède ce cerveau douteux ? La mort.
Tout ce sang malpropre ? La mort.
Ces yeux si peu efficaces ? La mort.
Cette méchante petite langue ? La mort.
Cette insomnie intermittente ? La mort.

Donné, volé, ou réservé en attendant le jugement ?
Réservé.

Qui possède toute la terre pierreuse, pluvieuse ? La mort.
Qui possède tout l’espace ? La mort.

Qui est plus fort que l’espoir ? La mort.
Qui est plus fort que la volonté ? La mort.
Plus fort que l’amour ? La mort.
Plus fort que la vie ? La mort.

Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Admis, Corbeau.

*****

Examination at the womb-door

Who owns these scrawny little feet ? Death.
Who owns this bristly scortched-looking face ? Death.
Who owns these still-working lungd ? Death.
Who owns this utility coat of muscles ? Death.
Who owns these unspeakable guts ? Death.
Who owns these questionable brains ? Death.
All this messy blood ? Death.
These minimum-efficiency eyes ? Death.
This wicked little tongue ? Death.
This occasional wakefulness ? Death.

Given, stolen, or held pending trial ?
Held.

Who owns the whole rainy, stony earth ? Death.
Who owns all of space ? Death.

Who is stronger than hope ? Death.
Who is stronger than the will ? Death
Stronger than love ? Death.
Stronger than life ? Death.

But who is stronger than death ?
Me, evidently.
Pass, Crow.

Anthologie billingue de la poésie anglaise, Gallimard, Pléiade, 2005. Traduction du poème par Claude Guillot.

Steinn Steinar (1908-1958) fut un des premiers écrivains islandais à vivre de sa plume. Une infirmité au bras le rendait inapte à tout travail manuel. Poète autodidacte, il est un précurseur de l’emploi du vers libre et sa poésie, tout d’abord radicale, évolua progressivement vers une sorte de lyrisme abstrait.

L’extrait suivant est la première partie de son texte, Le temps et l’eau.

***

I – Le temps comme l’eau,
et l’eau froide et profonde
comme la conscience que j’ai de moi.

Et le temps comme une image
peinte par l’eau
et par moi pour moitié.

Et le temps et l’eau
courent à l’épuisement
dans la conscience que j’ai de moi.

Poésie islandaise contemporaine, sous la direction de Gérard Lemarquis et Jean-Louis Depierris, Autres Temps, 2001

Traduction de Gérard-Georges Lemaire. In Anthologie bilingue de la poésie anglaise, Gallimard, collection Pléiade.

Arrêtez les horloges, coupez le téléphone,
Jetez un os juteux au chien pour qu’il cesse d’aboyer,
Faites taire les pianos et avec un tambour étouffé
Sortez le cercueil, faites entrer les pleureuses.

Que les avions tournent en gémissant au-dessus de nos têtes
Griffonnant dans le ciel ce message : Il Est Mort,
Nouez du crêpe au cou blanc des pigeons,
Donnez des gants de coton noir à l’agent de la circulation…

Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et Ouest,
Mon travail, mon repos,
Mon midi, mon minuit, ma parole, mon chant;
Je pensais que l’amour durerait pour toujours : j’avais tort.

On ne veut plus d’étoiles désormais; éteignez les toutes ;
Emballez la lune et démontez le soleil,
Videz l’océan et balayez les bois;
Car rien maintenant ne vaut plus la peine.

La seconde version est celle qui (dit-on, je n’ai jamais vu le film en entier) est entendue dans Quatre mariages et un enterrement

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Empêchez le chien d’aboyer pour l’os que je lui donne,
Faites taire les pianos et sans roulement de tambour,
Sortez le cercueil avant la fin du jour.

Que les avions qui hurlent au dehors
Dessinent dans le ciel ces trois mots : Il Est Mort,
Nouez voiles noirs aux colonnes des édifices,
Gantez de noir les mains des agents de police.

Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest,
Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste,
Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson,
Je croyais que l’Amour jamais ne finirait : j’avais tort.

