Le Livraire

Carnet de lecture

La saga de Gunnlöd – Svava Jakobsdóttir

Éditions José Corti
Traduit de l’islandais par Régis Boyer
ISBN : 9782714308016
Titre original : Gunnladar saga

Résumé :
1986, Copenhague, Musée National du Danemark. Une jeune islandaise est arrêtée après avoir fracturé une vitrine et tenté de voler un vase d’or datant de l’antiquité. Elle dit aux enquêteurs être Gunnlöd et avoir voulu reprendre son bien qu’Odin lui aurait volé.
Dans l’avion, sa mère se prépare à la rejoindre, se demandant sans cesse ce qui a pu pousser Dis, sa fille, à commettre un tel acte que rien, ou presque, ne laissait présager malgré l’adolescence apparemment mouvementé de la jeune femme. Dis a-t-elle été soutenue par un groupe de terroriste ? Est-elle folle ? Et pourquoi dirait-elle une chose pareille ? C’est ce que sa mère va essayer de déterminer, abandonnant petit à petit toutes ses certitudes et ses habitudes pour tenter de sauver Dis.

Mon avis :
La saga de Gunnlöd est un roman étrange qui se lit sur deux niveaux : d’un côté l’histoire de Dis et de sa mère qui va tenter de comprendre l’étrange geste de sa fille. De l’autre, directement issue de la mythologie nordique et des Eddas, compilés par Snorri Sturlusson au XIIe siècle, qui relate l’histoire de Gunnlöd et d’Odin qui lui déroba l’élixir de la poésie (l’hydromel).


Passer de l’un à l’autre peut s’avérer déroutant pour le lecteur : les personnages ne sont pas simplement transposés et les changements d’univers se font parfois sans avertissement ou chapitrage particulier. Il est très important d’accepter de perdre quelque peu le fil lors des changements d’univers et de laisser les deux histoires se dérouler sans chercher à essayer de comprendre absolument qui devient quoi et sans se demander comment la chose est possible sinon on perds le sens des deux histoires mais également tout le plaisir de la lecture.
Je n’ai vu que de rares avis sur ce livre, le seul blog l’ayant à ma connaissance chroniqué n’en donne pas un aperçu très engageant. J’ai l’impression, mais cela n’engage que moi, que si les mythes nordiques font partie intégrante de la culture islandaise, c’est loin d’être le cas en France où nous sommes plutôt bercés par la mythologie grecque et romaine dés notre plus jeune âge. À moins d’avoir un grand intérêt pour la mythologie nordique et les textes qui la composent, le lecteur peut en effet être profondément dérouté et, parce qu’il ne connaît pas les références, passer à côté d’un grand nombre de choses. Les quelques notes de bas de page de Régis Boyer, en plus d’être lapidaires et quelques peu condescendantes -passons sur son avis discutable sur le féminisme dans l’introduction- ne donnent pas beaucoup de renseignements. Je pense qu’il est dommage qu’une annexe plus développée n’ait pas été ajoutée.
Le style de l’auteure change suivant le niveau de l’histoire, très pragmatique et descriptive quand il est question de l’action se déroulant à Copenhague, elle se fait poétique, presque mystique quand il est question du récit mythologique, relatant la formation de Gunnlöd qui devient une prêtresse formée par Urdur (Urd, la norne liée au passée). C’est elle qui dans le livre accorde à Odin la souveraineté en s’unissant à lui. On retrouve ici un concept très ancien de souveraineté. Comme dans la mythologie celtique, le roi n’est que le dépositaire temporel des pouvoirs qui lui sont transmis par la femme, qui est le réceptacle de la force de la terre et de la Déesse. C’est en cela que le livre est décrit comme une perspective féministe en ce sens qu’il réhabilité la force originelle de la femme comme dépositaire de pouvoirs et de forces qu’elle seule peut transmettre. Reprendre le vase jadis pris par Odin est une manière symbolique de lui reprendre les pouvoirs qu’elle lui a transmis par son union.

Si le roman a été publié en Islande en 1987 (et paru en France en 2004), l’action se déroule en 1986, au moment où a eu lieu l’accident de Tchernobyl, qui intervient à la fin du roman et induit un sentiment d’urgence. Loin de n’être qu’un simple détail temporel, il paraît intéressant de faire le parallèle entre le Ragnarök (qui plus qu’une fin du monde, signifie plutôt « le destin final des puissances ») et cet accident nucléaire. Pour la petite histoire, dans son ouvrage Hommes, runes et Dieux, les feuilles d’Yggdrasil, Freya Aswynn clôt le futhark par la rune dagaz (le jour, l’illumination) et établit un parallèle similaire.

La saga de Gunnlöd est un roman inhabituel, magnifique et détonnant qui ne s’inscrit dans aucun genre défini : ce n’est ni un roman de fantasy, ni un roman d’investigation (pourquoi Gunnlöd a-t-elle voulu voler le vase ?) ni un roman psychologique. C’est davantage un récit à deux voies sur la persistance des mythes fondateurs à travers les siècles et une ode à la Poésie comme source de vie elle-même. Odin n’est pas décrit de manière très flatteuse, nous sommes loin de l’image du Très Haut (un des nombreux noms donnés à Odin) mais plutôt comme une sorte de parvenu sans scrupules. En revanche, les apparitions de Loki réussissent à retranscrire les ambivalences de ce dieu souvent réduit à n’être qu’une sorte de diable alors que son côté trickster est autrement plus complexe.

Pour aller plus loin :
L’hydromel des poètes

Acheter La saga de Gunnlöd

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