Le Livraire

Carnet de lecture

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« Il n’existe qu’une façon de lire, et elle consiste à flâner dans les bibliothèques et les librairies »

Un extrait de la préface du roman Le Carnet d’or, de Doris Lessing

De même que tous les écrivains, je reçois beaucoup de lettres de jeunes gens qui s’apprêtent à écrire des thèses et des dissertations sur mes livres dans divers pays — mais surtout aux États-Unis. Tous me disent : « S’il vous plaît, donnez-moi la liste des articles concernant votre œuvre, des critiques qui ont écrit sur vous, des autorités. » Ils demandent également une foule de détails dénués de tout intérêt, mais qu’ils ont appris à juger importants, et qui constituent un véritable dossier, comme ceux d’un service d’immigration.
Je réponds à ces requêtes de la manière suivante : « Cher Étudiant. Vous êtes fou. Pourquoi passer des mois et des années à écrire des milliers de mots sur un livre ou un auteur, quand il existe des centaines de livres qui attendent d’être lus ? Ne voyez-vous donc pas que vous êtes victime d’un système pernicieux ? Et si vous avez vous-même choisi mon œuvre pour sujet, et si vous devez réellement écrire une thèse — et croyez-moi, je suis extrêmement reconnaissante d’apprendre que vous jugez utile ce que j’ai écrit — alors pourquoi ne lisez-vous pas ce que j’ai écrit pour décidez vous -même ce que vous en pensez, en prenant votre propre vie pour élément de comparaison, votre propre expérience ? Peu importent les professeurs X. et Y. »

« Cher Auteur, me répondent-ils. Mais il faut que je sache ce qu’en disent les autorités, car si je ne les cite pas, mon professeur refusera de me noter. »
il s’agit d’un système international, absolument identique de l’Oural à la Yougoslavie, et du Minnesota à Manchester.
Et, à la vérité, nous y sommes tellement accoutumés que nous n’en voyons plus le terrible défaut.

[…]

Mais après ces recherches, je n’éprouvai plus aucune difficulté à répondre à mes propres questions : Pourquoi ont-ils l’esprit de clocher, si limité et si petit ? Pourquoi réduisent-ils toujours tout , pourquoi sont-ils si fascinés par le détail, et si indifférents à l’ensemble ? Pourquoi leur interprétation du mot critique consiste-t-elle toujours à chercher les défauts ? Pourquoi considèrent-ils toujours les écrivains comme des concurrents entre eux, plutôt que de les compléments les uns des autres ? C’est simple, ils ont été dressés à penser ainsi. Cette précieuse personne qui comprend ce que vous faites et ce que vous cherchez à faire, qui peut vous prodiguer des conseils  et une critique véritable, c’est presque toujours quelqu’un placé hors du mécanisme littéraire, et même hors du système universitaire ; ce peut être un étudiant débutant, et encore amoureux de la littérature, ou bien une personne réfléchie qui lit beaucoup, suivant ses propres instincts.
Je dis à ces étudiants qui doivent passer un an, ou même deux ans,  à écrire des thèses sur un livre : « Il n’existe qu’une façon de lire, et elle consiste à flâner dans les bibliothèques et les librairies, à prendre les livres qui vous attirent et ne lire que ceux-là, à les abandonner quand ils vous ennuient, à sauter les passages qui traînent — et à ne jamais, jamais rien lire parce qu’on s’y sent obligé, ou parce que c’est la mode. Rappelez-vous qu’un livre qui vous ennuie à vingt ou trente ans, vous ouvrira ses portes quand vous en aurez quarante ou cinquante — et vice versa. Ne lisez pas un livre quand ce n’est pas le bon moment pour vous. Rappelez-vous que, pour tous les livres existants, il y en a autant qui n’ont jamais atteint le stade de la publication, qui n’ont même jamais été écrits — maintenant encore, en cette époque de respect maniaque pour le mot écrit, l’histoire et même l’éthique sociale sont enseignées par le biais de récits, et les gens qui ont été conditionnés à ne penser qu’en fonction de ce qui est écrit — et malheureusement presque tous les produits de notre système éducatif ne peuvent rien de plus — ratent ce qui se déroule sous leurs yeux. Par exemple, l’histoire véritable de l’Afrique se trouve encore sous la garde des conteurs et des sages noirs, des historiens noirs, des sorciers : il s’agit d’une histoire orale, et encore préservée de l’homme blanc et de ses prédations. Partout, si vous gardez l’esprit ouvert, vous découvrirez la vérité dans des paroles non écrites. Nous vous laissez donc jamais dominer par la page imprimée. Par-dessus tout, sachez que le fait de devoir passer un an, ou deux ans, sur un seul livre, ou un seul auteur, signifie qu’on vous enseigne mal — on aurait dû vous apprendre à lire d’un élan à un autre, à suivre vos propres intuitions pour déterminer vos besoins : voilà ce que vous auriez dû apprendre, et non pas la manière de citer les autres. »
Mais malheureusement, il est presque toujours trop tard.