Que les étoiles se retirent ; qu’on les balaye ;
Démontez la lune et le soleil,
Videz l’océan et arrachez la forêt ;
Car rien de bon ne peut advenir désormais.

*****

Maintenant la minute de vérité. Je déteste ce poème (tout en trouvant la seconde version beaucoup plus jolie que la première), et d’une manière plus générale, je n’aime pas du tout Auden. Je le trouve tiède et mou. Ce poème m’agace, cette espèce de pseudo-emphase que l’on veut universelle, cette empressement à beugler son chagrin comme les petits vieux qui racontent leurs problèmes dans la file de la boulangerie. Une accumulation de clichés, de lieux communs, de jérémiades agaçantes et terriblement triviales. Oui, la mort est triviale, brutale, quotidienne et implacable et la vie ne fera pas de survivant, mais le chagrin expansif et intarissable s’accorde mal à mes yeux avec l’environnement citadin, avec la Vie Quotidienne, du moins pas en le crachant comme une glaire jaunâtre qui proclame « Il est mort c’est la fin du monde ». Pleure ou ne pleure pas. Soit stoïque ou ne le soit pas. Partage ton chagrin ou garde-le pour toi, au final, peu importe.
A la lecture de ce texte, il y a cette envie irrésistible de dire : « oui il est mort, oui c’est triste, mais non, malheureusement pour toi, pour vous, le monde ne s’arrête jamais de tourner. Il n’y aura pas d’aube, tous les empires tombent à la fin et c’est nu et sans linceul que le roi est porté en terre. » C’est tragique -ceci dit sans aucune ironie- mais c’est aux vivants de continuer à vivre, et à lire ces vers, j’ai l’impression de voir un homme d’âge mûr se rouler par terre en gémissant parce qu’il refuse la Mort. Une mascarade, un enterrement de vaudeville.

Non pas que je sois insensible devant le chagrin d’autrui, encore moins que je ne sache pas ce qu’est la mort de l’Autre, du Proche, du Moins Proche. La mort vécue, la mort attendue, la mort redoutée. Je préférerais ne pas le savoir, mais les choses étant ce qu’elles sont, je le sais. Donc, je parle en connaissance de cause, avec ma sensibilité tout à fait subjective et qui n’est pas exempt d’un certain cynisme, voir d’une certaine brutalité : non, je n’aime pas ce poème. Je préfère, et c’est mon droit le plus stricte, comme vous avez le droit de ne pas être du tout d’accord avec moi, une certaine retenue, une certaine mise en forme, une certaine transposition (les grandes douleurs sont muettes). Peut-être l’absence totale de spiritualité et l’antagonisme entre ma manière de considérer la vie, l’amour, la mort rendent totalement incompatible ce Chant Funèbre et mes préférences littéraires. Je n’en sais rien, c’est probable comme cela pourrait ne pas l’être.

Vous vous demanderez peut-être pourquoi parler, pourquoi citer un texte si je ne l’aime pas ? Parce qu’en matière de littérature, parler de ce que l’on aime, de ce qui nous touche, le faire partager, le transmettre est important, mais dire ce que l’on aime pas, et plus encore pour quelles raisons tel livre, tel poème nous est complètement hermétique est aussi très intéressant, enrichissant. D’une part parce que la négation, le rejet d’une chose suscite immédiatement plus de réactions qu’une appréciation et permet donc d’engendrer des débats, de confronter différents points de vues, d’échanger avec ses lecteurs, mais aussi parce qu’une personne se définit par ce qu’elle aime, mais aussi par ce qu’elle n’aime pas.

[édit : Cet article suscitant visiblement certaines réactions exagérées, je vous invite à relire la petite précision au sujet des commentaires ici. En cas de commentaire insultant, je rappelle que votre IP sera enregistrée et bannie.
J'ai le droit de ne pas aimer Auden. Du tout. Vous avez le droit de ne pas être d'accord avec moi... en restant courtois. Dans le cas contraire, abstenez-vous.]

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