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Tokyo Sisters – R. Choël et J. Rovéro-Carrez

Tokyo Sisters. Dans l’intimité des femmes japonaises
Éditions Autrement
ISBN : 9782746714755

tokyo_sistersQuatrième de couverture :
Une femme en kimono monte un escalator, son portable vissé à l’oreille.
Un couple endimanché donne la becquée à une peluche dans un restaurant chic. Une longue file de jeunes femmes attendent sagement leur tour dans une vente privée de luxe. Scènes ordinaires du Tokyo des années 2000. Une ville si loin de nos références occidentales, une culture que l’on juge souvent trop vite, faute d’en cerner la complexité. Tombées sous son charme, Raphaëlle Choël et Julie Rovéro-Carrez tentent un décryptage, fruit de leur rencontre avec des centaines de Japonaises de 15 à 60 ans, mariées ou célibataires, femmes au foyer ou businesswomen, killeuses ou soumises.
Tour à tour drôles, tendres, espiègles ou émouvantes, ces chroniques nous convient, autour d’une bière Asahi, au détour d’un bar à ongles ou d’un love hotel, à un véritable voyage de l’intérieur.  » Comme l’air que l’on respire, on doit être là tout en sachant se faire oublier « , disent les Japonaises. Elles se livrent ici sans retenue, nous offrant des tranches de vie choisies, leurs vies, dans lesquelles nous nous glissons avec délice.

Mon avis :
Fruit d’une enquête sur le terrain, Tokyo Sisters nous livre non pas un, mais une multitude de portraits de la femme japonaise (devrait-on plutôt dire « tokyoïte » ?) d’aujourd’hui, avec toutes ses contradictions, ses aspirations, sa complexité et sa fraîcheur.
Divisé en six grandes parties, il traite différents thèmes et sujets communs à la majorité des femmes occidentales (la vie quotidienne, les relations amoureuses, la relation au corps et à l’apparence…) tout en les abordant sous l’angle de la spécificité japonaise, permettant la comparaison et une meilleure compréhension de leurs particularités.
On reste parfois surpris, étonné, agaçé (plus par le comportement d’une des deux auteures pendant une cérémonie du thé que par autre chose ceci dit), compréhensif ou amusé devant certains exemples ou usages de ce qu’est la vie quotidienne d’une femme japonaise(relativement jeune et issue de la classe moyenne supérieure, si tant est que ce type de classe sociale puisse être applicable à la société japonaise).
Écrit dans un style extrêmement vif, simple à lire, très bien documenté (qui d’autre qu’une femme pouvant faire le compte-rendu d’une visite chez  le gynécologue au Japon et de sa particularité déroutante ?)  et non dépourvu d’humour, -même si par moment, l’usage de certains propos un peu « bébé » dessert le propos- Tokyo Sisters, loin de l’enquête sociologique sèche, est un livre incontournable pour celles et ceux qui souhaitent se rendre au Japon, qui s’intéressent à sa culture ou simplement pour les curieux désireux de dépasser certaines visions simplistes parfois communiquées dans les médias.

Morçeaux choisis

Nous expliquons à Hiroe que, dans les religions occidentales, on se doit d’aller souvent dans un lieu saint. « Dans la culture judéo-chrétienne, vous vous excusez tout le temps et vous demandez  beaucoup pardon. Nous, on regarde la nature et on dit continuellement merci », nous dit-elle, amusée. Devant autant de justesse et de sagesse, nous communions en silence.(p.35)

Si presque tout est impeccable chez les Japonaises, les dents n’ont pas toujours voix au chapitre. Hiromi, 49 ans, nous explique qu’adolescente elle s’est rendue en France pour se faire poser des bagues. «L’orthodontie est un concept nouveau au Japon. J’étais la seule de ma génération. Pour les autres, c’était un luxe, une sorte de chirurgie esthétique non justifiée. Les dents, au même titre que les yeux, sont considérées comme un don du ciel au Japon, à ne pas retoucher, donc! » (p.44)

Nous demandons à Taeko pourquoi les japonaises ne s’épilent pas le sexe. «Parce qu’on n’est pas des putes ! » répond-elle du tac au tac. (p.104)

 

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Plus jamais d’invités ! – Vita Sackville-West

