Le Livraire

Carnet de lecture

Reprise & changement

Après plus d’un an sans nouvelle chronique, je m’apprête à reprendre ce blog, sous une forme un peu différente, moins contraignante pour moi.

À force de « lectures décortiquées », j’ai fini par ne plus prendre aucun goût à l’écriture de ces chroniques, qui sont devenues des pensums. Quand on travaille en librairie (en bibliothèque aussi ?) on lit parfois un peu « sous pression » : parce qu’il faut se tenir au courant des nouveautés (plus ou moins bonnes), parce que les clients demandent « un bon livre léger dans les sorties récentes », parce qu’on est submergé par les arrivages et qu’on ne sait plus où donner de la tête. Beaucoup de parutions médiocres, mais aussi, il est vrai, beaucoup de lectures potentiellement tentantes. Il n’y a qu’à voir les différentes P.A.L (pile à lire) de la blogosphère : on a l’impression de voir une course sans fin, une consommation effrénée de romans.

Durant le laps de temps où le blog est resté silencieux, quelqu’un m’a demandé si « je lisais toujours ? » Non, bien sûr que non, je ne lis que pour mon blog, c’est connu…
Question absurde. Oui, j’ai continué de lire, quoique des ouvrages différents, portant sur un thème qui me passionne : les mythes nordiques. Passons.

Aujourd’hui j’ai de nouveau envie d’écrire ici. Il y a aura très probablement quelques petits aménagements de ce blog : plus de « veille du monde du Livre », pas plus que de « récap’ de l’actualité », etc.

Des extraits qui me parlent (et qui pourront, ou pas, vous parler aussi), des notes de lecture, de la poésie, etc.
Cela plaira peut-être, cela ne plaira pas, cela m’est égal. Un blog est un espace personnel, que chacun est libre d’apprécier ou non, et dans ce dernier cas, vous irez voir ailleurs.

Auteur(e) inconnu(e)

Le Monde libre – David Bezmozgis

Belfond
Traduit de l’anglais (Canada) par Élisabeth Peellaert
ISBN : 978-2-7144-5033-3
Titre original : The Free World

En pleine Guerre froide, après la coexistence pacifique, les années 70 sont marquées par une politique de détente : le bloc de l’Est entretient avec les pays de l’OTAN des relations plus soutenues, marquées par des négociations et des échanges continus. Tandis que Moscou ouvre ses frontières, c’est près de 30 000 juifs qui quittent l’URSS en une seule année alors que cette émigration était jusque là restée très faible.

C’est dans ce contexte historique particulier que s’ouvre Le Monde libre, nous plongeant directement parmi les membres de la famille Krasnansky au beau milieu de la gare de Vienne et sur le point de prendre un train pour Rome. Samuil et Emma, les parents déjà âgés. Karl, le fils aîné pas toujours très réglo, sa femme, Rosa et leurs deux insupportables enfants. Alec, le cadet, éternel séducteur, et sa femme, Polina, trimballée dans la vie de son mari comme dans le récit.
Avec leur arrivée à Rome, leur installation à la pensione et les premières démarches pour obtenir un visa américain, se dessine non seulement leur situation, mais aussi celle de milliers d’autres personnes comme eux. À travers l’histoire de cette famille, on retrace tout un pan de l’Histoire des juifs vivant dans les pays de l’Est. L’époque où ceux-ci ont été annexés par la Russie et après la Seconde Guerre mondiale par le biais du récit de Samuil, né en 1913 à Kiev. Son père a été tué par les russes blancs en 1917 et Samuil s’installa avec sa mère et son frère à Riga, juste avant l’indépendance lettone. Karl et Alec sont de la génération de la Guerre froide et de Khrouchtchev.
En même temps que l’introduction des différents protagonistes, c’est aussi celle des dissensions et tensions familiales qui ne feront que se renforcer tout au long du récit, que ce soit pour des questions religieuses, politiques et bien d’autres puisqu’une fois arrivé à Rome, rien ne se passera comme prévu : ni pour Chicago, destination initialement choisie, ni par rapport à l’unité précaire de la famille.

