Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Apprentissage

Les trois lumières – Claire Keegan

Sabine Wespieser
Traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin
Titre original : Foster
ISBN : 978-2-84805-095-9


Un très court roman au phrasé simple et aux mots du quotidien, dépourvus de toute fioriture. Ainsi pourrait-on résumer Les Trois Lumières. Un dimanche juste après la messe, une fillette que l’on devine âgée d’une dizaine d’années est conduite par son père dans une ferme tenue par un couple pour soulager la famille de sa présence, le temps que sa mère accouche d’un énième rejeton. Son père oubliera sa valise et partira sans même un au revoir. Comme dans un conte, la petite, dépourvue de tout, revêtira d’autres vêtements, entrant ainsi dans un monde totalement différent, à la fois pour elle et pour nous.

Elle passera l’été chez ce couple sans enfant, mais aux vêtements de garçons curieusement rangés dans une armoire. Un drame que l’on devine et autour duquel ne tourne pas l’intrigue du roman. Ses circonstances et l’enfant absent ne sont qu’évoqués brièvement par l’indiscrétion d’une commère, de façon aussi incongru et imprécise que ses questions indiscrètes et ses commentaires dispensables. Peu à peu la petite, dont le nom n’est jamais mentionné et les Kinsella s’habituent à leurs présences mutuelles, s’apprivoisent.
La raison d’être du roman, ce sont les gestes du quotidiens vu par les yeux de la fillette. Ces petits riens dont la description fragile, anecdotiques et pourtant incroyablement précise vient donner au texte toute sa force. On devine, sans qu’il ne soit jamais nécessaire de le préciser, combien la maison de la fillette et cette grande ferme silencieuse sont différentes, combien leurs habitants le sont aussi. De cette maison qu’elle a quittée, on ne sait rien non plus. Sans la mention de la grève de la faim de Bobby Sand, rien ou presque (le chapelet en plastique, la voiture…) ne permettrait de situer l’action du roman en 1981.

Les Trois Lumières est un roman simple et beau, dont la lecture a été malheureusement un peu défloré par l’avalanche de critiques dithyrambiques et parfois larmoyantes.

Une odeur de gingembre – Oswald Wynd

Folio Gallimard
Traduit de l’anglais par Sylvie Servan-Schreiber
Titre original : The Ginger Tree
ISBN : 978-2-070-309-054

Quatrième de couverture :
En 1903, Mary Mackenzie embarque pour la Chine où elle doit épouser Richard Collinsgsworth, l’attaché militaire britannique auquel elle a été promise.
Fascinée par la vie de Pékin au lendemain de la Révolte des Boxers, Mary affiche une curiosité d’esprit rapidement désapprouvée par la communauté des Européens. Une liaison avec un officier japonais dont elle attend un enfant la mettra définitivement au ban de la société. Rejetée par son mari, Mary fuira au Japon dans des conditions dramatiques. À travers son journal intime, entrecoupé des lettres qu’elle adresse à sa mère restée au pays ou à sa meilleure amie, l’on découvre le passionnant récit de sa survie dans une culture totalement étrangère, à laquelle elle réussira à s’intégrer grâce à son courage et à son intelligence.
Par la richesse psychologique de son héroïne, l’originalité profonde de son intrigue, sa facture moderne et très maîtrisée, Une odeur de gingembre est un roman hors norme.

Mon avis :
En 1904, une jeune fille de la petite bourgeoisie écossaise est envoyée au bout du monde épouser un homme qu’elle n’a pour ainsi dire jamais vu. Nous faisons la connaissance de la jeune Mary Mackenzie, âgée de vingt ans, sur un bateau en partance pour la Chine, en compagnie de son chaperon. Curieuse et naïve, elle a grandie préservée de tout, ainsi que le voulait l’éducation victorienne. Sa mère restée en Écosse, son chaperon, les étrangers qui l’entourent, tout le monde semble être mieux informé qu’elle sur ce qui l’attend, et sur la façon dont elle s’y adaptera, de gré ou de force ne peut-on s’empêcher de songer entre quelques lignes. Quand la première épreuve surviendra, elle apprendra rapidement que les gens ne sont pas toujours ce qu’ils semblent être, et que le vernis social n’est rien d’autre qu’une sauvegarde des apparences.

