Le Livraire

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Archives de Catégorie: japonaise

Le miroir des courtisanes – Sawako Ariyoshi

Philippe Picquier
Traduit du japonais par Corinne Atlan
Titre original : Koge
ISBN : 978-2-877-303-729

Mon avis :
Japon,  fin de l’ère Meiji (période allant de 1868-1912 et caractérisée par l’ouverture progressive du pays). Tomoko est une petite fille sage et sérieuse qui vient de quitter la  région du Kansai pour rejoindre sa mère et le second mari de celle-ci à Tokyo. Loin de recevoir un accueil chaleureux, la fillette sera vendue  comme apprentie à une maison de geishas et connaîtra le rude apprentissage nécessaire pour se faire une place au sein du monde « des saules et des fleurs », ainsi que l’on nommait les quartiers des plaisirs de Tokyo.

La vie entière de Tomoko sera à l’image de ses débuts : laborieuse, sans joie, empreinte de difficultés et dominée par cette ambivalence amour-haine dans ses relations avec sa mère. Le miroir des courtisanes ne se contente pas de raconter la vie de cette dernière, mais fait exister plusieurs histoires aux motifs semblables. Ainsi le parcours de la fillette qui deviendra une geisha réputée avant de fonder son propre hôtel puis un restaurant peut s’apparenter non seulement à la disparition progressive de ce monde flottant où geishas et prostituées se côtoient mais ne se fréquentent pas, et à l’occidentalisation progressive du Japon, notamment après la défaite de 1945. Cette occidentalisation se manifeste également par l’évolution des relations familiales avec la rupture des relations traditionnelles entre parents et enfants.

La narration est axée principalement sur les personnages féminins, tout particulièrement sur Tomoko. Elle est la seule dont le lecteur partage les réflexions et les pensées. Les rares personnages masculins présents prenant part au récit ne prennent la parole que pour exprimer des faits et quelques avis succincts. Contrairement à d’autres récits de courtisanes (comme Geisha d’Arthur Golden ou encore Shim Chong, fille vendue de Hwok Sok-Yong) la sexualité est absente du récit, ne figurant qu’à l’arrière-plan du récit et seulement par allusion.
De nombreuses ellipses fragmentent le récit, semblable à une aiguillée de fil qui arrive à la fin, construction qui n’est pas sans évoquer Ikuyo, la mère de Tomoko, couturière acharnée. La présence récurrente de certains éléments (les kimonos, la poupée abandonnée, mais aussi l’expression « fille indigne ») structurent le récit, donnant une impression de surimpression à l’écriture :
–  l’histoire de base, racontée avec des mots
–  l’histoire racontée avec des motifs (des kimonos, la vaisselle…)
– l’Histoire du Japon durant la première moitié du XXe siècle avec ses bouleversements et ses catastrophes.

Le miroir des courtisanes est en tout cas un livre assez fin. Je ne sais pas si l’héroïne est réellement aussi attachante que la quatrième de couverture semble le dire, mais elle a indéniablement des accents de véracité que n’ont pas d’autres héroïnes semblables, peut-être parce qu’elle n’est ni un de ces personnages à la beauté subjugante qui peuvent compter dessus ou une manipulatrice hors normes. Tomoko est simplement une femme à l’énergie sans faille qui se démène pour atteindre les buts qu’elle s’est fixée, aussi inaccessibles semblent-ils.

 

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Printemps et Ashura (préface) – Kenji Miyazawa

Le phénomène appelé moi
est une lumière bleue
issue de l’hypothétique lampe
lampe organique que traversent flux et reflux du courant
lampe karmique qui jamais ne s’éteint
– un corps complexe, un composé de tous les spectres –
qui avec les paysages et chacun des êtres clignote sans cesse
c’est une lumière bleue
la lampe disparaît et la lumière persiste


tout clignote avec moi
et tous ressentent simultanément les mêmes sensations
venues de ces vingt-deux derniers mois
et transcrits avec papier et encre minérale –
suites d’ombres et de lumière
ce sont tels quels les dessins de l’esprit
qui se manifeste en permanence
ces figures, êtres humains, Voie lactée,
Ashura ¹, et oursins
absorbent pareillement la lumière cosmique, l’air ou l’eau salée –
– et chacun réfléchit à une nouvelle ontologie
– mais ces dessins eux-mêmes sont paysages de l’esprit
toutefois ces paysages mentaux inscrits en nous avec certitude
sont tels qu’ils existent
s’il s’agit du néant il est semblable au néant lui-même
– car de même que le tout est tous en moi
il est le tout à l’intérieur de chacun –

mais ces mots probablement transcrits avec exactitude
dans la concentration extrêmement claire du temps
du cénozoïque ² et de l’holocène ³
changent déjà de structure et de qualité
réduisant tout à un point clair-obscur
– qui équivaut à un milliard d’années
Ashura
moi et l’imprimeur aussi avons tendance à les ressentir comme immuables
de même que nous ressentons identiquement nos organes des sens –
ainsi que les personnages et les paysages qui nous entourent
nous percevons de façon égalé avec leurs diverses données,
les chroniques, l’Histoire ou encore l’évolution de la terre
mais dans deux mille ans peut-être
une géologie nouvelle sera utilisée
les preuves resurgiront du passé les unes après les autres
et tous penseront qu’il y a environ deux mille ans
existaient des paons incolores qui couvraient le ciel bleu
les jeunes savants, à partir de l’azote glacé éclatant,
exhumeront des plus hautes strates de l’atmosphère
de beaux fossiles
ou découvriront peut-être sur une couche de grès du crétacé
les traces immenses d’une humanité transparente.
toutes ces propositions
qui sont les propriétés intrinsèques des images psychiques
et du temps sont affirmées dans la quatrième dimension.