[…]

Il y a trente ou quarante ans, un critique établit une liste personnelle d’écrivains et de poètes qui, à son avis, constituaient tout ce qu’il restait de valable en fait de littérature, écartant tout le reste. Il défendit longuement sa liste par écrit, et la liste devint aussitôt un sujet de débat enflammé. Des millions de mots s’écrivirent pour et contre — des écoles et des sectes, pour et contre, se créèrent. tant d’années plus tard, la discussion se poursuit… personne ne trouve cette situation triste ni ridicule…
Où il existe des livres critiques d’infinie complexité et d’immense savoir traitant, mais souvent de seconde ou troisième main, d’œuvres originales — des romans, des pièces, des nouvelles. Les gens qui écrivent ces livres forment une strate dans les universités du monde entier — ils constituent un phénomène international, la couche supérieure de l’académie littéraire. Leur vie entière se passe à critiquer, et à critiquer les critiques les uns des autres. Ils considèrent cette activité comme plus importante que l’œuvre originale. Il arrive que des étudiants en littérature passent plus de temps à lire des critiques et des critiques de critiques qu’à lire de la poésie, des romans, des biographies, des nouvelles. Beaucoup de gens trouvent cela parfaitement normal et non point triste et ridicule…
[…]
Où des gens qui s’estiment instruits, et bien entendu supérieurs, plus raffinés que les gens ordinaires qui ne lisent pas, peuvent s’approcher d’un auteur et le féliciter pour une bonne critique parue ici ou là — mais ne jugeront pas nécessaire de lire le livre en question, ou même de réfléchir au fait que seule le succès les intéresse…
Où, quand un livre sort sur un certain sujet, disons l’observation des étoiles, aussitôt une douzaine d’universités, d’associations, de producteurs de télévision, écrivent à l’auteur pour lui demander de venir parler de l’observation des étoiles. La dernière chose qui leur viendrait à l’esprit serait bien de lire le livre. Cette attitude est considérée comme parfaitement normale, et non point ridicule…
Où un jeune critique, qui n’a lu d’un auteur que le livre qu’il a sous les yeux, peut écrire un article paternaliste et condescendant, comme si toute l’affaire l’ennuyait prodigieusement et comme en se demandant quelle note donner à ce devoir, au sujet de l’auteur en question — qui peut fort bien avoir écrit quinze livres et écrire depuis vingt ou trente ans — en l’abreuvant de conseils sur ce qu’il devra écrire ensuite, et comment. Personne ne trouve cela absurde, et surtout pas le jeune critique, qui a depuis toujours appris à se montrer condescendant et négatif envers tout le monde, depuis Shakespeare jusqu’au bas de l’échelle.
Où un professeur d’archéologie peut écrire d’une tribu sud-américaine qui connaît admirablement les plantes, la médecine et les méthodes psychologiques : « Le plus surprenant est que ces gens n’ont pas de langage écrit… » Et personne ne le juge absurde.