Traduit de l’anglais par Micha Venaille
Autrement
ISBN : 978 – 2 – 746 – 710 – 160
Titre original : Easter Party

Présentation de l’éditeur :
Rose et Walter forment un couple d’âge mûr jouissant de tout le confort et de toute la respectabilité de la très bonne société anglaise. Leur union, cependant, n’a jamais été consommée. Rose se consume d’amour pour un mari froid qui lui préfère… son chien. À l’instigation de Rose, sa femme, Walter Mortibois invite son frère, sa belle-sœur, son fils, ainsi qu’une lady Juliet quelque peu excentrique, à passer le week-end dans leur demeure d’Anstey. Walter préfèrerait rester en compagnie de Svend, son berger allemand adoré, plutôt que de fréquenter ce microcosme d’invités légèrement ridicules, qu’il domine de sa stature d’avocat riche et estimé. D’ailleurs, il ne souhaite pas davantage partager l’intimité de sa femme, malgré les efforts désespérés de Rose, dévouée et obstinément amoureuse…
C’est cette relation, ainsi que les petits travers et préoccupations égoïstes des invités, que met implacablement en scène, et cependant avec légèreté, la plume mordante de Vita Sackville-West. Mais tout n’est pas perdu, deux tragédies vont (enfin) leur permettre de se rapprocher, vont miner les défenses de Walter et lui donner, au fond, une leçon d’humanité.

Mon avis :
De Vita Sackville-West, je connaissais la relation qu’elle entretint avec Virginia Woolf et l’influence qu’elle eût sur elle. Cette dernière s’inspira de son amie pour écrire Orlando. Publié au Royaume-Unis en 1953, Plus jamais d’invités a été traduit en français en 2007 par les éditions Autrement, mais il semblerait que la première traduction en français ait été réalisée par les éditions Salvy.
Le bilan de cette première lecture de l’œuvre de Sackville-West est plutôt mitigé. Je n’ai pas réussi à déterminer si c’est le contexte de l’action, l’époque ou l’écriture (la traduction ?) même qui en est la cause -probablement un mélange des trois- mais j’en garde une sensation de froideur et de superficialité lénifiante, on reste à la surface des sentiments mais sans toutefois les pénétrer tout à fait.
Il manque indéniablement quelque chose : les dialogues sont nombreux, bien construits, les différents ressorts des deux drames qui aboutiront à la réconciliation de Rose et Walter sont travaillés, fins… mais ca ne prend pas. Peu importe le fait que cette réconciliation finale au bout d’une vingtaine d’années de vie commune paraisse peu plausible, un roman n’est pas une étude sociologique ou une démonstration mathématique, du moment que les ficelles qui nouent l’intrigue ne soient ni trop grossières ni trop soudaines, en tant que lecteur, on peut admettre beaucoup. Ce qui pèche, c’est davantage un manque de foi, une absence de tension, d’empathie pour les protagonistes. Que les masques se fissurent et que les apparences tombent, on n’en a cure. Le roman se lit machinalement, et l’on attend en vain une minuscule étincelle qui justifie la savante construction.
Cependant, il faut reconnaître cette parfaite adéquation entre cette écriture, presque théâtrale dans sa précision, dans son déroulement et avec le milieu de la haute bourgeoisie anglaise des années 50 au sein de laquelle se passe le roman.

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Meurtres entre soeurs – Willa Marsh

Autrement (9/9/2009)
ISBN : 978-2-7467-1320-8
Traduit de l’anglais par Danielle Wargny
Titre original : Sisters Under the Skin

