Le Livraire

Carnet de lecture

Le suicide de Mouchette

In Sous le soleil de Satan, Georges Bernanos

La Tentation du Désespoir, page 220-222, Plon, 1926

D’ailleurs, qu’elle l’eût nommé ou non, il ne devait venir qu’à son heure et par une route oblique. L’astre livide, même imploré, surgit rarement de l’abîme. Aussi n’eût-elle su dire, à demi-consciente, quelle offrande elle faisait d’elle-même, et à qui. Cela vint tout à coup, monta moins de son esprit que de sa pauvre chair souillée. La componction, que l’homme de Dieu avait en elle suscitée un moment, n’était plus qu’une souffrance entre ses souffrances. La minute présente était toute angoisse. Le passé un trou noir. L’avenir un autre trou noir. Le chemin où d’autres vont pas à pas, elle l’avait déjà parcouru : si petit que fût son destin, au regard de tant de pécheurs légendaires, sa malice secrète avait épuisé tout le mal dont elle était capable – à une faute près – la dernière. Dès l’enfance, sa recherche s’était tournée vers lui, chaque désillusion n’ayant été que prétexte à un nouveau défi. Car elle l’aimait.
Où l’enfer trouve sa meilleure aubaine, ce n’est pas dans le troupeau des agités qui étonnent le monde de forfaits retentissants. Les plus grands saints ne sont pas toujours les saints à miracles, car le contemplatif vit et meurt le plus souvent ignoré. Or l’enfer aussi a ses cloîtres.
La voilà donc sous nos yeux, cette mystique ingénue, petite servante de Satan, saint Brigitte du néant. Un meurtre excepté, rien ne marquera ses pas sur la terre. Sa vie est un secret entre elle et son maître, ou plutôt le seul secret de son maître. Il ne l’a pas cherchée parmi les puissants, leurs noces ont été consommées dans le silence. Elle s’est avancée jusqu’au but, non pas à pas mais comme par bonds, et le touche, quand elle ne s’en croyait pas si proche. Elle va recevoir son salaire. Hélas ! il n’est pas d’homme qui, sa décision prise et le remord d’avance accepté, ne se soit, au moins une minute, rué au mal avec une claire cupidité, comme pour en tarir la malédiction, cruel rêve qui fait geindre les amants, affole le meurtrier, allume une dernière lueur au regard du misérable décidé à mourir, le col déjà serré par la corde et lorsqu’il repousse la chaise d’un coup de pied furieux… C’est ainsi, mais d’une force multipliée, que Mouchette souhaite dans son âme, sans le nommer, la présence du cruel Seigneur.
Il vint, aussitôt, tout à coup, sans nul débat, effroyablement paisible et sûr. Si loin qu’il pousse la ressemblance de Dieu, aucune joie ne saurait procéder de lui, mais bien supérieure aux voluptés qui n’émeuvent que les entrailles, son chef-d’oeuvre est une paix muette, solitaire, glacée, comparable à la délectation du néant. Quand ce don est offert et reçu, l’ange qui nous garde détourne avec stupeur sa face.
Il vint et, sitôt venu, l’agitation de Mouchette cessa par miracle, son coeur battit lentement, la chaleur revint par degrés, son corps et son âme ne furent qu’attente ferme et calculée -sans impatience inutile- d’un événement désormais certain. Presque en même temps, son cerveau l’imagina, le réalisa pleinement. Et elle comprit que l’heure était venue de se tuer, sans aucun délai surtout ! à l’instant même.
Avant que ses membres n’eussent fait un mouvement, son esprit fuyait déjà sur la route de la délivrance. Après lui elle s’y jeta. Chose étrange : son regard seul restait trouble et hésitant. Toute sa vie sensible était à l’extrémité de ses doigts, dans la paume de ses mains agiles. Elle ouvrit la porte sans faire crier l’huis, poussa celle de la chambre de son père (à cette heure toujours vide), pris le rasoir à sa place ordinaire, l’ouvrit tout grand. Déjà elle était de nouveau chez elle, face à la glace, dressée sur la pointe de ses petits pieds, le menton jeté en arrière, sa gorge tendue, offerte…Quelle que fût son envie, elle n’y jeta pas la lame, elle l’y appliqua férocement, consciemment et l’entendit grincer dans sa chair. Son dernier souvenir fut le jet de sang tiède sur sa main et jusqu’au pli de son bras.

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