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Le fils de la terre – Pentti Holappa

Ton pays natal s’est vengé sans pitié : ta mère ni ta sœur ne se souviennent même plus de toi, qui te virent partir et humblement courbées croyaient avoir élevé le fils d’un roi, puisque le départ d’un fils de roi est inévitable, comme la tombe qui est le terme des simples.

Eux, les simples, les bienheureux, ils t’ont oublié. Tu le savais, quand tu jouais à la lisière du ciel et sur la lune. Tu savais que ce jour effrayant, ce matin-là se lèverait sur un désert, aujourd’hui tu dois répondre de ton courage.

Aujourd’hui le fils de roi doit répondre de son manteau, car passant d’un seuil à l’autre il se voit convier à entrer, à s’asseoir sur le banc près de la porte, on lui demande d’où l’étranger vient-il, et quand partira-t-il, quand retourne-t-il dans son pays natal.

Aujourd’hui il faut écouter, regarder ces gens de la maison qui se rassemblent le soir venu dans la salle, et racontent l’histoire ancienne des héros morts, et tous ces noms nouveaux, secrets comme celui des anges et des enfants.

Aujourd’hui le pleureur doit partir et dévaler la longue ruelle bordée de maisons aux pignons gris, à l’échine grise, les chères maisons accroupies, prêtes à bondir, qui restent derrière le fuyard. Aujourd’hui il faut emporter ce cri comme un fardeau de pierre dans la lande pour en bâtir une tombe et , criminel ou estropié, redevenir un enfant au visage tranquille.

traduit du finnois par Gabriel Rebourcet in Il pleut des étoiles dans notre lit, Poésie/Gallimard – édition spéciale pour le Salon du Livre 2011

Carie dentaire à Paris – Heiner Müller

Quelque chose en moi me ronge

Je fume trop
Je bois trop

Je meurs trop lentement

Heiner Müller – Poèmes 1949-1995

traduit par Jean-Louis Besson, Jean Jourdheuil

La littérature enfantine vue par Éric Chevillard

Deux écoles dominent la littérature du premier âge : le naturalisme le plus édifiant (Je fais dans mon pot ; Monsieur l’abbé m’a mis un doigt) et un surréalisme animalier de pacotille (c’est l’heure où la panthère/ épouse le coléoptère/ c’est l’heure où le hérisson/ rapièce ses pantalons). Puis, curieusement, les enfants perdent le goût de la lecture.

http://l-autofictif.over-blog.com/article-1079-62085373.html

Le braconnier – Sylvia Plath

C’était un bastion de violence —
Me bâillonnant de mes cheveux,
Le vent dépenaillait ma voix, la mer
M’éblouissait, les vies des morts
Se déroulant dans sa lumière en huile.

Je subissais la malveillance des ajoncs,
Leurs piquants noirs,
Le chrême onctueux de leurs fleurs de cierge,
Leur force efficace et leur beauté vraie
Mais forcenées comme un supplice.

Un seul lieu d’accès.
Odorants, bouillants,
Les sentiers étroits rampaient vers la combe.
Et les collets s’effaçaient presque —
Zéros béants sur rien,

Tendus, autour de quel ventre en gésine.
L’absence de cris
Faisait un trou dans l’air brûlant, un vide,
Taillis reclus.

Ce fut comme un effort, une hâte immobile,
Des mains serrés autour d’un bol de thé,
Un cercle obtus, brutal, sur le blanc de la porcelaine.
C’est lui qu’elles attendaient, ces morts fragiles,
L’attendaient en fiancées, l’excitaient.

Et nous étions, lui, moi, liés aussi —
Fils de fer tirés entre nous,
Piquets trop enfoncés pour pouvoir s’arracher,
Esprit comme un anneau
Coulissant soudain sur un long corps souple
Et la contraction m’étranglant d’un coup.

Sylvia Plath,  Arbres d’hiver, traduction de Françoise Morvan et Valérie Rouzeau, Poésie Gallimard, 1999