Quatrième de couverture :
« – Ecoute-moi bien ! Essaie de te souvenir de l’état dans lequel nous étions lorsque nous avons essayé de la tuer.
D’accord, nous étions gamines, mais suffisamment ulcérées pour souhaiter sa mort. Réfléchis. Rappelle-toi… – Tu as raison. Je la jalousais. Mo et Pa étaient en adoration devant elle. Elle leur appartenait à tous les deux comme ça n’avait jamais été le cas pour nous. Je me sentais tellement envieuse. Envieuse lorsqu’elle grimpait dans leur lit et se coulait entre eux, le plus naturellement du monde. J’adorais Pa, mais je n’aurais pas osé faire ça.
J’avais l’impression qu’ils l’aimaient davantage, simplement parce que c’était leur enfant à tous les deux. » Olivia et Emily, demi-sœurs, vivent une enfance heureuse dans l’Angleterre des années 1950. Jusqu’au jour où Mo et Pa font un troisième enfant : Rosie, la petite princesse, leur préférée. Qui se révèle particulièrement odieuse. Grâce à de faux scandales, Rosie parvient à empoisonner l’existence de toute la famille, poussant Olivia et Emily dans leurs derniers retranchements.
Comment s’en débarrasser ? Coups bas, manipulations en tous genres, vengeances : ici, on ne se fait pas de cadeaux… Impossible de s’ennuyer à la lecture de ce roman savoureux, au goût acide, qui nous entraîne dans les méandres d’une intrigue tortueuse en compagnie d’héroïnes aussi cyniques que déjantées. Un festival d’humour noir!

Mon avis :
Publié très discrètement au début du mois de septembre en France Meurtres entre sœurs est pourtant un excellent roman qui mérite largement le détour.
Les éditions Autrement ne font pas beaucoup parler d’elles mais à chaque fois que j’ai l’occasion de lire une de leurs publications -pour l’instant uniquement dans le domaine de la littérature étrangère- je suis enchantée par l’originalité, la pertinence et la finesse de ces ouvrages, contrairement à d’autres éditeurs -que je ne citerais pas-, plus connus et souvent plus appréciés, qui se diluent peu à peu, se reposant trop sur des acquis. Nous verrons comment cet avis évoluera avec le temps, mais pour l’instant…

Bien que sa parution en français soit récente, ce roman a été publié pour la première fois en 1996. L’histoire est d’une simplicité pratiquement déconcertante : juste après la Seconde Guerre Mondiale, un veuf et une veuve, chacun ayant eu une fille, se remarie. Les deux fillettes, d’abord en bisbille apprennent à se connaître et à s’apprécier, jusqu’au jour où Rosie voit le jour. Rosie, l’enfant chérie du couple, la demi-soeur d’Emily et d’Olivia. Ne vous fiez pas à la quatrième de couverture, elle induit en erreur, peut-être même est-ce le but. Car Rosie, sous ses jolies boucles blondes et ses grands sourires va s’avérer être une véritable ordure, un as de la manipulation qui sait comme personne interpréter le vieil adage « Diviser pour mieux régner ».
Toute la cruauté, la saveur de l’intrigue repose sur le style éblouissant de Willa Marsh, qui n’est pas sans évoquer celui de John Cheever, cette description des comportements et des motivations des humains, et l’étrange paradoxe qui les accompagnes bien des fois. On reste sans voix devant l’humour noir et les réparties grinçantes de certaines scènes. La narration, bien que simple, n’en est pas moins impeccablement maîtrisée, le livre s’ouvrant sur la scène finale, avec un léger décallage, les innocents ne sont pas ceux qu’on croit, et il n’y a pas de deus ex machina pour réparer les dégats. Je n’en dirais pas plus sur la fin pour vous laisser tout le plaisir de la découverte, du suspens et de la colère.

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84, Charing Cross Road – Helene Hanff

Editions Autrement, 2001
ISBN-13: 978-2746700581
Traduit par Marie-Anne de Kisch

84_crossRésumé :
84, Charing Cross Road est le recueil des lettres que s’échangèrent Helene Hanff, scénariste sans le sou mais passionnée de littérature et le personnel de la librairie Marks & Co. (dont l’adresse a donné son nom à recueil). La correspondance s’étale sur une vingtaine d’années, d’octobre 1949 à octobre 1969.

C’est à la suite d’une petite annonce passée dans un journal (le Saturday Review of Litterature pour être précise) qu’Helene, à la recherche de certains livres épuisés, leur adresse une première lettre.
Les premiers échanges sont relativement conventionnels, mais très vite, la spontanéité et la gentillesse d’Helene ont raison de cette raideur professionnelle : le ton devient très vite amical, et de plus en plus intime, jusqu’à cette sorte de complicité tendre, presque d’amour qu’on entre eux les gens partageant la même passion (et la littérature est une maîtresse exigeante). Apprenant qu’au Royaume-Unis, les tickets de rationnements ont toujours court, Helene décide de faire parvenir de la nourriture au personnel de la librairie, mais aussi à leurs familles.

