Le Livraire

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Les deux traductions du livre Le Tambour de Günter Grass

Extraits des deux traductions du roman Le Tambour de Günter Grass.

Traduction de Jean Amsler, Seuil, 1961

En pointe au pied – page 140

Mais pour maman aussi devait commencer, seulement après ce vendredi sain où la tête de cheval grouilla d’anguilles, seulement après la fête de Pâques que nous passâmes avec les Bronski dans le séjour champêtre de Bissau chez la grand-mère et l’oncle Vincent, devait commencer un calvaire auquel même un temps de mai bien luné ne put rien changer.
Il serait faux de croire que Matzerah contraignit maman à manger à nouveau du poisson. D’elle-même et possédée d’une volonté énigmatique, elle commença deux semaines après Pâques à dévorer du poisson en telle quantité et sans égard pour sa ligne que Matzerah disait : « Mange donc pas tant de poisson, comme si on t’y obligeait ! »
Elle commençait au petit déjeuner par des sardines à l’huile, tombait deux heures plus tard, quand il n’y avait pas de clients dans le magasin, sur la petite caisse en contreplaqué où étaient les sprats de Bohnsack, exigeait à midi du flétan frit ou du cabillau à la sauce moutarde ; l’après midi elle avait encore en main l’ouvre-boîte : anguilles en gelée, roll-mops, harengs saurs et quand, le soir, Matzerah se refusait à faire frire ou bouillir encore du poisson pour le dîner, elle ne gaspillait pas un mot, ne ronchonnait pas, se levait tranquillement de table et revenait de la boutique avec une tranche d’anguille fumée ; si bien que nous en perdîmes l’appétit, parce qu’avec son couteau elle raclait dedans et dehors la dernière graisse de la peau d’anguille et, du reste, ne mangeait plus le poisson qu’à la pointe d’un couteau. Dans la journée elle rendait plusieurs fois. Matzerah se consumait de sollicitude impuissante : « T’es p’têt’ enceinte ou bien quoi ? »

Traduction nouvelle de Jean Amsler et Claude Porcell, Seuil, 2009

Aminci à hauteur des pieds – page 194

Pour Maman aussi, ce n’est qu’après ce Vendredi saint à tête de cheval grouillante d’anguilles, après la fête de Pâques, passées avec les Bronski dans un Bissau campagnard, auprès de la grand-mère et de l’oncle Vincent, que commença un calvaire sur lequel même un temps de mai bien luné ne put exercer d’influence.
Il n’est pas vrai que Matzerah força Maman à manger de nouveau du poisson. C’est de son propre chef et possédée par une volonté énigmatique qu’elle se mit, deux petites semaines après Pâques, à engloutir, sans se soucier de sa silhouette, de telles quantités de poisson que Matzerah lui dit : « Mange donc pas autant de poisson comme si on t’obligeait ! »
Mais elle commençait avec des sardines à l’huile au petite déjeuner, se jetait deux heures plus tard, quand il n’y avait pas de clients dans la boutique, sur la petite causse en contreplaqué qui contenait les sprats de Bonhsack, réclamait pour le repas de midi des flets à la poêle ou de la merluche en sauce moutarde, reprenait dès l’après-midi l’ouvre-boîtes : anguilles en gelées, rollmops, harengs frits, et si Matzerah se refusait à faire encore frire ou pocher du poisson pour le dîner, elle ne disait rien, ne vitupérait pas, se levait tranquillement de table et revenait de la boutique avec un morceau d’anguille fumée, à nous en couper l’appétit parce que, avec un couteau, elle grattait la dernière graisse à l’extérieur et à l’intérieur de la peau et de toute façon ne mangeait plus poisson qu’au bout du couteau. Tout au long de la journée, il lui fallait plusieurs fois vomir. Matzerah était désespérément inquiet, demandait : «T’es pt’êt’ enceinte ou quoi ? »

Carie dentaire à Paris – Heiner Müller

Quelque chose en moi me ronge

Je fume trop
Je bois trop

Je meurs trop lentement

Heiner Müller – Poèmes 1949-1995

traduit par Jean-Louis Besson, Jean Jourdheuil

Des milliards de tapis de cheveux – Andreas Esbach

Titre original : Die Haarteppichknüpfer
Traduit de l’allemand par Claire Duval

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L'Atalante

Quatrième de couverture (édition J’ai Lu) :
Quelque part aux confins de l’empire se niche une petite planète que seule une curieuse coutume distingue de ses consœurs : depuis des temps immémoriaux, les hommes, tisseurs de père en fils, y fabriquent des tapis de cheveux destinés à orner le palais des étoiles de l’empereur.
Pourtant, certains, tel cet homme au passé nébuleux qui prétend venir d’une lointaine planète, racontent que l’empereur n’est plus. Qu’il aurait été tué par des rebelles.
Mais alors, à quoi -ou à qui- peuvent donc servir ces tapis ?