L’arrivée en Chine, au sein de la petite communauté repliée sur elle-même que constituent les européens un peu plus de deux ans après la fin de la guerre des Boxers, n’aura rien de très amusant et les premières difficultés, présageant des lendemains bien difficiles, même pour qui n’aurait pas lu la quatrième de couverture, vont rapidement poindre. C’est ici une question religieuse, l’injonction faite à Mary de rejeter l’église d’Écosse pour embrasser la foi anglicane, chose à laquelle elle se refusera et qui provoquera la colère de son futur époux, là certaines allusions silencieuses au budget du ménage -dont Mary ignore tout et dont elle est, volontairement, tenue à l’écart. Une précision à la fin du récit fait écho de manière assez révoltante à cette ignorance-  ou encore le refus catégorique de son époux face aux demandes de sa femme pour apprendre le chinois, ne serait-ce que pour donner correctement des ordres à ses domestiques.

La liaison avec l’officier japonais n’est qu’un bref passage, un simple fait dont les conséquences bouleverseront à jamais la vie de Mary qui, enceinte, se retrouvera mise à la porte par son mari, qui laisse pour unique consigne de la renvoyer chez sa mère, ce qui, bien évidemment n’arrivera pas. Elle arrivera au Japon, et tant bien que mal, y restera pendant trente-cinq ans, jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale, traversant tremblements de terre et coups du sorts avec, non du courage, mais plutôt une sorte de sagesse avisée, de pragmatisme et de bon sens que Mary elle-même qualifie « d’écossais ». Elle n’aura plus jamais de nouvelle de sa mère après que cette dernière n’ait été avertie de sa situation, honteuse encore aujourd’hui -sans doute pas ouvertement, mais sournoisement sans aucun doute-  plus que scandaleuse à l’époque. Elle ne recevra qu’une note, à la mort de sa mère adressée « à Mary Mackenzie, autrefois Collingsworth », quelques mots lapidaires qui pourraient faire concurrence à Talleyrand.

C’est à travers les descriptions de Mary, à travers son journal et plus rarement ses lettres que nous découvrons une image de la Chine au tout début du XXe siècle, une Chine sur le déclin, gouvernée par l’impératrice Cixi, entr’aperçue lors d’une visite officielle à la Cité Interdite. Une Chine où pullulent les mendiants, et tout le monde de prévenir la toute jeune femme qu’elle finira par s’y habituer, ce qui ne sera jamais le cas.
La peinture du Japon est elle aussi sans complaisance, peut-être encore plus marquante que celle de la Chine, et parce que Mary y passera une grande partie de sa vie, et sans doute parce que ce fût le cas de l’auteur, qui y naquit  de parents écossais en 1913 et ne se rendit en Écosse qu’à l’âge de dix-neuf ans. Loin de dépeindre un Japon idyllique et merveilleux aux coutumes intactes et aux raffinements inouïs des quartiers de Yoshiwara, on nous décrit les problèmes de confort, les subtilités de la langue des femmes dont Mary saura user à merveille quand il le faudra, les inégalités entre les hommes et les femmes -qui nous semblent encore plus écrasantes que sous nos latitudes- à travers la personne de Aiko. Plus anecdotiques mais sans doute encore plus savoureux, les commentaires de Mary quant aux tentatives d’adaptation de la cuisine occidentale qui semblent particulièrement ratées ou les désirs des japonaises de se vêtir à l’européenne, ce qui ne semble guère être seyant sur elles.

Une odeur de gingembre est un roman prenant dont la forme, mêlant lettres et journal intime, rend avec subtilité et une facilité trompeuse l’étonnante trajectoire de la vie de Mary Mackenzie, qui va se détacher de tous les schémas établis pour tracer le sien, avec un  remarquable  sens de l’à-propos et une intelligence qui pour être empirique n’en est pas moins exceptionnelle.

Je conclus cette note par un remerciement à la personne qui a eu l’adorable idée de m’offrir ce livre, après l’avoir échangé puisque le premier exemplaire cachait en réalité Stendhal sous sa couverture !

Quand j’étais nietzschéen – Alexandre Lacroix

Flammarion
ISBN : 978-2-08-122167-3

Quatrième de couverture :
« A seize ans, j’ai découvert les livres de Nietzsche.
J’ai lu La Généalogie de la morale au moment de mon anniversaire. Ces lectures m’ont plongé dans une douce, amère et terrible folie. Leur effet a duré un peu plus d’un an. Pendant quatorze mois, j’ai vu le monde, j’ai parlé, j’ai agi, j’ai respiré même à travers Nietzsche. Rien d’autre n’existait, j’étais habité par sa pensée, possédé par elle. Le livre que vous tenez entre les mains est une reconstitution, aussi fidèle que la mémoire le permet, de cette possession.

