Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Catégorie: suisse

Découvrir la littérature allemande

M’occupant assez régulièrement du rayon de littérature allemande (ou pour être plus juste, de la littérature germanophone contemporaine), je me suis rendue compte que je m’y connais assez mal dans ce domaine ; mis à part quelques classiques, au hasard Goethe ou encore quelques noms très connus comme Süskind.
Mes sept années d’allemand m’auront permis de découvrir Dürrenmatt, d’avoir une indigestion de Brecht et de rabâcher Die Lorelei et Erlenkönig, mais pas d’acquérir une culture littéraire, ne serait-ce que d’un point de vue théorique.

Mieux vaut tard que jamais et j’ai décidé de combler mes lacunes. Cette liste est complètement subjective, je n’y ai mis que les auteurs qui me tentent, a priori. Je n’accrocherais probablement pas avec tous les auteurs et cette liste se verra très certainement modifiée d’ici l’an prochain (je me fixe jusqu’au 31 octobre 2010 pour ce tour d’horizon).

– Stephan Zweig
– Joseph Roth (lu
Les fausses mesures)
– Rainer Maria Rilke
– Günter Grass (lu
Le Tambour)
– Ilse Aichinger
– Christine Lavant
– Thomas Bernhard
– Gerhard Meier
– Herman Hesse,
Le loup des steppes
– Walter Benjamin,
Sur le haschich (enfin, si je le trouve…)
Ingeborg Bachmann

(à suivre…)

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Le noir est une couleur – Grisélidis Réal

Editions Verticales, 2005
ISBN: 978-2843352225

real_noirestunecouleurQuatrième de couverture :
Ce roman autobiographique naît avec les années 60. Jeune mère, Grisélidis Réal s’enfuit en Allemagne avec ses enfants et Bill, son amant noir, arraché à un asile psychiatrique genevois. Au terme de leur cavale, l’étrange famille échoue à Munich. Pour survivre, la narratrice, sans souteneur ni tabou, s’y prostitue. Mais avec Rodwell, un soldat noir américain rencontré dans un bar interlope, tout redevient possible, malgré la misère. A tr
avers ce destin d’exception, rendu par un style âpre et saisissant, on découvrira une Allemagne méconnue, celle des boîtes de jazz pour GI’s, des petits trafiquants de marijuana et des campements de rescapés tziganes.

Mon avis :
Une écriture extrêmement particulière, d’une amplitude  extraordinaire, à la fois âpre et lyrique, où voisinent la puissance de la sexualité, la rage de vivre, la douleur, du voyage extrême et l’amour de la Mère au sens quasi-archétypal du terme. Le noir est une couleur est une peinture crue et lucide, qui décrit sans fioritures ou pathos le quotidien et le combat d’une femme pour (sur)vivre avec deux de ses enfants dans l’Allemagne des années 60. Ce texte est un immense crachat sur la société suisse et allemande et la toute-puissance de sa morale collective étouffante. Ce roman fait partie de ceux dont on peut vraiment dire qu’ils sont écrit avec les tripes.

Extraits :

Je sais bien que quelqu’un m’attend, très loin dans une rue poudrée de charbon, au cœur brûlant d’un ghetto noir ; derrière la porte d’une de ces chapelles où j’ai entendu hurler Dieu, dans le rythme des pieds déchaînés et des claquements des mains, et la voix écorchée de Son peuple, dans l’océan des sueurs noires ; je sais bien que quelqu’un m’attend, dans une chapelle de nègres ruisselante, toute baignée des larmes de Dieu.

Page 26

Au milieu de la nuit, une nausée atroce m’arrache de mon lit. Je bondis au lavabo où je vomis par saccade d’énormes morceaux d’une matière étrange. Cela dure longtemps, j’étouffe presque. Les morceaux me remontent violemment à la gorge et je la crache sans discontinuer. Quand c’est fini, j’allume la lumière et je contemple avec horreur un amoncellement de choses rouges, gluantes et transparentes comme du cartilage. Jamais je n’ai rien vu qui leur ressemble.