Mon avis :
Des milliards de tapis de cheveux
est le premier roman d’Andreas Esbach qui l’a fait découvrir lors de sa parution en Allemagne, en 1995. La première édition française est parue en 1999 chez L’Atalante.
La forme est assez inhabituelle, l’histoire se décomposant en dix-sept chapitres indépendant qui peuvent se lire comme autant de nouvelles. Certains personnages se retrouvent dans plusieurs chapitres, et l’explication de l’origine des tapis de cheveux  -et d’un certain nombre d’autres énigmes- est donnée tout à la fin. Il faut accepter de ne pas tout saisir d’emblée et naviguer au fil de la lecture. Les chapitres sont écrits en suivant le point de vue d’un personnage différent à chaque fois, donnant au récit la complexité et la richesse d’une polyphonie, les caractères et les contextes étant extrêmement variés.

Tous n’auront donc pas le même impact sur le lecteur, suivant ses goûts et sa sensibilité. A mon sens, le chapitre 14, intitulé Le Palais des Larmes est sans doute le plus beau, d’une cruauté lyrique et pourtant sans appel, résumant à lui seul la virtuosité de l’écriture d’Esbach (traduite d’une main de maître). Impossible de citer les deux derniers et terribles paragraphes, les plus révélateurs du style de l’auteur, sans gâcher irrémédiablement le plaisir de la lecture.

Les fenêtres offrent à la vue une image toujours identique : une plaine d’un gris uniforme qui, quelque part au loin, se confond avec le ciel d’un gris tout aussi uniforme. Et la nuit le ciel est noir, d’un obscurité infinie, qu’aucune étoile ne vient éclairer. Il ne se passe rien dehors, rien ne change jamais.
Le souverain espère souvent devenir fou, et il se demande souvent s’il ne l’est pas déjà. Mais il sent qu’il n’en est rien, qu’il n’en sera jamais rien.

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J'ai Lu

De temps en temps, une pierre tombe quelque part, et, des jours durant, le souverain savoure ce bruit surgit du silence, il se le remémore sans cesse pour s’en imprégner avec délectation, car c’est là toute la distraction à laquelle il peut prétendre.

Chapitre XIV – Le Palais des Larmes p.236 (J’ai Lu)

Le chapitre 12, Le Rebelle et l’Empereur, est également terrible, pour des raisons autrement différentes mais qui dans le contexte actuel suscite d’autant plus de questions sur la tyrannie d’un système de pensée unique, totalitaire et efficacement relayé par les organisations adéquates.

À lui seul, le discernement ne résiste pas au temps : il se transforme et disparaît. La honte, en revanche, est comme une blessure que l’on ne laisse jamais respirer et qui, de ce fait, ne guérit jamais. Il tiendrait sa promesse et garderait le silence, mais non par discernement. Par honte. il garderait le silence à cause de ce seul instant : l’instant où il avait obéi à l’Empereur…

Chapitre XI – Le Rebelle et l’Empereur p. 211 (J’ai Lu)

A la manière d’une enquête à rebours, on apprend comment l’Empereur est tombé, tué par les rebelles ; comment fonctionne l’Empire, ou plus exactement, comment il fonctionnait  dans le système de Gheera.

Un livre bluffant, un de plus où on se dit que les distinctions de littérature s »blanche », « mauvais genres » ou « littératures de l’Imaginaire » n’ont, dans le fond aucune bonne raison d’être. Il y a la Littérature, celle qui soulève le cœur, qui empêche de dormir,  qui fait écho à des questionnements, qui suscite les passions et qui reste, des années après, inoubliables, même si les premiers émois de lecture ne parviennent pas à être ressuscités. Tout ce qui reste est objet de consommation, plus ou moins durable, agréable et périssable. La première est Verbe (ce qui n’exclut pas, pour moi du moins, l’humour ou la légèreté), le reste est bavardage.

