Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Catégorie: Poésie

La lune et le cyprès – Sylvia Plath

Cette lumière est celle de l’esprit, froide et planétaire,
Et bleue. Les arbres de l’esprit sont noirs.
L’herbe murmure son humilité, dépose son fardeau de peine
Sur mes pieds comme si j’étais Dieu.
Une brume capiteuse s’est installée en ce lieu
Qu’une rangée de pierres tombales sépare de ma maison.
je ne vois pas du tout où cela peut mener.

La lune n’offre aucune issue, c’est un visage morne
D’une blancheur d’os effroyable.
Elle traîne derrière elle l’océan comme un crime obscur ; elle est calme,
Trou béant de désespoir total. J’habite ici.
Deux fois tous les dimanches les cloches ébranlent le ciel —
Huit langues puissantes annoncent la Résurrection.
À la fin, seul vibre le son grave de leur renommée.

Le cyprès se dresse alors, gothique.
Aux yeux levés sur lui, il désigne la lune.
La lune est ma mère. Elle n’a pas la patience de Marie.
Son vêtement bleu laisse échapper chauve-souris et hiboux.
Je voudrais tellement pouvoir croire à la tendresse —
Au visage de cette effigie, adouci par la lueur des cierges,
Qui poserait sur moi son regard bienveillant.

Je suis tombée de trop haut. Des nuages fleurissent,
Mystiques et bleus, à la face des étoiles.
Dans l’église les saints doivent être tout bleus,
À frôler les bancs glacés de leurs pieds délicats,
Et leurs mains et leur visage tout engourdis de sainteté.
La lune ne voit rien de tout cela. Elle est chauve, elle est cruelle.
Et le message du cyprès n’est que ténèbres — ténèbres et silence.

Traduit de l’anglais par Valérie Rouzeau, in Ariel, Poésie/Gallimard, 2009

Ariel – Faber and Faber

La tour noire – W.B Yeats

La tour noire est le dernier poème que Yeats ait écrit avant de mourir, le 28 janvier 1939.

Dites que les hommes de la vieille tour noire,
Bien qu’ils aient seulement à manger ce qu’un chevrier mange,
Que leur argent soit dépensé, leur vin devenu aigre,
Ont tout ce qui suffit à un soldat,
Que tous ils sont liés par leur serment :
Ces étendards n’entreront pas.

Là-bas dans la tombe les morts très droits se dressent,
Mais les vents montent du rivage :
Ils tremblent quand les vents grondent,
De vieux ossements sur la montagne tremblent.

Ils viennent nous corrompre ou nous intimider,
Ou encore murmurer qu’un homme n’est qu’un niais
S’il se soucie, alors que son roi légitime est oublié,
De savoir quel nouveau roi a repris son autorité.
S’il est mort depuis longtemps,
Pourquoi nous redoutez-vous tant ?

Là-bas dans la tombe filtre un pâle rayon de lune,
Mais le vent monte du rivage :
Ils tremblent quand les vents se mettent à gronder,
De vieux ossements sur la montagne tremblent.

Le vieux cuisinier de la tour qui doit monter, grimper
Pour attraper les moineaux dans la rosée du matin,
Quand nous sommes étendus dans le sommeil, nous hommes vigoureux,
Jure qu’il entend sonner le grand cor du roi.
Mais c’est un fieffé menteur :
Montons la garde, compagnons de même serment !

Là-bas dans la tombe l’obscurité se fait plus noire,
Mais le vent monte du rivage :
Ils tremblent quand les vents se mettent à gronder,
De vieux ossements sur la montagne tremblent.

21 janvier 1939

William Butler Yeats, Derniers poèmes, Verdier, traduction Jean-Yves Masson

* * *

Say that the men of the old black tower,
Though they but feed as the goatherd feeds,
Their money spent, their wine gone sour,
Lack nothing that a soldier needs,
That all are oath-bound men:
Those banners come not in.

There in the tomb stand the dead upright,
But winds come up from the shore:
They shake when the winds roar,
Old bones upon the mountain shake.