D’un point de vue narratif, la structure du roman utilise les points de vues de plusieurs personnages, nous décrivant leurs vies à Rome avant de remonter dans leurs souvenirs respectifs. Si elles sont riches en événements et mêlent habilement la petite histoire à la Grande, ces descriptions prennent par moment des allures d’imageries de la vie quotidienne en URSS sous Staline et Khrouchtchev. Tout est extrêmement précis, construit, documenté, à tel point que la lecture de certains passages peut s’avérer quelque peu rébarbative à force de jongler entre les sigles, les noms en russes et en yiddish et les procédés bureaucratiques. Si certains sont annotés, ce n’est pas le cas de tous. Il n’y a rien d’insurmontable, mais cela peut nécessiter une interruption de la lecture pour raviver le souvenir de cours d’Histoire remontant au lycée (notamment pour le Komsomol), ce qui peut décourager un éventuel lecteur qui ne serait pas encore très accroché au livre.
L’emploi de quelques expressions en italien non traduites n’est qu’un autre détail. En revanche, on peut regretter que le passage de la page 323, plus conséquent, ne l’ait pas été. Certes le niveau d’italien utilisé est loin d’être compliqué, mais encore une fois, un lecteur ne possède pas forcément des notions d’italien ou peut avoir envie de ne pas passer une demi-page en déchiffrant ou en la sautant, purement et simplement.  (À noter que je ne jette en aucun cas la pierre à la traductrice qui a traduit ce livre de l’anglais. Je suppose que cela relève plutôt d’une décision éditoriale).

Hormis les points énoncés ci-dessus, l’écriture est fluide, simple, parfois même un peu trop, presque cinématographique. Il est facile d’imaginer les scènes avec le déroulement des différentes séquences tant le décor est bien planté. L’action gagne en relief et en couleur ce qu’elle perd en profondeur, en subtilité. Les personnages en deviendraient presque fatigants tellement ils semblent engoncés dans des archétypes : Alec et son manque de jugeote, Polina aussi inerte qu’une poupée de chiffon, Karl suffisant et pas très net… C’est indubitablement un livre maîtrisé. Un peu trop peut-être. Il finit par manquer d’âme, d’émotion. Il est toujours délicat de mêler spéculations sur la vie personnelle et le passé d’un auteur avec son écriture, mais l’exergue étant dédiée, selon toute vraisemblance, à des membres de sa famille, on peut sans doute supposer sans trop extrapoler que l’équilibre de la pudeur, en est probablement la raison.

Tout ce qui a trait aux questions de la religion juive, des questions sur la pratique ou la non-pratique du judaïsme et le débat qui en découle est en revanche très brillamment abordé et non sans humour.

Pour aller plus loin :
Un article de la revue Cairn : L’émigration des Juifs soviétiques

Cette chronique a été réalisée en partenariat avec le site Chronique de la Rentrée littéraire
Challenge 1% Rentrée littéraire 2012

La bataille de Thor et autres légendes vikings – Kevin Crossley-Holland

Folio Junior
Traduit de l’anglais par Philippe Morgaut
ISBN : 978-2-07-055763-9
Tiré du livre The Norse Myths
À partir de 10 ans

Cet ouvrage pour la jeunesse est un recueil de légendes tirées de la mythologie nordique. Du mythe de la création du monde et de la naissance des premiers hommes jusqu’au Ragnarök (qui se traduirait plutôt par « Crépuscule des Puissances ») marquant la fin d’un âge et le début d’un nouveau, ce livre adapte certaines parties de l’Edda poétique  et les met à la portée du jeune lecteur. Cependant, si ce livre a été écrit pour les plus jeunes, les adolescents et les adultes qui désirent découvrir la mythologie nordique.

Chaque chapitre correspond à une histoire différente et correspond à un passage précis des Eddas. À titre de curiosité, voici quelques correspondances entre le contenu du livre et les différents textes anciens. Certains chapitres de La Bataille de Thor sont des compilations de plusieurs extraits de ces textes, notamment le premier chapitre intitulé La Création.

