Le Livraire

Carnet de lecture

Tristes Pontiques – Ovide

P.O.L – Octobre 2008
Traduit du latin par Marie Darrieussecq
ISBN : 978 – 2 – 84682 – 282 – 4

Résumé :
An 8 après J-C, le poète Ovide est envoyé en exil à Tomes (aujourd’hui Constanţa en Roumanie), sur les bords du Pont-Euxin (l’actuelle Mer Noire). Officiellement condamné en raison de l’immoralité de son Art d’aimer, les motifs réels de sa condamnation ne sont toujours pas connus (Ovide ne mentionne jamais les raisons exactes de sa condamnation), et il ne le seront probablement jamais, bien que plusieurs hypothèses aient été envisagées. (Lire à ce sujet l’article de l’encyclopédie de l’Agora sur l’exil d’Ovide)
Durant son exil, qui durera jusqu’à sa mort, Ovide écrit un certain nombre de lettres destinées à ses amis, à sa famille, à sa femme. Ce sont ces lettres, à l’origine séparées en deux recueils distincts, Les Tristes et Les Pontiques que Marie Darrieussecq a retraduit et regroupé en un seul volume dont le titre, Tristes Pontiques est un hommage à Claude Lévi-Strauss (et à son ouvrage Tristes Tropiques).

Mon avis :
Retraduire un texte antique à l’heure actuelle, et plus encore le destiner à un large public relève quasiment de la gageure. Il faut dire que le latin -et plus encore le grec- ne jouit pas d’une grande popularité, la littérature antique ayant la réputation d’être l’apanage d’une minorité de professeurs ou d’étudiants, et d’être passablement chiante, il faut bien le dire. Bien que je ne sois pas vraiment d’accord avec l’affirmation précédente (chiant L’Art d’aimer ? Chiant la Vie des Douzes Césars ? Allons donc…), il faut malheureusement avouer qu’à part durant la scolarité, où elle est présentée comme un pensum, et avec des textes qui dégoutent plus souvent les élèves qu’ils ne les intéressent (idem pour la période des Lumières soit dit en passant), peu de gens lisent Ovide, Cicéron, Plutarque et consorts, et les Belles Lettres et Budé ne se montrent pas très encourageant voir franchement intimidant.

Rien d’intimidant dans cette nouvelle traduction. Pas de texte latin, pas d’introduction vertigineuse et, surtout, une traductrice plus connue pour des romans contemporains que pour des recherches universitaires. Je suppose que le nom de Marie Darieussecq a été pour une bonne part dans le succès de cette nouvelle traduction, nom sans lequel elle aurait probablement été passée sous silence. Ce n’est pas, pour ma part, les raisons pour lesquelles j’ai eu envie de lire Tristes Pontiques. Je ne connais les romans de Marie Darrieussecq que de noms, et pour les avoir rapidement parcourus, je sais que les thématiques abordées comme le style d’écriture me sont indifférents, du moins à l’heure actuelle.
J’avais lu et apprécié L’Art d’aimer il y a deux ans, et eu l’occasion d’étudier les Métamorphoses pendant mes études (et en toute honnêteté, je n’avais pas pris le temps de lire le livre. Honte à moi. Passons.) et surtout, je trouve absolument fascinant qu’on ait retraduit Ovide maintenant, à l’heure actuelle, et j’étais curieuse de savoir ce qui avait pu motiver un tel choix, découvrir comment le texte avait été abordé.

