Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Catégorie: Théâtre

Sarah Kane (3 février 1971 – 20 février 1999)

Il y a dix ans se suicidait la dramaturge anglaise Sarah Kane. La loi sur le copyright m’interdisant de reproduire l’extrait de 4.48 Psychose que je voulais vous faire partager, je me contente de l’extrait suivant, tiré du site internet d’une compagnie de théâtre (La compagnie des songes), qui a dû, en toute logique, recevoir l’aval des éditions de L’Arche)

… je suis triste

je sens que l’avenir est sans espoir et que tout ça ne peut pas s’arranger

je suis fatiguée et mécontente de tout

je suis un échec total sur le plan humain

je suis coupable, je suis punie

j’aimerais me tuer

j’étais capable de pleurer avant mais je suis maintenant au-delà des larmes

j’ai perdu tout intérêt pour les autres

je ne peux pas prendre de décisions

je ne peux pas manger

je ne peux pas dormir

je ne peux pas penser

je ne peux pas vaincre ma solitude, ma peur, mon dégoût… »

« …je suis arrivée à la fin de cette effrayante de cette répugnante histoire d’une conscience internée dans une carcasse étrangère et crétinisée par l’esprit malveillant de la majorité morale…

4.48 Psychose, L’Arche, 2001 pour la traduction française, effectuée par Évelyne Pillier

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Le jour, et la nuit, et le jour après la mort – Esther Gerritsen

Traduit du néerlandais par Monique Nagielkopf
Éditions Théâtrales
Titre original : De dag en de nacht en de dag na de dood
ISBN : 978-2842602956

jour_nuitRésumé (quatrième de couverture) :
Durant le jour, et la nuit, et le jour, après la mort de la mère, son fils, son mari et son frère se heurtent, s’épaulent, commencent à apprendre à vivre sans elle. De l’injustice de la situation à son fatalisme, ces trois hommes se confrontent à leurs émotions: sobriété et dignité pour l’un; perte de repères pour l’autre; et le frère, super-héros dans l’impossibilité de sauver sa propre famille. Une écriture pudique vers l’épure.

Mon avis :

Une seule façon de résumer cette pièce, de dire ce que j’en pense. Et cet avis tient en deux mots, deux tous petits mots posés sur une balance : « C’est vrai ». Tout sonne vrai. On y est. La perte de repère, le refus de cette mort qui prend corps non au moment où la personne meurt, mais deux ou trois jours après. Ce lendemain au goût de cendres que rien ne viendra jamais laver et ces sensations qui nous fracassent le cerveau. Une écriture pudique vers l’épure. En voilà de la périphrase aseptisée, calibrée, mesurée. Est-ce qu’il faut pleurer ou se rouler par terre pour qu’une douleur résonne ? Est-ce qu’on mesure un chagrin au cri que l’on pousse ? Personnellement j’en doute fort. Ce qui est délicat, c’est de trouver l’équilibre entre sa propre peine et ce que la société, les mœurs, l’entourage, les Autres -au sens large- attendent de nous comportementalement, socialement, humainement et psychologiquement parlant. Nous n’avons aujourd’hui plus de normes quand la mort nous frappe, quand nous vivons un deuil pour reprendre ce pudique vocabulaire si largement employé. C’est de cette perte de repère, de ce chagrin sans bornes que l’on vit tout en refusant ce droit à l’autre parce qu’il nous gêne, comme le père et le fils le vivent dans la pièce. Comme si certains devaient souffrir plus et d’autres moins. Absurde ? Oui, totalement. Et pourtant la complexité des relations humaines à l’heure actuelle rend cette question pertinente, palpable quand c’est le pivot d’une famille -ici la mère- qui disparaît.
La culpabilité des vivants et le sentiment de leur propre impuissance, leur maladresse entre eux, puisque privé de tout repères, l’avenir incertain et la question du comment vivre maintenant ? , c’est tout cela dont il est question ici.
La pièce de Gerritsen est terriblement actuelle dans le soulèvement de toutes ces questions, de tous ces problèmes, effleurant du bout de l’ongle, grattant doucement  la complexité de l’âme et des sentiments humains. Pas un mot de trop, pas de pathos. Rien que du vrai, tellement vibrant, tellement cru que le mot vécu rôde dans un coin de la marge pendant la lecture.