  • Les différentes races d’hommes : La Rígsþula (Le Chant de Rígr)
  • Thor retrouve son marteau : Þrymskviða (Le Chant de Thrym)
  • Thor va à la pêche : La Hymiskviða (Le Chant de Hymir)
  • La rançon de Loutre : Le Reginsmál (Le Dit de Regin)
  • L’interrogatoire : Les Alvíssmál (Les Dits d’Alvíss)
  • Les rêves de Balder : Baldrs draumar
  • La dernière bataille : La Völuspá (La prédiction de la Voyante)

L’adaptation est de qualité, à la fois simple à lire, vivante et haute en couleur. L’auteur retranscrit brillamment les textes originaux dans une langue simple, claire et agréable, sans les dénaturer par des fioritures ou des précautions linguistiques inutiles tout en les rendant lisibles par les plus jeunes. Ceci étant, Les Eddas sont des textes parfois assez durs, et très crus. Les insultes et les allusions sexuelles fusent dans certains textes comme la Lokasenna (les sarcasmes de Loki) où Loki débarque  dans le palais d’Ægir pendant un banquet auquel il n’a pas été invité et se querelle avec tout le monde, abreuvant chaque participant d’insultes à caractère sexuel (note : ce passage ne se trouve pas dans le recueil). Même dans Le Chant de Thrym, Thor use d’un terme très imagé pour décrire les réflexions auxquelles il s’expose s’il se déguise en Freya, je vous laisse imaginer quel peut être ce terme… Certains passages, bien qu’ayant été adaptés  seront peut-être un peu difficile pour les enfants de dix ans (notamment la création du monde à partir du corps du corps du géant Ymir ou le chapitre Loki ligoté). Pour autant, les mythes sont souvent emplis d’histoires de violence, de meurtres, de vol et de sexe. Faut-il les altérer, au risque de leurs ôter toute substance, sous couleur de protéger les enfants ? Après tous, les publicités, les films et même les contes sont eux aussi remplis d’images de ce genre. Rien de plus agaçant que de lire « Il la connu » quand le il en question a tout simplement une relation sexuelle. Kevin Crossley-Holland évite ce genre de périphrase, se contentant d’énoncer simplement les faits. Le plus bel exemple est sans doute l’épisode où Odin (sous l’apparence d’un géant nommé Bolverk) séduit Gunnlöd pour lui voler l’hydromel et passe trois nuits avec elle.

Elle resta là, assise, à écouter les propos enjôleurs et les chansons de Bolverk ; elle l’entoura de ses bras ; durant trois jours, ils parlèrent et rire ensemble et, pendant trois nuits, ils dormirent ensemble. Dans le silence de la grotte souterraine de Hnitbjorg, le père sans coeur de tous les dieux fit l’amour à la fille subjuguée de Suttung.

(Une gorgée de poésie, page 58)

Les différentes personnalités des dieux et des déesses sont particulièrement bien rendues, grâce à l’équilibre entre la narration et les dialogues. Loki, le plus intriguant de tous les Dieux (fils de Laufey et de Farbauti, il ne fait techniquement parti ni des Ases, ni des Vanes, mais à la suite d’un pacte de sang avec Odin, il intègre la famille des Ases.) et son caractère changeant est nommé le Truqueur, le Changeur d’apparences. Sa dualité, sa ruse mais aussi son côté beau parleur malin et paradoxalement attachant sont bien dépeint.
Le chapitrage permet de fractionner aisément la lecture sans être obligé de scinder l’histoire ce qui est idéal pour des lectures nocturnes.

Une carte présentant la géographie des royaumes des mythes nordiques ouvre le livre, permettant à chacun de se les représenter facilement. On trouvera également une petite liste récapitulative des principaux protagonistes.

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La fille de l’Irlandais – Susan Fletcher

J’ai lu
Traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier
ISBN : 978-2-290-00862-1
Titre original : Eve Green

Quatrième de couverture :
Eve, petite fille rousse et délurée, est recueillie par ses grands-parents à la mort soudaine de sa mère, dans un village au cœur du pays de Galles. À cause de sa chevelure rousse indomptable, elle doit faire face au mépris et à la méfiance. Mais lorsqu’une enfant disparaît mystérieusement, la vie des villageois bascule : enquête, soupçons et mensonges deviennent le quotidien. Au milieu de cette effervescence, Eve, perdue, tente de percer les secrets de sa vie et de sa naissance. Dans ce roman, les pièces du puzzle s’imbriquent progressivement pour former un magnifique conte d’innocence perdue.