Page 32

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Habitante des jardins – Gerhard Meier

Traduit de l’allemand par Marion Graf
Editions Zoe
ISBN : 978-2881826269

meierRésumé (présentation de l’éditeur) :
Le lendemain matin, c’était le 17 janvier 1997, j’appelai Dorli par son nom, et tout resta silencieux.  » Gerhard Meier, dans ce texte intime et foisonnant, s’adresse à celle qui fut sa compagne pendant soixante ans, déroulant encore une fois pour elle le tapis bigarré d’une conversation ininterrompue où s’entrecroisent le passé et le présent. Dans ce grand poème en prose sur la littérature, sur la vie et sur le deuil, il convoque les vivants et les morts, l’Engadine et son village d’Amrain, avec les personnages de vent qui peuplent ses chemins, et Marcel Proust et Peter Handke, et Tolstoï et Chopin, et Baur et Bindschädler, et le prince André et Natacha et les fleurs. Avec ce livre profondément émouvant, Gerhard Meier rejoint le cœur secret de son œuvre. Grâce à Gerhard Meier, l’un des écrivains contemporains les plus universels,  » la Suisse devient un grand pays « , affirme Peter Handke. C’est presque un paradoxe. Car on ne fait pas plus retiré que Meier, qui a toujours vécu à l’écart des milieux littéraires : né en 1917 à Niederbipp, village de la campagne soleuroise qu’il n’a presque jamais quitté, Gerhard Meier s’est consacré à l’écriture à l’âge de cinquante-quatre ans. Son chef-d’œuvre est la trilogie de Baur et Bindschädler suivie de Terre des vents (Zoé, 1993 et 1996) : une longue conversation entre deux amis, vaste tapisserie aux dessins raffinés, puissant hommage aux pouvoirs de l’art et de la littérature.
Gerhard Meier est mort en juin 2008.

Mon avis :
Un livre très court, à la construction assez étrange qui peut s’avérer déroutante si l’on n’est pas averti. La narration est ininterrompue, dense, et forme un dialogue à trois niveaux : une voix destinée à Dorli, une voix destinée au lecteur que nous sommes et une partie qui relève du monologue pur et simple. Pourtant, ces trois strates de paroles ne sont pas réellement distinguables mais s’articulent entre elles comme des liserons autour d’une treille, on voit les différentes fleurs, mais l’ensemble, quoique pouvant être interprété à plusieurs niveaux, reste tout à fait lisible et compréhensible sans que la lecture ne devienne un casse-tête. Je pense qu’il faut simplement être averti qu’il n’y a pas d’histoire à proprement parler, plutôt un cheminement intérieur mis en mots et que l’on arpente au hasard de la pensée de l’auteur, changeante comme le temps et aussi variée que les fleurs dont il parle.

Les références extérieures (écrivaines, personnalités, personnes de sa famille, œuvres littéraires) et intérieures (allusions à des souvenirs partagés avec sa femme, personnages de son œuvre) sont nombreuses. Un livre curieux par sa forme et par son contenu, mélange de rêveries et de quotidiens, de retenu et de franchise honnête, même quand il exprime des souvenirs plus durs qui pourraient presque apparaitre comme tabous, ou sans aller jusque là, qui ne sont que carrément exprimés avec cette franchise simple et presque brutale, sans fioritures. La nature est constamment présente au long du récit, élément à part entière. Habitante des jardins est un livre curieux. Curieux et foisonnant.

Extraits :

Dorli Meier-Vogel est née le 26 juillet 1917 à Wangen-sur-l’Aar. Ses parents, piétistes, avaient trois filles et trois fils, ils étaient maraîchers.
Dorli et moi avons fait connaissance au sommet du Weissenstein, en randonnée, donc, au lever du soleil.
Le jour de notre mariage – le 13 février 1937 – il neigeait. Dans l’église de Bolligen, il y avait une clivia miniata en fleur. Le pasteur nous donna pour la route la parabole du grain de sénévé. Et devant l’église, les buis étaient d’un vert plus foncé que d’habitude.

[…]

Un jour, Dorli s’immobilisa près de son déambulateur, leva les yeux vers la montagne, la Lehnfluh, là-bas, en direction de la ferme.
Le lendemain matin – c’était le 17 janvier 1997- j’appelai Dorli par son nom, et -tout resta silencieux.

[…]

Il y a des jours où vous aimeriez revenir, vous qui êtes là-haut, revenir à vos maisons, à vos jardins, à vos biens-aimés. D’habitude alors, il y a des colchiques, et le ciel est une seule fleur d’églantier. Et nombreux sont ceux qui s’étonnent que tant de mélancolie – apporte tant de beauté.

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