Le Livraire

Carnet de lecture

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2012

Je refais un petit saut sur ce blog pour vous souhaiter à tous une très belle année 2012, pleine de belles lectures, de découvertes, de joie, de bonheur et de plaisir.

Je serai sans doute prochainement en mesure de reprendre la tenue du Livraire, mais certains événements indépendants de ma volonté me tiennent encore éloignée d’un clavier.

Auteur inconnu (?)

Rentrée littéraire 2011 : Challenge 1%

Comme les deux années précédentes, je participe cette année au Challenge 1% de la rentrée littéraire. Il est organisé cette année par Hérisson du blog Délivrer des livre.

Le challenge consiste à lire 1%, soit 7 livres, des parutions de la rentrée.

Vous trouverez ici la liste des livres lus dans ce cadre.

Le pacte des vierges – Vanessa Schneider

Le vaches de Staline – Sofi Oksanen

Freedom – Jonathan Franzen

Les deux traductions du livre Le Tambour de Günter Grass

Extraits des deux traductions du roman Le Tambour de Günter Grass.

Traduction de Jean Amsler, Seuil, 1961

En pointe au pied – page 140

Mais pour maman aussi devait commencer, seulement après ce vendredi sain où la tête de cheval grouilla d’anguilles, seulement après la fête de Pâques que nous passâmes avec les Bronski dans le séjour champêtre de Bissau chez la grand-mère et l’oncle Vincent, devait commencer un calvaire auquel même un temps de mai bien luné ne put rien changer.
Il serait faux de croire que Matzerah contraignit maman à manger à nouveau du poisson. D’elle-même et possédée d’une volonté énigmatique, elle commença deux semaines après Pâques à dévorer du poisson en telle quantité et sans égard pour sa ligne que Matzerah disait : « Mange donc pas tant de poisson, comme si on t’y obligeait ! »
Elle commençait au petit déjeuner par des sardines à l’huile, tombait deux heures plus tard, quand il n’y avait pas de clients dans le magasin, sur la petite caisse en contreplaqué où étaient les sprats de Bohnsack, exigeait à midi du flétan frit ou du cabillau à la sauce moutarde ; l’après midi elle avait encore en main l’ouvre-boîte : anguilles en gelée, roll-mops, harengs saurs et quand, le soir, Matzerah se refusait à faire frire ou bouillir encore du poisson pour le dîner, elle ne gaspillait pas un mot, ne ronchonnait pas, se levait tranquillement de table et revenait de la boutique avec une tranche d’anguille fumée ; si bien que nous en perdîmes l’appétit, parce qu’avec son couteau elle raclait dedans et dehors la dernière graisse de la peau d’anguille et, du reste, ne mangeait plus le poisson qu’à la pointe d’un couteau. Dans la journée elle rendait plusieurs fois. Matzerah se consumait de sollicitude impuissante : « T’es p’têt’ enceinte ou bien quoi ? »

Traduction nouvelle de Jean Amsler et Claude Porcell, Seuil, 2009

Aminci à hauteur des pieds – page 194

Pour Maman aussi, ce n’est qu’après ce Vendredi saint à tête de cheval grouillante d’anguilles, après la fête de Pâques, passées avec les Bronski dans un Bissau campagnard, auprès de la grand-mère et de l’oncle Vincent, que commença un calvaire sur lequel même un temps de mai bien luné ne put exercer d’influence.
Il n’est pas vrai que Matzerah força Maman à manger de nouveau du poisson. C’est de son propre chef et possédée par une volonté énigmatique qu’elle se mit, deux petites semaines après Pâques, à engloutir, sans se soucier de sa silhouette, de telles quantités de poisson que Matzerah lui dit : « Mange donc pas autant de poisson comme si on t’obligeait ! »
Mais elle commençait avec des sardines à l’huile au petite déjeuner, se jetait deux heures plus tard, quand il n’y avait pas de clients dans la boutique, sur la petite causse en contreplaqué qui contenait les sprats de Bonhsack, réclamait pour le repas de midi des flets à la poêle ou de la merluche en sauce moutarde, reprenait dès l’après-midi l’ouvre-boîtes : anguilles en gelées, rollmops, harengs frits, et si Matzerah se refusait à faire encore frire ou pocher du poisson pour le dîner, elle ne disait rien, ne vitupérait pas, se levait tranquillement de table et revenait de la boutique avec un morceau d’anguille fumée, à nous en couper l’appétit parce que, avec un couteau, elle grattait la dernière graisse à l’extérieur et à l’intérieur de la peau et de toute façon ne mangeait plus poisson qu’au bout du couteau. Tout au long de la journée, il lui fallait plusieurs fois vomir. Matzerah était désespérément inquiet, demandait : «T’es pt’êt’ enceinte ou quoi ? »