Des liens se tissent peu à peu entre elle et Franck Doel, mais aussi avec Nora, la femme de Franck, Cecily et d’autres employés de la librairie qui prennent eux aussi parfois la plume pour lui répondre. Le ton est très libre, vif, plein d’humour, de charme et de littérature. Car c’est avant tout des livres dont il est question. Editions rares et introuvables, erreur de commande…

Mon avis :
Magnifique et profondément humain. Un véritable petit bijou de la « littérature » épistolaire, si l’on peut dire, puisqu’il ne s’agit pas d’une correspondance fictive mais réelle (bien que toutes les lettres n’aient pas été publiées). 84, Charing Cross Road est un livre très émouvant à lire, véritable reflet des relations privilégiées qui peuvent se nouer entre amoureux des livres et de la littérature. Si les auteurs et les ouvrages auxquels il est fait référence sont principalement anglo-saxon, le ton très vivant et passionné des lettres ne peuvent laisser aucun amoureux des livres et de la littérature totalement insensible. Les notes de la traductrice apportent des précisions sur les auteurs et les titres auxquels il est fait référence, il n’y a donc aucune inquiétude à avoir si après Shakespeare, vous êtes perdus.

Aucune mièvrerie, aucune sensibilité inutile ni de happy end : Helene Hanff est morte dans la misère, à l’âge de 80 ans. Il y a évidemment d’autres raisons qui me poussent à employer ces mots, mais je n’en dis pas plus.

84, Charing Cross Road a été adapté en film en 1987 avec Anne Bancroft et Anthony Hopkins dans les rôles d’Helene et de Franck.

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Chômeurs Academy – Joachim Zelter

Editions Autrement
ISBN: 978-2746711945
Traduit de l’allemand par Leïla Pellissier

chomeurs_academyRésumé (Présentation de l’Editeur) :
Nous sommes dans un futur proche, qui pourrait bien être le nôtre. Un groupe de chômeurs est confié à un organisme privé, Sphericon, qui a pour mission de redresser leur parcours. Devenus des trainees, ils doivent prendre, pour leur bien, un nouveau départ. Faire leur autocritique. Se plier à un entraînement quasi militaire. Maquiller au besoin leur CV, leur personnalité. Et, au bout du compte, entrer en compétition les uns avec les autres. En résonance avec l’histoire vécue de tous ceux qui ont
été un jour confrontés au chômage, Chômeurs Academy dénonce, sous la forme du roman, avec une sourde et effrayante jubilation, les méthodes et les abus d’un certain totalitarisme économique. Humiliation, volonté de « re-formater », infantilisation… Bienvenue dans le meilleur des mondes modernes !

Mon avis :
Un livre écrit dans un style très moderne et qui tourne en dérision les procédés de coaching et de performances du modèle américain. Tout le monde est uniformisé, transformé, optimisé et au final, réifié dans le même but : être le meilleur, le plus performant. Parmi le groupe de trainees, deux protagonistes (tellement niés que parler de personnages devient étrange, presque incongru) : Karla Meier et Roland Bergmann, aussi dissemblables que possible et pourtant proches, rapprochés.
L’avoir lu en parallèle avec le livre de Margalit, La société décente, n’a fait que renforcer l’aspect grinçant, atroce et humiliant de ce système. L’étalage d’une course absurde, et l’on est proche de la gêne. De la gêne à l’idée de se dire que, peut-être, nous ne sommes pas si loin d’un tel procédé, que, peut-être, nous sommes déjà ridicules dans nos courses pour la promotion sociale. J’ai trouvé à ce récit une parenté avec l’ouvrage de Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance.

Du côté de la narration proprement dite, l’emploi fréquent de l’anglais technique devient agaçant par moment, de même que le style haché, télégraphique. Mais ces choix sont en parfaites cohérences avec l’univers et l’histoire, ils contribuent à faire de cet ouvrage ce qu’il est : une critique grinçante, cynique et effroyablement réaliste, après on accroche ou on accroche pas.