Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Catégorie: Témoignage

Mémoires d’une dame de cour dans la Cité interdite – Yi Jin

Philippe Picquier
ISBN : 978-2-877-302-753

Quatrième de couverture :
Entrée dans la Cité Interdite à treize ans, mariée « en cadeau » à un eunuque à dix-huit ans, He Rong Er servit la dernière impératrice de Chine jusqu’à la fin de son règne.
Après la chute du régime impérial, elle travailla jusqu’à la fin de sa vie comme femme de ménage. Avec cette dame de cour indiscrète, le lecteur pénétrera derrière ces hauts murs  » violets et rouges  » – comme l’écrivait Victor Segalen – dans l’intimité des chambres, dans les recoins des salles du palais et des cuisines. Il découvrira en ses moindres détails la vie quotidienne dans la Cité Interdite, mystérieuse,  » emmurée et dynastique « .
On s’informe des amusements et des distractions du palais. On apprend les goûts, les manies, les exigences et les impuissances des empereurs et des impératrices, et en particulier ceux de l’impératrice Cixi qui reste une des figures féminines les plus énigmatiques de l’histoire de la Chine et qui pouvait rapidement, aussi, transformer la vie d’une dame de cour en cauchemar.

Mon avis :
Ce livre, le seul témoignage direct d’une dame de la cour impériale chinoise, est le fruit de la rencontre improbable entre un jeune homme étudiant l’histoire à l’université de Pékin et une vieille voisine solitaire qui, peu à peu, lui raconte son histoire, celle d’une jeune fille entrée à treize ans dans Cité Interdite qui finira sa vie en travaillant comme femme de ménage.
Ce qu’a pu être la vie de ces femmes entrées et bien souvent mortes comme des dames de compagnie ou des concubines anonymes -beaucoup ne rencontrèrent jamais l’Empereur- fut l’objet de nombreuses spéculations. Dans son roman Impératrice de Chine, Pearl Buck raconte la vie de la concubine Yehonala et son ascension au sein d’un monde implacable pour finalement devenir l’Impératrice Tseu-Hi. Personnage dont on découvre soudain l’existence en chair et en os dans ce court récit. Y compris certains aspects plutôt déroutant quand on a surtout le souvenir de l’histoire riche en détails, mais policée, de l’écrivaine américaine.

Le récit se divise en quatre parties : la première intitulée La vie des dames de cour raconte la vie quotidienne, les règles extrêmement strictes qui régissent la  vie des dames au sein de différents pavillons de la Cité Interdite. Un nombre incalculable de consignes régissait leurs moindres faits et gestes : depuis l’habillement jusqu’à la position à adopter pour dormir, en passant par les déplacements, les repas et leurs tâches.

La vie quotidienne de l’impératrice douairière Cixi, outre l’aspect évident de certains moments de son emploi du temps, que ce soit la lecture des rapports politiques ou d’autres plus particulier (comme par exemple le bain avec deux baignoires différentes : une pour la partie haute, une pour la partie basse), comporte en plus des précisions intéressantes sur les superstitions et les fêtes qui avaient cours à la Cité Interdite et notamment sur l’intervention de chamanes au cours de ce qui était appelé « la fête de la viande ».

La troisième partie, Le petit et le grand remplissage des greniers rapporte principalement les jeux, les oracles et les rares amusements qui avaient lieu à différentes époques de l’année.

Le livre s’achève sur une quatrième partie un peu différente des trois premières. Alors que celles-ci tournaient autour de la cour et de ses usages, cette partie, La vie de He Rong Er avec l’eunuque Liu, raconte comment elle fût donnée comme cadeau en mariage à un eunuque et ce qui en découla. Bien que très courte,  décrite avec beaucoup de sobriété et peu de détails en comparaison avec le reste, on ressent assez douloureusement de quelle façon tourna la vie de cette toute jeune fille de dix-huit ans. Après la mort de son mari, elle de manda à retourner au palais, et chose extraordinaire, on le lui autorisa.