Journal de galère – Imre Kertész

Actes Sud
Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba
Titre original : Gályanapló
ISBN : 978-2-7427-9238-2

Quatrième de couverture :
Bien avant la consécration de son travail par le prix Nobel de littérature en 2002, lmre Kertész a noté – sur une période de trente ans – observations, pensées philosophiques et aphorismes qui l’accompagnaient lors de l’écriture de ses premières œuvres.
A travers un dialogue avec Nietzsche, Freud, Camus, Adorno, Musil, Beckett, Kafka, et bien d’autres encore, Kertész nous fait partager la genèse lente et

douloureuse de ses plus grands textes, Être sans destin et Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Au centre, bien sûr, comme le noyau noir de son existence, l’holocauste. Mais sa pensée, sa recherche existentielle concernent, plus largement, la question du totalitarisme, le caractère de la modernité, ainsi que son concept de la liberté.
Carnet de bord d’un grand écrivain, ce journal de galère donne les clés d’une œuvre immense.

Mon avis :
Comment chroniquer  le Journal de galère ? De la même façon comment peut-on espérer résumer certaines œuvres déterminantes aussi dense qu’ Ulysse ou que  Le tambour ? C’est typiquement le genre d’ouvrage pour lesquels le mot critique semble avoir été inventé et pour lequel je fais particulièrement la distinction entre les termes critiquer et chroniquer. La critique suppose, à mes yeux, d’avoir compris une œuvre, un écrivain, d’avoir su en extraire l’essence et de savoir la replacer dans son contexte -littéraire, artistique, historique, voir, éventuellement dans le cas présent, personnel encore que cette dernière précision est à considérer de manière toute relative pour ne pas sombrer dans l’extrapolation parfois fantaisiste qui consiste à étudier en détail la vie d’un auteur pour en expliquer l’œuvre, une sorte de déterminisme littéraire en quelque sorte.
La chronique se borne à essayer d’expliquer la substance d’un livre : ce qui le compose, comment cette substance peut être perçue et d’ouvrir, éventuellement, certaines pistes. Ce n’est pas une forme de critique au rabais mais davantage une méthode d’exploration différente, une autre perception d’un livre.

Pour autant, ni la critique ni la chronique ne me paraissent devoir absolument receler un avis personnel clairement défini. Il peut, sous certaines conditions, en être question dans une chronique, mais ca n’est pas, loin de là, une condition sine qua none et dans le cas où on exprime un avis, sauf coup de cœur ou répulsion durable, mieux vaut le faire de manière discrète et, dans tous les cas, ne pas en faire une habitude. La plupart du temps, je ne pense pas vraiment grands chose de ce que je lis :  je vais ou non en apprécier la lecture, mais il n’y a pas de verdict tranché une fois la dernière page finie, plutôt une sorte de sensation diffuse qui va se dissiper ou persister.

Édition hongroise du « Journal de galère »

Le Journal de galère est le premier livre d’Imre Kertész que j’ai eu l’occasion de lire mais sans doute pas le dernier, ne serait-ce que pour avoir l’occasion de mettre en contexte ses propos.
À l’instar d’autres écrivains, son journal constitue une sorte de miroir de la progression de ses textes, entrecoupé de réflexions sur le monde contemporains et de renvoi aux auteurs mais également aux musiciens qui l’inspirent.  Par la forme à proprement parlé, ce n’est pas  le récit des détails de sa vie, mais davantage un fil conducteur de l’élaboration de son écriture, de sa conception du monde et de l’observation de son fonctionnement, agrémenté de citations  et de dissertations plus ou moins brèves sur la pensée de certains grands auteurs. Il n’est que rarement question de la vie ordinaire mais ces interventions ne coupent pas le fil de la pensée, elles s’y insèrent, apportant d’autres éléments de réflexions, qu’il soit question d’un voyage en Allemagne, la chambre de Kertèsz dans un quartier populaire de Budapest ou encore la maladie de sa mère.