Mon avis :
Si le roman d’Alexandre Lacroix peut, au premier abord, passer pour un énième récit d’adolescence de plus, cette illusion explose dans les premières pages du livre tant l’angle d’approche est particulier. Si globalement la trame est similaire à celle de la majorité des récits du genre, c’est-à-dire les amitiés, les études, le fossé avec la famille, les découvertes sexuelles et les relations amoureuses naissantes, cette trame est éclairée d’une façon toute à fait inhabituelle, puisqu’il ne s’agit pas d’une simple énumération chronologique mais bel et bien des conséquences de la rencontre d’un adolescent idéaliste avec la philosophie de Nietzsche. Loin de s’en tenir à une interprétation théorique, Alexandre en expérimente littéralement les déclarations.
Avec son meilleur ami Franck, ils vont ainsi commettre des actes qui nous semblent complètement hors de propos, à la fois choquant et fascinant : tuer un chat, interrompre une messe, agresser des gens. On reste partagé entre la désapprobation et une certaine curiosité devant leurs tentatives successives pour vivre en accord avec leurs principes.  Choquant parce que ce sont des actes interdits, répréhensible pénalement et allant à l’encontre de la liberté et de l’intégrité des autres. Fascinant, non dans une optique d’admiration, mais parce que ces actes titillent cette curiosité de savoir que nous franchissons une limite, d’éprouver la viabilité de simples paroles, et en les prennant au premier degré, de pouvoir ensuite s’en détacher et les considérer avec un regard évolué et averti.
Des extraits de l’œuvre de Nietzsche ponctuent le récit, précisant l’origine de certains actes. Un certain nombre de paramètre vont faire évoluer le narrateur, jusqu’à la scène de l’examen, qui est extrêmement savoureuse, autant parce qu’elle permet d’avoir une explication possible, quoique apparemment scolaire des théories nietzschéennes –parmi des centaines- que parce qu’elle est réalité en totale contradictions avec les idées de l’Alexandre âgé de vingt-deux ans.  (ceci étant, je ne suis absolument pas familière de Nietzsche, malgré quelques rapides incursions et lectures en diagonale. Je trouvais qu’on le citait un peu trop à n’importe quels propos. L’éventualité que je me plante sur ce que j’avance juste avant n’est pas à exclure.)
Avant de clore son récit, le narrateur devenu adulte, marié et père de famille revient sur l’adolescent qu’il fût, avec un regard lucide et amusé sur la période troublée et violente que fût son adolescente, conscient que, par rapport à ses idéaux d’alors, il a certainement « déchu », mais, en tant qu’adulte, il considère cela comme une évolution sincère et réaliste.

Voilà ce que je suis devenu : père de famille, soucieux, appliqué, préoccupé, surmené. Par rapport aux promesses que je m’étais faites dans ma jeunesse – ne jamais sombrer dans la normalité, ne pas rentrer dans le rang, cracher sur le troupeau – j’ai déchu, c’est sûr.
[…]
L’adulte que je suis devenu déplairait probablement à l’adolescent que j’étais. […] Mais moi, inversement, je l’aime bien. J’éprouve une affection sincère pour ce jeune homme, et tous les autres de son âge qui ruent dans les brancards, qui refusent de s’avouer vaincus, comme le leur enjoint si complaisamment la société, et qui mettent la pagaille à la moindre occasion. Même s’il entre là-dedans une part de naïveté, de méchanceté crasse, d’ingratitude, voire un manque d’intelligence, je sais que les jeunes nietzschéens sont au plus près, non pas de la pensée de Nietzsche, mais du scandale de l’existence.

Quand j’étais nietzschéen est un roman d’apprentissage, pour reprendre les termes du quatrième de couverture, non dépourvu d’intelligence ou d’humour, mais qui serait peut-être mieux dans les mains des « adultes » pour qu’ils n’oublient pas les adolescents qu’ils furent plutôt que dans celles de tous les adolescents qui pourraient en faire une lecture sans recul. Quoique l’âge soit heureusement relatif.

Note : Un ami m’a donné une petite astuce pour ne plus jamais se tromper quand on écrit Nietzsche.
Il suffit de penser à niet, comme en russe, puis d’ajouter les lettres dans le sens inverse de l’alphabet : Z, S puis C. Ne pas oublier le -e, et le tour est joué.

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Le fond des forêts – David Mitchell

Traduit de l’anglais par Manuel Berri
ISBN : 978-2879296128
Titre original : Black Swan Green

Résumé (quatrième de couverture) :
« Superman 2 passait à la télé. Je l’avais vu au cinéma de Malvern il y avait à peu près trois ans. Le film était assez bien mais pas au point de lui sacrifier un lac gelé rien qu’à moi. Clark Kent renonce à ses pouvoirs tout ça pour avoir des rapports sexuels avec Lois Lane dans des draps de satin. Qui serait assez stupide pour faire un échange pareil ? Quand on peut voler ? Dévier des missiles atomiques vers l’espace ? Remonter le temps en faisant tourner la Terre à l’envers ? »