Mon avis :
Premier roman de Susan Fletcher, La fille de l’Irlandais est le récit, entre innocence et conscience, d’une enfance dans une ferme isolée du Pays de Galles.
Quand sa mère meurt brusquement d’une crise cardiaque, Evangeline quitte Birmingham pour rejoindre ses grands-parents maternels dans le petit village de Pencarreg. De son père, parti longtemps avant sa naissance, elle ne sait que deux choses : qu’il vaut mieux ne pas poser de question et qu’il avait les cheveux roux, tout comme elle. Des cheveux roux qui suscitent tour à tour moqueries ou réflexions malveillantes de la part des habitants, et notamment de Mr. Phiggs, l’épicier qui ne loupe pas une occasion de se montrer odieux avec Eve, qui du haut de ses huit ans, ne comprend pas grand chose. Se demandant ce qu’elle a bien pu faire pour qu’il lui en veuille autant.

Entourée de ses grands-parents et surtout de Daniel, il lui semble que la vie pourrait se poursuivre indéfiniment, rythmée seulement par le vent qui arrache les tuiles du toit, la boue et l’agnelage. Son grand-père lui fait découvrir la campagne environnante, pose quelques consignes simples et lui parle de Billy Macklin, atteint à la tête par le sabot d’un cheval. Billy qui va devenir une obsession pour la petite Eve. Mais quelques mois après son arrivée, au moment où elle reprend le chemin de l’école, la disparition de Rosie Hughes va provoquer une suite d’événements qu’Eve n’oubliera jamais.

Le récit alterne les souvenirs d’Evangeline enfant, avec ceux de la femme adulte qu’elle est devenue et qui, attendant son premier enfant, retrace avec simplicité son parcours, revenant sur une période clé de sa vie.

S’il ne possède pas l’ampleur de Un bûcher sous la neige, La fille de l’Irlandais reste un roman facile à lire, agréable et doux-amer, un voyage dans le Pays de Galles rural des années 70.

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L’épouse de bois – Terri Windling

Les Moutons Électriques
Traduit de l’anglais par Stéphan Lambadaris
ISBN : 978-2-9157-937-89
Titre original : The Wood Wife

Quatrième de couverture :
Maggie Black est écrivain, auteur d’études sur des poètes. Elle apprend qu’un de ses plus anciens correspondants, David Cooper, vient de mourir en lui laissant tous ses biens en héritage. Maggie décide d’aller s’installer dans l’ancienne maison de Cooper, pour enfin s’atteler à la rédaction d’une biographie du grand écrivain. Mais elle n’avait pas prévu que Cooper habitait en plein désert, dans les montagnes de l’Arizona (près de Tucson). Là, la vie n’a pas le même rythme qu’ailleurs. Les choses sont plus pures, les formes plus essentielles, les mystères plus profonds… Pourquoi Cooper est-il mort noyé dans un lit de rivière asséché ? Pourquoi des coyotes rôdent-ils autour de sa maison ? Qui est l’étrange fille- lapin qui s’abrite sous les grands cactus ? La magie de ces collines désertiques est puissante, Maggie Black devra prendre garde à ne pas y perdre la raison – ou la vie.

Mon avis :
Terri Windling est née en 1958 aux États-Unis. Après des études universitaires, elle arrive à New York avec l’idée de devenir dessinatrice avant de devenir éditrice et de contribuer à donner un nouveau souffle à la fantasy. Elle a partagé sa vie entre Tucson et l’Angleterre pendant une dizaine d’année. Depuis 2004, elle se consacre principalement à sa carrière d’écrivain et vit maintenant toute l’année dans un petit village du Dartmoor. Elle n’est pour ainsi dire pas connue en France où L’épouse de bois est sa première œuvre traduite.

Aux antipodes des clichés du genre, l’action de ce roman inclassable ne se déroule pas dans une forêt anglo-saxonne, mais nous emmène dans le désert de Tucson, au milieu des forêts de saguaros, ces cactus millénaires et des créosotes. Maggie Black apprend qu’un vieil ami épistolaire, qu’elle n’a jamais rencontré, lui a légué sa maison. Voyant là l’occasion de rédiger la biographie du vieux poète, elle laisse sur place amant hésitant et ex-mari collant pour aller s’enterrer dans l’Arizona.

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