Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Christian Bourgois

Carie dentaire à Paris – Heiner Müller

Quelque chose en moi me ronge

Je fume trop
Je bois trop

Je meurs trop lentement

Heiner Müller – Poèmes 1949-1995

traduit par Jean-Louis Besson, Jean Jourdheuil

Le club – Leonard Michaels

Christian Bourgois
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy
Titre original : The Men’s Club
ISBN : 978-2-267-02117-2

Quatrième de couverture :

« Des gens ont lu ce livre comme une allégorie, comme de la misogynie ou de la propagande. Je voulais seulement décrire ce qui est vrai parmi certains hommes. C’est tout. » (Leonard Michaels)
« Selon Leonard Michaels, l’humour est l’instrument idéal pour décaper le monde ou relever ses bizarreries. Que ce soit sur une dizaine de pages ou en trois phrases, ces récits sont toujours remarquables. » (Amaury da Cunha, Le Monde)
« Une exploration de la violence, de la folie, des malentendus sexuels et amoureux, de l’effroi et du rire. Un observateur précis de la comédie qui éternellement se joue, que l’on se joue. Un écrivain. » (Olivier Renault, Art Press)

Mon avis :
Second roman de Leonard Michaels, Le club est paru en 1981 aux États-Unis, une adaptation cinématographique en a été tirée en 1986.
Le club, c’est l’histoire d’un groupe d’hommes qui se réunissent un soir chez l’un d’entre eux pour parler de tout et de rien, d’eux-même, de leurs vies, sans forcément savoir comment s’adresser la parole, ne sachant pas même comment ils en sont venus à accepter l’invitation, jusqu’à ce que leur hôte, Cavanaugh propose que chacun raconte l’histoire de sa vie.

Lire la suite

Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe – Andrew O’Hagan

Christian Bourgois
Traduit de l’anglais par Cécile Deniard
Titre original : The Life and Opinions of Maf the Dog and his Friend Marilyn Monroe
ISBN : 978-2-267-02109-7

vie_et_opinions_de_maf_le_chienÉtats-Unis, juin 1960. Marilyn Monroe et Arthur Miller, son troisième mari, viennent de se séparer. De l’autre côté de l’Atlantique, dans la demeure de Charleston ; un jeune bichon blanc venu d’Écosse grandit aux côtés de Vanessa Bell et Duncan Grant quand il est acheté par la mère de Nathalie Wood qui fait venir des chiens d’Angleterre pour les revendre ensuite.
Après une traversée de l’Atlantique et un voyage en voiture – qu’il conviendrait de qualifier d’épopée – en compagnie d’autres chiens aux caractères non moins picaresques, accompagné de vives discussions, ce petit chien est repéré par Franck Sinatra qui décide de l’offrir à Marilyn pour la consoler de sa séparation avec le dramaturge. Celle-ci le rebaptise « Mafia Honey », faisant sans doute allusions aux liens supposés entre la Mafia et Sinatra.
Maf entre dans la vie de Marilyn et n’en sortira plus. À cette période de sa vie, elle est dépressive,  perdue et tente de tant bien que mal de reprendre sa vie en main, allant même jusqu’à se faire interner à la clinique  de Payne Whitney (elle dira plus tard que ce fût un véritable cauchemar). Jusqu’à la fin – le roman se clôt juste avant le suicide de Marilyn – il sera le témoin privilégié de chaque instant, posant sur elle un regard lucide, tendre et clairvoyant.

maf_USA
Couverture de l’édition américaine

L’imagination de Andrew O’Hagan nous entraîne à la suite de Maf, tour à tour chroniqueur désabusé, justicier, « gentleman » cultivé, Don Quichotte canin aux prises avec les protagonistes les plus divers, d’une coccinelle sur la table de Charleston aux rencontres avec des félins ne s’exprimant qu’en vers en passant par un règlement de compte avec une mondaine à la dent dure pendant un cocktail à New York (passage ô combien savoureux). Toute la saveur du roman est là, dans ce regard canin aux accents humains perçant à jour nos déguisements, nos faiblesses sous le masque que nous portons pour donner le change à nos semblables. Tout au long de l’histoire, on sent le personnage de Marilyn sur le point de sombrer et luttant contre la tentation du vide, ses efforts de lecture, ses cours à l’Actor’s Studio avec Lee Strasberg comme professeur, les soirées huppées où l’on croise Carson McCullers et Allen Ginsberg, mais aussi la solitude palpable qui l’attend une fois rentrée chez elle, la fragilité nerveuse qui s’accumule au moment où le divorce est prononcé ou pendant le tournage catastrophique de Certains l’aiment chaud.
S’il apparaît que toute la matière évoquée dans le roman est vraie, la particularité du livre réside dans l’équilibre entre la description de Marilyn sous la star acclamée par les foules, la richesse des détails et les retranscriptions du New York de ces années-là et le langage singulier de Maf. Sous son verbe haut en couleurs, riche d’observations, d’analyses, le petit bichon est plus proche de l’érudit que d’un vulgaire chien de salon, donnant à la narration le relief et la légèreté qui rendent le roman de O’Hagan agréable  à lire et divertissant. Un bel exercice de style.

Share

Lire des romans – Walter Benjamin

Reprise des chroniques en douceur avec cet extrait glané au cours des nombreuses lectures et découvertes de ce mois de juillet.