Outre Mémoire d’une dame de cour dans la Cité Interdite il existe un autre ouvrage sur la cour intitulé Mémoire d’un eunuque dans la Cité Interdite, également publié par Picquier.

Le Tremblement – Lionel-Édouard Martin

Haïti, 12 janvier 2010
Arléa
ISBN :
978-2-86959-908-6

tremblementQuatrième de couverture :
12 janvier, Port-au-Prince. La terre tremble. Un pays tout entier s’effondre. Lionel-Édouard Martin était à Port-au-Prince, ce jour-là. À 16 h 52, il se servait une bière dans sa chambre, à l’hôtel Karibé.
Pourquoi réchappe-t-on d’une telle catastrophe ? Par quelle configuration du sort d’autres meurent-ils et pas vous ? Chance ? Hasard ? Ou tout simplement un enchaînement de circonstances qui fait que vous êtes comme oublié par la catastrophe ? Vous devriez être mort, vous êtes vivant.
Minute par minute, Lionel-Édouard Martin raconte les trois jours qui ont suivi le tremblement de terre d’Haïti. Il dit le silence, la stupeur absolue, mais aussi la solidarité immédiate, les signes ténus mais tenaces de la vie qui s’organise. Faisant le décompte macabre des amis et collègues disparus, il dit le désespoir de ceux qui restent, les rencontres et les conversations qui aident à tenir, et à vivre.
Ce texte n’est pas un reportage. C’est une parole de survie.

Mon avis :
Paru en mars aux éditions Arléa, ce récit d’un survivant du tremblement de terre est l’un des premiers à avoir été publié ; écrit dans l’urgence, mû par la nécessité de raconter ce bref moment où tout a basculé et les jours interminables qui suivront.
Loin des images que l’on a pu voir et lire dans les journaux, le spectaculaire  morbide est totalement absent : les faits, petits et grands, sont narrés avec une humanité et une pudeur exemplaires. Les bonnes nouvelles, les retrouvailles avec ceux qui ont survécus, le partage simple d’un vieux rhum, l’incertitude vis-à-vis de ses connaissances, des autres humains qu’il côtoie, la liste des morts connus, qui s’allonge petit à petit, grignotant le monde connu, l’ancien, celui d’hier.
Au milieu de ce récit d’un quotidien précaire et incertain, se mêlent pourtant des réflexions sur la littérature, sur le lien entre le fil des textes, du texte, le sens des mots et celui de la vie ; inscrivant une brève période temporelle  dans une vaste continuité. La fin d’un monde tel qu’il le connaissait et les bâtiments en ruine, l’incertitude du moment et la difficulté de joindre ses proches, l’avenir et l’évacuation, qui s’apparente à un véritable retour parmi les vivants, le retour aux formalités administratives dans les différents aéroports, puis le vol du retour vers la Martinique.

L’écriture est tout à la fois lyrique et mesurée, parfaitement accordée au texte auquel elle donne une magnifique puissance qui ébranle  et marque les esprits sans apitoyer le lecteur, mais l’oblige à regarder au fond de lui.

Il aurait été reproché à l’auteur d’avoir écrit ce texte alors qu’il était dans une situation relativement « confortable » par rapport à celle de milliers d’autres haïtiens : faut-il une justification pour écrire ? Ce récit n’est pas un catalogue de détails sordides. Ce n’est pas non plus le récit d’une survie ou d’exploits héroïques et à aucun moment ce n’est la volonté de l’auteur. Avoir pu attendre l’évacuation dans des conditions sanitaires correctes ne signifie pas que c’est une partie de plaisir d’où est absente la peur, le doute, la soif. Ne pas avoir été blessé soi-même ne signifie pas que la vue de tout ce que l’on a connu en ruine nous laisse indifférent, et encore moins que la mort de ceux que nous avons pu connaître ne nous marquera pas douloureusement.