1982, dans un petit village du Worcestershire. Jason Taylor, treize ans, essaie de réussir son entrée dans l’adolescence. Et ça n’est pas chose facile. À l’école ou chez lui, Jason affronte l’incompréhension et le mépris : ses camarades raillent son bégaiement, ses parents ne cessent de se disputer. Mais Jason mène une vie secrète, dans un monde à lui peuplé de visions étranges et de figures ambiguës. Portrait de famille, chronique de l’Angleterre de Thatcher, roman d’apprentissage à la lisière du fantastique, Le Fond des forêts est avant tout une suite de variations éblouissantes sur l’adolescence et ses multiples facettes. Après Écrits fantômes et Cartographie des nuages, deux romans qui traversaient l’espace et le temps, David Mitchell nous offre un texte plus personnel, d’une puissance poétique exceptionnelle.

David Mitchell est né en 1969 à Southport, dans le Lancashire. Il a vécu plusieurs années au Japon et a enseigné l’anglais à Hiroshima. Il vit à présent en Irlande. Lauréat de nombreux prix littéraires, il a été deux fois finaliste du Booker prize. Avec ce troisième roman traduit en français, il s’affirme comme un des auteurs les plus singuliers de sa génération.

Mon avis :
Se plonger dans Le fond des forêts, c’est comme s’attabler devant une assiette de pancakes fait maison, encore tout chauds et que l’on arrose généreusement de sirop d’érable pour en découper ensuite de larges bouchées et les dévorer avec gourmandise. Rien de gastronomique, rien de compliqué mais cette délicieuse odeur de pâte chaude, celle, presque douçâtre, du sirop d’érable, le bruit des couverts qui tintent contre le porcelaine de l’assiette, l’agréable sensation de satiété qui gagne peu à peu un corps tout juste réveillé tandis que l’attend une journée de liberté.

Le fond des forêts, c’est d’abord la restitution vivante d’une ambiance, d’une atmosphère par le biais du narrateur, Jason. C’est cette conjugaison faussement simpliste de la vie quotidienne et des grands questionnements, de la lutte intérieure qui nous déchire au moment du passage à l’adolescence, période d’autant plus douloureuse pour tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule, qui ne se plient pas au totalitarisme d’une cour de collège, d’une bande structurée sachant se faire respecter, des diktats de la mode, de pensée et d’actions, au moins pour sauver les apparences. La vie de Jason est semblable à celle de milliers d’autres adolescents de son âge : son père est cadre dans une enseigne de supermarché, sa mère femme au foyer. Coincé entre une grande sœur brillante qui va entrer à l’université, un cousin, Hugo, plus déluré que lui et qu’il s’efforce de copier, des amis qui eux aussi tâtonnent, Jason s’efforce de se trouver.
Roman d’apprentissage, c’est tout ce chemin que Le fond des forêts relate, ces mille et une étapes marquant cette évolution : découverte de la lecture et de la langue avec une vieille dame excentrique et cultivée, les premiers émois de l’amour et la jolie Dawn Madden, garçon manqué à la langue bien pendue, la mort, la guerre. Adolescent sensible, Jason se sent souvent à l’écart des autres et de leurs goûts, de leurs centres d’intérêts et préfère chercher un refuge dans les bois autour de Black Swan Green, seul au milieu des arbres. Il finira pourtant par réussir à s’imposer de manière aussi forte qu’inattendue.
En arrière-plan, la guerre des Malouines, les réformes économiques de Margaret Thatcher mais aussi Les chariots de feu, les punks, Ted Hughes et tant d’autres éléments qui donnent au roman cette ambiance particulière, vivante, palpable. Le personnage de Jason n’est pas sans rappeler, en moins douloureux, d’autres personnages : Billy du film Billy Elliot, ou encore Shaun de This Is England.

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Apprendre le mannois

Le mannois, parfois appelé le manx, est une langue celtique de la branche des langues gaéliques. Comme son nom l’indique, elle est parlée sur l’île de Man.

Proche du gaélique écossais, cette langue présente une construction particulière qui la différencie des autres langues de type celte.

Pour autant, la prononciation et l’orthographe sont, de mon point de vue, beaucoup plus simple que dans d’autres langues, comme le gallois par exemple.

Pour ceux qui ont envie de d’apprendre à lire et à prononcer quelques mots dans cette langue originale, le site Ynsee Gaelg (Learn Manx) propose des leçons classées par difficulté (débutants, intermédiaires, avancés), des enregistrements pour la prononciation des mots, et des mots-croisés pour débutants.

Les plus avancés trouveront des histoires à lire.

Un site amusant pour aller à la rencontre d’une langue méconnue.
Pour en savoir plus sur l’île de man. (l’image a été prise sur ce site)