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Découvrir la littérature allemande

M’occupant assez régulièrement du rayon de littérature allemande (ou pour être plus juste, de la littérature germanophone contemporaine), je me suis rendue compte que je m’y connais assez mal dans ce domaine ; mis à part quelques classiques, au hasard Goethe ou encore quelques noms très connus comme Süskind.
Mes sept années d’allemand m’auront permis de découvrir Dürrenmatt, d’avoir une indigestion de Brecht et de rabâcher Die Lorelei et Erlenkönig, mais pas d’acquérir une culture littéraire, ne serait-ce que d’un point de vue théorique.

Mieux vaut tard que jamais et j’ai décidé de combler mes lacunes. Cette liste est complètement subjective, je n’y ai mis que les auteurs qui me tentent, a priori. Je n’accrocherais probablement pas avec tous les auteurs et cette liste se verra très certainement modifiée d’ici l’an prochain (je me fixe jusqu’au 31 octobre 2010 pour ce tour d’horizon).

– Stephan Zweig
– Joseph Roth (lu
Les fausses mesures)
– Rainer Maria Rilke
– Günter Grass (lu
Le Tambour)
– Ilse Aichinger
– Christine Lavant
– Thomas Bernhard
– Gerhard Meier
– Herman Hesse,
Le loup des steppes
– Walter Benjamin,
Sur le haschich (enfin, si je le trouve…)
Ingeborg Bachmann

(à suivre…)

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Parfois les brötchen croquent sous la dent – Hermann Kant

Traduit de l’allemand par Leïla Pellissier et Frank Sievers
Autrement
ISBN : 978 – 2 – 7467 – 1299 – 7
Titre original : Der dritte Nagel

kant_brotchenRésumé (quatrième de couverture) :
D’un point de vue purement comptable, la chose n’était donc pas équilibrée : se lever une demi-heure plus tôt cinq fois par semaine, entre 10 et 12 marks mensuels de frais supplémentaires pour une marchandise boulangère et pâtissière superflue, l’intérêt dévorant de Mme Lörke pour ma double idylle au bureau, la reconnaissance de Mlle Weigel et les allusions piquantes des collègues, enfin l’effort qu’il fallait tout de même fournir pour que le commerce avec Mme Schwint s’en tienne au seul plaisir de croquet dans ses croustillants brötchen… Tout ça pour deux bouts de pain, ce n’était, en termes comptables, pas tout à fait autorisé. Sauf que le comptable ne comptait plus lorsqu’il croquait dans les schrippen de Schwint. Ils étaient tels, justement, que tout calcul était interdit. Ils étaient la vie.

Lorsque le narrateur de ce court récit tombe sous le charme des irrésistibles pains spéciaux fabriqués par Schwint, le boulanger de la rue dans laquelle il vient d’emménager, s’enclenche un troc sans fin. Car Schwint lui réclame bientôt, en contrepartie, un certain roman érotique chinois, parfaitement superflu mais qui lui est tout aussi indispensable. Et voilà le piège de la gourmandise qui se referme. Mais que ne ferait-on pas pour se procurer un plaisir rare ? Une fable drôle et raffinée… à déguster sans modération.

Mon avis :
Un récit très court (une petite quinzaine de pages) et jubilatoire au cours duquel on suit le narrateur, M. Farssmann, dans sa quête des brötchen. Déguster ces succulents brötchen dont il est question sur la quatrième de couverture n’est pas à la portée du premier quidam venu ; ils se méritent et celui qui les désire doit auparavant faire face à un certain nombre de difficultés. Ainsi, quand le boulanger jaloux propose un marché au narrateur, ce dernier accepte, ignorant ce qui l’attend.

Le style, très précis, détaillé n’est pas sans rappeler celui de Robert Walser, mais en moins étouffant, plus vivant. La narration est davantage axée sur le déroulement des différents événements que sur la psychologie et la psyché des protagonistes sans que cela crée un manque.

La fin tombe à pic, parfaitement calibrée, parfaitement amenée, avec une logique implacable et une once de cynisme. On referme l’ouvrage avec un rictus et en se disant qu’il ferait un parfait court-métrage. Décidément, les éditions Autrement ont l’art de trouver de petites perles qui se lisent d’une traite.

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