« Qu’un homme ait écrit sur une plage perdue, il y a deux mille ans : ce geste me concerne, ce texte me demande quelque chose. Quoi exactement, je ne sais pas. Je ne peux plus sauver Ovide, et il ne saura pas que je le lis. Le lire, pourtant, c’est participer à quelque chose qui, malgré tout, ne disparaît pas. Un monde commun. Une humanité, un espoir atemporel, une gravité. Partager la cambrure aux reins, la parole, la pensée. Quelque chose qui fait que nous sommes debout sur la Terre, à tourner dans le vide, sous des étoiles qui restent inconnues. »

Ovide a inspiré beaucoup d’autres poètes (par exemple Paul Celan pour ne citer que lui), et dans un tout autre domaine, Kubrick le mentionne par la bouche de Nicole Kidman dans Eyes Wide Shut. Mais Ovide a surtout la réputation de se plaindre tout le temps, ajouté à sa réputation sulfureuse (L’Art d’aimer, toujours lui). Et oui, Ovide se plaint, Ovide se lamente, Ovide pleure, Ovide se désole. En même temps, et même s’il faut garder en mémoire qu’il a avec lui esclaves et possession, sa terre natale lui manque, ses amis, sa femme, sa fille lui manquent. Qu’on s’imagine aujourd’hui être obligé de vivre -sans internet- au fin fond du bush australien, fût-ce avec tout le confort moderne, mais entouré de gens que nous ne comprenons pas, du moins au début, – Ovide dit lui même dans certaines lettres des Pontiques qu’il parle le gète et  le sarmate qu’il s’est mis à écrire des poèmes dans ces langues – je doute que nous soyons plus courageux, plus nobles, plus dignes.

Autre fait à la fois profondément humain et en même temps étonnant. Il y a deux mille ans de cela, Ovide se plaint de l’inconstance de l’amitié :

l’amitié se monnaie
l’affection se calcule
les gens n’écoutent plus que leur intérêt

Pontiques, Lettre à Maximus Cotta

Il se plaint d’être entouré de barbares hirsutes, d’être constamment menacé, d’être seul. Il supplie qu’on lui pardonne, qu’on intercède en sa faveur auprès de l’empereur, qu’on ne l’oublie pas, qu’on lui donne des nouvelles, qu’un autre exil, plus près, serait assurément la preuve d’une grande clémence. Les lettres constituent son seul lien avec son passé, avec tout ce qu’il a connu et aimé. Lien fragile, précaire. Le plus terrible, c’est peut-être que, contrairement à lui au moment où chacune de ces lettres furent écrites, c’est que nous savons que c’est sans espoir. Ovide ne reviendra pas et il mourra à Tomes, épuisé, anéanti, en l’an 17 sans jamais avoir revu les siens ni sa ville.

Cette nouvelle traduction est très facile à lire, à condition de posséder quelques bribes de culture latine, l’absence de notes ne permettant pas de se rafraîchir la mémoire. D’un côté il est vrai qu’interrompre sa lecture -et pire encore, devoir se référer à un index des notes situé complètement à la fin- gâche parfois le plaisir de la lecture, en avoir aucune peut lasser une personne forcer de recourir trop souvent à des aides annexes. Malgré ce bémol, et bien que dépourvue de point de comparaison formel -puisque n’ayant pas lu Les Tristes et Les Pontiques auparavant- j’ai trouvé cette traduction agréable à la lecture, et si elle peut contribuer à rendre un peu plus accessible la littérature antique, tant mieux. Pour finir, voici les trois premiers paragraphes du livre :

petit livre
hélas
va sans moi dans la ville où je suis interdit

va tout simple
sans ornements savants
comme il sied aux exilés

un habit de tous les jours
les déshérités ne portent pas la pourpre
le deuil ne se fait pas en rouge
pas de signet d’ivoire pas de titre au minium
pas de parchemin enduit d’huile de cèdre
c’est pour les petits livres heureux

Les Tristes, I

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Une réponse à “Tristes Pontiques – Ovide

  1. praline lundi 12 janvier 2009 à 02:50

    Je n’avais pas eu connaissance de cette traduction ! Je la note car Ovide est un auteur que je chéris. J’ignore si Budé avait traduit les « Pontiques » et je ne me sens pas d’humeur à latiniser alors pourquoi ne pas choisir cette publication ?

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