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Feuilles (Leaves) – Lucy Caldwell

ISBN : 978-2-84260-273-4
Traduit de l’anglais (Irlande du Nord) par Séverine Magois
Editions Théatrales

Résumé (quatrième de couverture) :
La jeune Lori est de retour parmi les siens, à Belfast, après un premier trimestre dans une faculté londonienne où elle a tenté de mettre fin à ses jours.
Ses parents et ses deux sœurs ne savent ni ne comprennent ce qui s’est passé au juste. Dans ce drame noué à l’ombre du conflit irlandais, le père et la mère, démunis, essaient de démêler l’écheveau de cet échec. Les trois sœurs s’efforcent quant à elles de définir ce qu’elles sont devenues les unes pour les autres au sortir de l’enfance. Lucy Caldwell aborde avec délicatesse la question du suicide des adolescents et nous offre des personnages particulièrement attachants.
Elle ausculte les relations familiales avec subtilité à travers une écriture faussement ordinaire, précise et rythmée, souvent teintée d’humour.

Les personnages :

La famille Murdoch
David, proche de la cinquantaine
Phyllis, proche de la cinquantaine
Lori, dix-neuf ans
Clover, quinze ans
Poppy, onze ans

Cadre
Belfast, de nos jours

Mon avis :
Mes dernières lectures de pièces de théatre remontent à plusieurs années, quand j’étais encore au lycée. Une étude de la pièce de Dürenmatt, La visite de la vieille dame, en français et dans sa version originale en allemand (Der Besuch der Alten Dame pour les curieux). Depuis, plus rien, jusqu’à Feuilles, sous-titré Leaves, pour des raisons de traduction comme le précise une petite note : la traduction en français est incomplète et ne rend pas la polysémie du titre anglais. Leaves signifie feuilles, mais également partir.

D’autres indications figurent, notamment concernant l’emploi des différents tirets utilisés
( / pour indiquer qu’un personnage prend la parole avant qu’un autre ait fini de parler ; pour indiquer que la tension produite par la réplique doit être maintenue ) Ces indications ne sont pas utiles que pour les personnes désirant jouer cette pièce, elles sont utiles pour une lecture vivante de la pièce, rendant palpable les tensions et les difficultés qu’éprouvent les protagonnistes à communiquer.

Les didascalies sont très précises en ce qui concerne le décor et sa description, on visualise parfaitement les pièces, à la fois comme si c’était la réalité ou un film mais on parvient aussi à l’imaginer en train d’être jouer sur scène. Ce dernier point peut paraître paradoxale, mais souvent en lisant du théatre, il est facile de se représenter l’action exactement comme on le ferait pour un roman, et dans certains cas, en le voyant effectivement la pièce jouée sur scène, on est déçu, l’action semble plus artificielle, moins aisée, moins naturelle que prévu.

La quatrième de couverture décrit très bien le style de Lucy Caldwell (née en 1981 à Belfast, Leaves est sa première pièce longue) : faussement simpliste. Une simplicité qui n’est qu’apparente et utilise des phrases quotidiennes pour amener des questions plus métaphysiques de manière ordinaire, naturelle, pas comme un livre de philosophie le ferait mais tout à fait comme le ferait une personne au cours d’une conversation sur la vie, avec toutes les questions, les doutes et les angoisses que ces questionnements recèlent tout au long de la vie et à l’adolescence de manière plus particulière. Les disputes entre les trois soeurs que l’on sent poindre puis éclater sur la page, de manière larvée sans que l’on comprenne vraiment comment elles en sont arrivées là, les silences lourds et maladroits entre Lori et sa mère, Lori et son père, les repas à la table familiale, tout ces petits riens, ces tensions familiales que l’on touche tous -sauf quelques rares cas- du doigt un jour ou l’autre, forment, avec les grandes questions existentielles, le point central de Leaves.

La question du suicide est traitée de manière délicate, presque sans avoir l’air d’y toucher et justement mise en avant par cette délicatesse, cette humanité, cette incompréhension qui voisine avec le besoin désespéré de comprendre le geste de Lori et la difficulté de l’intégrer à l’histoire familiale, sans en faire un tabou ni l’effacer de la mémoire.

Pour ceux à qui la question du conflit nord-irlandais ferait peur, vous n’avez aucune inquiétude à craindre, c’est un calque, un cadre lointain dont la connaissance permet certes de comprendre toutes les subtilités de certaines répliques, mais si vous n’y connaissez rien, vous ne serez pas non plus totalement amputé.

Leaves m’a, en tout cas, redonné envie de lire du théatre.

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