Son écriture a quelque chose de désabusé, de cynique, une sorte de compréhension abrupte du monde et de la manière écrasante dont il fonctionne, une sorte de machine à broyer suivant inlassablement sa trajectoire et à l’origine de cette manière de considérer le monde. Les camps de concentration, d’abord, puis le totalitarisme. Il peut parfois sembler hasardeux de réduire l’œuvre entière d’un écrivain à une série de fait, mais Kertèsz le dit lui-même :

Quand je pense à un nouveau roman, je pense uniquement à Auschwitz. Quelles que soient mes réflexions, elles portent toujours sur Auschwitz. Même si je parle d’autre chose en apparence, je parle d’Auschwitz. Je suis le médium de l’esprit d’Auschwitz, Auschwitz parle par moi. Tout le reste me paraît inepte.

page 32

D’une certaine façon, il semble parfois que ces lignes écrites il y a plusieurs dizaines d’années soient déjà révélatrices du monde d’aujourd’hui. le totalitarisme est toujours plus sournois, tapis sous une couverture de modernité et ne parle plus tout à fait la même langue que son parent mais le contenu du discours est le même.

A ce fil de pensée, vient s’ajouter la problématique de la création littéraire, de l’écriture et de toutes les difficultés qu’elle charrie, aussi bien technique que métaphysique. Question d’importance vitale ancrée tout au long du livre, une torture permanente qui ronge celui qui en est affligé. Lire Kertèsz est une réponse péremptoire à tous ceux que l’on croise au cours d’une vie et qui veulent écrire parce qu’il se sont réveillés le matin avec une histoire sympathique en tête et qui citent l’écriture parmi leurs passe-temps préféré. Ce n’est pas une question d’avoir tort ou raison, comme si cela avait lieu d’être, je pense simplement que c’est diminuer de beaucoup une chose qui peut sans doute être agréable ou gratifiante ou je ne sais quoi mais qui peut aussi -et surtout à mes yeux- être une torture permanente, le reflet d’une angoisse que rien n’apaise, une plaie ouverte que rien ne semble apaiser et que l’on se retrouve à rouvrir inlassablement sans même y penser.
Dans Journal de galère, plusieurs questionnement co-habitent. D’abord le problème du hongrois, langue pour ainsi dire isolée et que peu de gens parlent, ce qui fait dire à Kertèsz qu’il est condamné à rester un écrivain de seconde zone que personne ne lira, d’autant plus que la Hongrie fait partie du bloc communiste à l’époque de ses réflexions.
Viennent ensuite des questionnement plus pointus et très détaillés sur les personnages ou l’élaboration de ses différents romans qui mériteraient une chronique à eux seuls -comme d’autres sujets abordés dans celle-ci.

Journal de galère est un de ces livres qui imprègnent durablement la pensée et s’impose violemment à l’esprit, n’hésitant à le fracasser un peu au passage.

À propos du mariage homosexuel

Ils jugent aussi que le législateur est légitime à décider « que la différence de situation entre les couples de même sexe et les couples composés d’un homme et d’une femme pouvait justifier une différence de traitement quant aux règles du droit de la famille »

Faut-il en déduire que, ipso facto, ce droit de la famille induit une différence de traitement entre les hommes et les femmes au sein d’un couple marié, différence potentiellement à même de se traduire par certaines inégalités (« le chef de famille »). L’impossibilité éventuelle de répercuter cette inégalité au sein d’un couple composé de personnes du même sexe indiquerait donc qu’il y a bien une différence de traitement suivant que l’on soit un homme ou une femme : plutôt que de faire avancer les choses en les tirant vers le haut (à chaque couple de choisir son schéma, par exemple) on préfère écarter la « minorité gênante » si j’ose dire.

Le PACS c’est la même chose.

D’un point de vue légal, pas exactement, ainsi il ne me semble pas qu’il existe une pension de reversion pour les couples pacsés. Je ne suis pas notaire, mais il serait intéressant de chercher si les contrats-types qu’il est possible contracter lors d’un mariage  sont également applicables au PACS.

D’un point de vue purement rhétorique, si le PACS est la même chose que le mariage, alors pourquoi ne pas autoriser le mariage, c’est, du point de vue du discours, un logos absurde que de se réfugier derrière cet argument pour refuser le mariage homosexuel, prouvant au contraire, que non, cela n’est pas la même chose.

Le mariage c’est un homme et une femme, car seule cette union permet la procréation.

Alors quid des couples stériles ayant recours à un don d’ovocytes ou de sperme ? Là aussi la filiation est artificielle. Qu’en est-il également des parents adoptants des enfants dont les parents biologiques sont parfois encore en vie ?