Share

J’avais peur de Virginia Woolf – Richard Kennedy

Editions Anatolia
ISBN : 978 – 235406 – 0107
Traduit de l’anglais par Béatrice Vierne

peur_woolfPrésentation de l’éditeur :
Imaginez un peu que votre premier emploi soit celui de grouillot de Virginia Woolf. Nous sommes en 1926, à Londres, et Richard Kennedy, naïf adolescent de seize ans, doué pour le dessin, est mis en apprentissage dans la maison d’édition Hogarth Press, dont les patrons sont les redoutables mais fascinants Leonard et Virginia Woolf. Commencent alors de savoureuses mésaventures : Richard s’essaie à l’amour avec les femmes dissolues de la capitale (à seize ans!), s’efforce d’installer dans l’imprimerie une étagère qui ne tombera pas sur l’irascible Leonard (elle choit lamentablement) et se hasarde à prendre une décision importante concernant l’impression d’un des livres de Mrs Woolf (décision mal pensée, qui déclenchera une crise de nerfs chez son méthodique patron). Tout au long de cette joyeuse rétrospective, Kennedy nous offre un rare aperçu de l’univers de Bloomsbury, vu depuis l’entrée de service. Ce charmant récit sur le passage à l’âge adulte saisit au vol un moment béni de l’histoire de la littérature anglaise, certes, mais mieux encore, il capture cet instant magique dans la vie de tout adolescent, celui où il apprend soudain qu’un vaste monde est là, qui l’attend, et qu’en dépit des bévues qu’il pourra commettre, ce monde est accueillant et plein de promesses.

Mon avis :
Véritable ovnis littéraire, ce livre est un témoignage unique, sans fard et révélateur sur Virginia et Leonard Woolf. L’introduction, très bien écrite et présentant ce récit de manière intrigante et intelligente, en le complétant plus qu’en dissertant inutilement dessus, nous décrit un jeune Richard d’une naïveté sans bornes ; cette naïveté qui le distingue et donne à ses souvenirs toute sa saveur. Le regard qu’il pose sur ses patrons et son entourage est entier, franc et n’est pas influencé par la réputation et la célébrité de ces derniers. Bien que relatés une quarantaine d’années après, ses souvenirs sont d’une extrême vivacité, agréables à lire. Pleins d’humour, de tendresse et d’une franchise propre à l’adolescence que beaucoup de gens perdent malheureusement par la suite.

Cette naïveté, cependant, est son meilleur atout. Il possède l’honnêteté inexpérimentée des adolescents, qui était encore l’apanage de Denton Welch au jour de sa mort et que Rousseau garda tout au long de sa vie. Cette inexpérience, c’est aussi de la sensibilité : comme il n’a pas de carapace sociale, comme il ne possède pas à revendre cet esprit superficiel qui permet de détourner la vérité et de la passer à la moulinette, il est à cette époque ce que Wyndham Lewis a appelé le « nigaud révolutionnaire » : quelqu’un qui pose les questions que les gens plus avertis redoutent de poser et qui obtient, de ce fait, des réponses qu’ils n’auront jamais.

Cet extrait de l’introduction résume parfaitement l’état d’esprit du narrateur, sa manière de penser et de commenter ce qu’il vit, ce qu’il voit. Une des anecdotes que j’ai trouvé particulièrement savoureuse est celle où, interrogé sur ce qu’il pense de l’œuvre de sa patronne, Richard répond qu’à son avis, elle a moins de talent que Tolstoï pour créer ses personnages. Je vous laisse imaginer le reste. Illustré par de nombreux croquis de l’auteur, c’est un livre très divertissant et rapide à lire, un peu trop même, on reste sur sa faim, regrettant de ne pas en lire plus sur ces deux ans passés à la Hogwart Press. Il n’y a pas besoin d’avoir lu des ouvrages de Woolf pour apprécier cet ouvrage, mais ceux qui ont lu des biographies de Woolf ou du groupe de Bloomsbury seront plus à même d’apprécier la mordante naïveté des propos tenus par Kennedy, tant ils contrastent avec le « discours officiel » couramment tenus à leurs propos.

Share