Tous les livres ne se lisent pas de la même façon. Les romans, par exemple, sont faits pour êtres dévorés. Les lire est une volupté d’incorporation. Ce n’est pas de l’empathie. Le lecteur ne se met pas à la place du héros, il incorpore ce qui leur arrive. Mais la manière suggestive d’en rendre compte est la présentation appétissante d’un plat nourrissant qui arrive sur la table. Or il y a une nourriture crue de l’expérience — exactement comme il y a une nourriture crue de l’estomac —, c’est-à-dire : les expériences sur son propre corps. Mais l’art du roman, comme l’art de la cuisson, commence seulement au-delà du produit cru. Et combien y a-t-il de substances nutritives qui sont indigestes à l’état cru ! Combien, d’expériences vécues qu’il est conseillé de lire, et non d’avoir faites. Elles profitent à bien des gens qui sont allés à leur perte quand ils les ont rencontrées in nature. Bref, s’il existe une muse du roman — la dixième —, alors elle porte les emblèmes de la fée cuisinière. Elle titre le monde de son état de crudité pour lui restituer du comestible et en extraire son goût. En mangeant on peut lire à la rigueur le journal. Mais jamais un roman. Ce sont des tâches qui entrent en conflit.

Walter Benjamin, Images de pensée, Christian Bourgois, coll. Détroits, 1998, page 252

Share

Sylvia – Leonard Michaels

Christian Bourgois
Traduit de l’anglais par Céline Leroy
Titre original : Sylvia
ISBN : 978-2-267-02061-8

sylvia_leonardmichaelsQuatrième de couverture :
Leonard Michaels rencontre Sylvia Bloch en 1960 et l’épouse deux ans après.
Leur relation passionnelle se termine tragiquement un soir de 1964. Ce n’est que trente ans plus tard qu’il décide de faire le récit quasi clinique de ce premier mariage. Dans Manhattan alors en plein bouleversement, le couple croise et se mêle à des cohortes de marginaux et d’intellectuels – de Miles Davis à Jack Kerouac, en passant par Lenny Bruce.

Mon avis :
J’ignorais totalement qui était Leonard Michaels avant que Christian Bourgois ne publie Sylvia et Conteurs, menteurs. L’article publié dans Le Monde qui a, si j’en crois les réponses des clients à qui j’ai posé la question, poussé tant de monde à se précipiter dans les librairies pour demander Sylvia (moins souvent Conteurs, menteurs) m’a fait ignorer le premier ouvrage et lever un vague sourcil à l’évocation du second. Il est plus que probable que je n’aurai jamais lu ni l’un ni l’autre si une certaine personne (à qui je dois d’avoir lu Le Diable déguisé en belette) ne m’en avait pas parlé avec brio.

C’est moins la littérature que le contenu, moins la maîtrise de la langue, du verbe que la description médicale de la folie de Sylvia qui me laisse ici une impression durable. Le livre en lui-même se lit facilement, d’une traite, à l’instar de bons nombres d’ouvrages de littérature américaine contemporaine, dont les écrivains utilisent les méthodes d’atelier d’écriture qui ont fait leurs preuves. Certes, on est loin de Faulkner, mais le résultat est souvent tout à fait honorable et souvent plus digeste que certains de nos contemporains français qui excellent à confondre écriture et masturbation intellectuelle.

La description de la folie de Sylvia, de l’évolution de son état qui se dégrade progressivement, de ses crises de violences jusqu’à son suicide -mais s’agissait-il d’un suicide réellement voulu, ou bien d’une nécessité de se sentir secourue supplémentaire ? Nul ne le saura jamais.- D’une manière détachée, presque étrangère à cet épisode de sa vie Leonard Michaels raconte son quotidien auprès de cette femme, les moments de bonheur, malgré tout, et les inexplicables crises, toujours plus graves, toujours plus imprévisibles. Peu à peu, on le voit devenir une sorte de paria, au sein de son couple où il redoute en permanence le moindre geste de sa part qui provoquera l’inévitable séisme de violence de la part de la jeune femme, au sein de sa famille, de ses fréquentations. On sent la honte cet homme, jeune, trop pour parvenir à gérer la situation (mais une telle situation est-elle seulement « gérable » ?), trop inexpérimenté pour réaliser à quelle point la situation est grave, et il n’y parviendra qu’une fois arrivé au point de non-retour.

Rarement j’ai lu une description aussi réelle, aussi précise de ces crises de rage destructrices, et en même temps, une telle pudeur dans le choix des mots. Il n’y a dans ce texte, aucune rancœur, aucune volonté de régler ses comptes, aucun jugements de la part du narrateur. Les faits sont posés et décrits avec une minutie qui touche au rapport médical, et sans doute n’en sommes-nous pas loin. Au récit fait trente ans après les faits, s’intercalent des extraits du journal que l’auteur s’était mis à tenir, comme pour garder un témoignage fiable de ces années aux évènements aussi violents que surréalistes. Ceci étant posé, je ne peux m’empêcher de me demander ce qui a conduit autant de gens à lire ce livre. Est-il possible d’en parler en le jugeant « bon » ou « médiocre » voire « mauvais » ? A partir du moment où il est question de littérature, on induit forcément une certaine notion de fiction. Mais à quel moment cette fiction s’arrête ? Peut-on utiliser les mêmes mesures pour parler, par exemple de La cloche de détresse de Sylvia Plath, pour reprendre l’exemple d’un récit mettant en scène une héroïne suicidaire et qui, par bien des aspects, ressemble à son auteur et ce récit, dont il est dit explicitement qu’il met en scène des personnes existant ou ayant existé pour reprendre la formule consacrée ?
Que, parmi les lecteurs, certains aient, en raison de leur histoire personnelle, une motivation à lire ce livre, soit. Mais tous les lecteurs ? A quel moment la curiosité cède la place au voyeurisme ou au désir de se rassurer sur une hypothétique normalité ?

Share