le 20 janviers de l’an 13 de Taisho (1924)

Note (de l’éditeur) :
¹ Ashura : terme bouddhique d’origine indienne désignant des êtres démoniaques qui se sont égarés. En proie à l’orgueil et à la convoitise, ils sont condamnés à combattre le Ciel de façon incessante. Pour l’auteur, les hommes sont comme des Ashura et il ne leur est pas possible d’échapper à leur état que grâce à l’Illumination. Ashura fait référence à ce que l’auteur à trouvé de noir en lui-même.

Notes :
² cénozoïque : Nom de l’ère géologique actuelle, débutée il y a environ 65 millions d’années, avec la disparition des dinosaures et l’apparition des mammifères.
³ holocène : Époque géologique faisant partie du système quaternaire de l’ère du cénozoïque (une schéma beaucoup plus simple à comprendre ici). Plus concrètement, cette période est marquée par l’apparition de l’agriculture et la sédentarisation (fin de la préhistoire, âge du bronze puis âge du fer).

Printemps et Ashura, Kenji Miyazawa, Fata Morgana, 1998, traduit du japonais par Françoise Lecœur et Francis Coffinet

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Serpents et piercings – Hitomi Kanehara

Traduit par Brice Matthieussent

Résumé (présentation de l’éditeur) :
Dans la nuit zébrée de néons des ruelles interlopes de Tokyo, une jeune fille de 19 ans traîne son mal de vivre et son envie de transgresser tous les tabous. Lorsqu’elle tombe amoureuse d’Ama, jeune punk qui la fascine, c’est un monde qui s’ouvre à elle – celui des piercings, des tatouages, de la chair marquée, entre violence et désir.

Mon avis :
Dés les premières pages, le ton est donné, avec la description des étapes de réalisation d’une tongue split (modification corporelle qui consiste à fendre la langue en deux pour la faire ressembler à celle d’un serpent). Âmes sensibles s’abstenir. J’avais très envie de lire ce roman, plus pour son récit de jeunes japonais complètement paumés que par goût de cette littérature très tendance actuellement : sexe, mutilation, description trash, jeunes désœuvrés, mal être allant de pair avec un vocabulaire cru et des phrases simples (simplistes). Sympathique à lire, de là à décerner le prix Akutagawa (l’équivalent du prix Goncourt) à son auteur pour ce roman, franchement, je m’interroge.

Je dois être définitivement « out » et coincée, parce que je ne comprend pas en quoi le livre vient « déranger nos idées toutes faites… » pour reprendre les mots d’un lecteur. Au contraire, à mon sens, cette accumulation des poncifs du genre fini par être d’un ennui mortel et conventionnel au possible.

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Natural Woman – Rieko Matsuura

Traduit par Karine Chesneau
Picquier Poche
ISBN-13: 978-2877304757

Quatrième de couverture :
Dans ce roman du désordre amoureux, Yôko, la narratrice, a dix-neuf ans, et ses relations passionnées avec les femmes ressemblent aux mangas qu’elle dessine dans des revues underground. Le coeur y est à vif et les corps s’y ouvrent avec douceur, excès et cruauté. Le récit découpe trois moments dans la vie de Yôko, trois expériences érotiques et amoureuses troublantes où l’autre la révèle à elle-même. Matsuura, dans un style minutieux et cru, décrit des femmes qui s’observent, se désirent, luttent entre elles, convergent vers une union et une identité ardemment recherchées.

Mon avis :
Un livre étrange au récit curieusement désincarné. D’un côté les descriptions crues des jeux amoureux, de l’autre l’état d’esprit et les sentiments de la narratrice, Yôko, un rien masochiste. Les deux semblent totalement séparés et ne se rejoignent jamais, se contentant de se croiser, de se suivre, de se frôler.
Le livre est découpé en trois grands tableaux, trois grands fragments de vie qui correspondent chacun à une histoire d’amour. Yukiko, hôtesse l’air, Hanayo qui est dessinatrice de manga, et Yuriko. Assez curieux et déroutant à lire, la tension et la violence des scènes sexuelles ne fait qu’augmenter le côté désemparé de Yôko, et le sentiment de vacuité que l’on ressent devant ce luxe de détails salaces. Je ne saurais pas dire si j’ai aimé ou pas, il ressort simplement de cette lecture un sentiment de tristesse et de vérité devant toutes ces questions, ces difficultés. Plus qu’un roman érotique, j’aurai tendance à dire que c’est un roman qui sert de l’érotisme pour mieux montrer l’absurdité de nos existences, de notre époque.