Those banners come to bribe or threaten,
Or whisper that a man’s a fool
Who, when his own right king’s forgotten,
Cares what king sets up his rule.
If he died long ago
Why do you dread us so?

There in the tomb drops the faint moonlight,
But wind comes up from the shore:
They shake when the winds roar,
Old bones upon the mountain shake.

The tower’s old cook that must climb and clamber
Catching small birds in the dew of the morn
When we hale men lie stretched in slumber
Swears that he hears the king’s great horn.
But he’s a lying hound:
Stand we on guard oath-bound!

There in the tomb the dark grows blacker,
But wind comes up from the shore:
They shake when the winds roar,
Old bones upon the mountain shake.

Le fils de la terre – Pentti Holappa

Ton pays natal s’est vengé sans pitié : ta mère ni ta sœur ne se souviennent même plus de toi, qui te virent partir et humblement courbées croyaient avoir élevé le fils d’un roi, puisque le départ d’un fils de roi est inévitable, comme la tombe qui est le terme des simples.

Eux, les simples, les bienheureux, ils t’ont oublié. Tu le savais, quand tu jouais à la lisière du ciel et sur la lune. Tu savais que ce jour effrayant, ce matin-là se lèverait sur un désert, aujourd’hui tu dois répondre de ton courage.

Aujourd’hui le fils de roi doit répondre de son manteau, car passant d’un seuil à l’autre il se voit convier à entrer, à s’asseoir sur le banc près de la porte, on lui demande d’où l’étranger vient-il, et quand partira-t-il, quand retourne-t-il dans son pays natal.

Aujourd’hui il faut écouter, regarder ces gens de la maison qui se rassemblent le soir venu dans la salle, et racontent l’histoire ancienne des héros morts, et tous ces noms nouveaux, secrets comme celui des anges et des enfants.

Aujourd’hui le pleureur doit partir et dévaler la longue ruelle bordée de maisons aux pignons gris, à l’échine grise, les chères maisons accroupies, prêtes à bondir, qui restent derrière le fuyard. Aujourd’hui il faut emporter ce cri comme un fardeau de pierre dans la lande pour en bâtir une tombe et , criminel ou estropié, redevenir un enfant au visage tranquille.

traduit du finnois par Gabriel Rebourcet in Il pleut des étoiles dans notre lit, Poésie/Gallimard – édition spéciale pour le Salon du Livre 2011

Carie dentaire à Paris – Heiner Müller

Quelque chose en moi me ronge

Je fume trop
Je bois trop

Je meurs trop lentement

Heiner Müller – Poèmes 1949-1995

traduit par Jean-Louis Besson, Jean Jourdheuil

Le braconnier – Sylvia Plath

C’était un bastion de violence —
Me bâillonnant de mes cheveux,
Le vent dépenaillait ma voix, la mer
M’éblouissait, les vies des morts
Se déroulant dans sa lumière en huile.

Je subissais la malveillance des ajoncs,
Leurs piquants noirs,
Le chrême onctueux de leurs fleurs de cierge,
Leur force efficace et leur beauté vraie
Mais forcenées comme un supplice.

Un seul lieu d’accès.
Odorants, bouillants,
Les sentiers étroits rampaient vers la combe.
Et les collets s’effaçaient presque —
Zéros béants sur rien,

Tendus, autour de quel ventre en gésine.
L’absence de cris
Faisait un trou dans l’air brûlant, un vide,
Taillis reclus.

Ce fut comme un effort, une hâte immobile,
Des mains serrés autour d’un bol de thé,
Un cercle obtus, brutal, sur le blanc de la porcelaine.
C’est lui qu’elles attendaient, ces morts fragiles,
L’attendaient en fiancées, l’excitaient.

Et nous étions, lui, moi, liés aussi —
Fils de fer tirés entre nous,
Piquets trop enfoncés pour pouvoir s’arracher,
Esprit comme un anneau
Coulissant soudain sur un long corps souple
Et la contraction m’étranglant d’un coup.

Sylvia Plath,  Arbres d’hiver, traduction de Françoise Morvan et Valérie Rouzeau, Poésie Gallimard, 1999