Le Livraire

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Journal de deuil – Roland Barthes (extraits)

27 octobre

[…]
Irritation. Non, le deuil (la dépression) est bien autre chose qu’une maladie. De quoi voudrait-on que je guérisse ? Pour trouver quel état, quelle vie ? S’il y a travail, celui qui sera accouché n’est pas un être plat,mais un être moral, un sujet de la valeur – et non de l’intégration.

***

Tout le monde suppute – je le sens – le degré d’intensité d’un deuil. Mais impossible (signes dérisoires, contradictoires) de mesurer combien tel est atteint.

29 octobre

En prenant ces notes, je me confie à la banalité qui est en moi.

16 novembre

Maintenant, partout, dans la rue, au café, je vois chaque individu sous l’espèce du devant-mourir, inéluctablement, c’est-à-dire très exactement du mortel. – Et avec non moins d’évidence, je les vois comme ne le sachant pas.

7 décembre

Les mots (simples) de la Mort :
– «C’est impossible! »
– «Pourquoi, pourquoi ? »
– «À jamais»
etc.

24 juin 1978

Au deuil intériorisé, il n’y a guère de signes.
C’est l’accomplissement de l’intériorité absolue. Toutes les sociétés sages, cependant, ont prescrit et codifié l’extériorisation du deuil.
Malaise de la nôtre en ce qu’elle nie le deuil.

Roland Barthes, Journal de deuil, Seuil, Février 2009
ISBN : 978-2-02-098951-0

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Chant Funèbre – W.H Auden

Traduction de Gérard-Georges Lemaire. In Anthologie bilingue de la poésie anglaise, Gallimard, collection Pléiade.

Arrêtez les horloges, coupez le téléphone,
Jetez un os juteux au chien pour qu’il cesse d’aboyer,
Faites taire les pianos et avec un tambour étouffé
Sortez le cercueil, faites entrer les pleureuses.

Que les avions tournent en gémissant au-dessus de nos têtes
Griffonnant dans le ciel ce message : Il Est Mort,
Nouez du crêpe au cou blanc des pigeons,
Donnez des gants de coton noir à l’agent de la circulation…

Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et Ouest,
Mon travail, mon repos,
Mon midi, mon minuit, ma parole, mon chant;
Je pensais que l’amour durerait pour toujours : j’avais tort.

On ne veut plus d’étoiles désormais; éteignez les toutes ;
Emballez la lune et démontez le soleil,
Videz l’océan et balayez les bois;
Car rien maintenant ne vaut plus la peine.

La seconde version est celle qui (dit-on, je n’ai jamais vu le film en entier) est entendue dans Quatre mariages et un enterrement

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Empêchez le chien d’aboyer pour l’os que je lui donne,
Faites taire les pianos et sans roulement de tambour,
Sortez le cercueil avant la fin du jour.

Que les avions qui hurlent au dehors
Dessinent dans le ciel ces trois mots : Il Est Mort,
Nouez voiles noirs aux colonnes des édifices,
Gantez de noir les mains des agents de police.

Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest,
Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste,
Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson,
Je croyais que l’Amour jamais ne finirait : j’avais tort.

Que les étoiles se retirent ; qu’on les balaye ;
Démontez la lune et le soleil,
Videz l’océan et arrachez la forêt ;
Car rien de bon ne peut advenir désormais.

*****

Maintenant la minute de vérité. Je déteste ce poème (tout en trouvant la seconde version beaucoup plus jolie que la première), et d’une manière plus générale, je n’aime pas du tout Auden. Je le trouve tiède et mou. Ce poème m’agace, cette espèce de pseudo-emphase que l’on veut universelle, cette empressement à beugler son chagrin comme les petits vieux qui racontent leurs problèmes dans la file de la boulangerie. Une accumulation de clichés, de lieux communs, de jérémiades agaçantes et terriblement triviales. Oui, la mort est triviale, brutale, quotidienne et implacable et la vie ne fera pas de survivant, mais le chagrin expansif et intarissable s’accorde mal à mes yeux avec l’environnement citadin, avec la Vie Quotidienne, du moins pas en le crachant comme une glaire jaunâtre qui proclame « Il est mort c’est la fin du monde ». Pleure ou ne pleure pas. Soit stoïque ou ne le soit pas. Partage ton chagrin ou garde-le pour toi, au final, peu importe.
A la lecture de ce texte, il y a cette envie irrésistible de dire : « oui il est mort, oui c’est triste, mais non, malheureusement pour toi, pour vous, le monde ne s’arrête jamais de tourner. Il n’y aura pas d’aube, tous les empires tombent à la fin et c’est nu et sans linceul que le roi est porté en terre. » C’est tragique -ceci dit sans aucune ironie- mais c’est aux vivants de continuer à vivre, et à lire ces vers, j’ai l’impression de voir un homme d’âge mûr se rouler par terre en gémissant parce qu’il refuse la Mort. Une mascarade, un enterrement de vaudeville.

Non pas que je sois insensible devant le chagrin d’autrui, encore moins que je ne sache pas ce qu’est la mort de l’Autre, du Proche, du Moins Proche. La mort vécue, la mort attendue, la mort redoutée. Je préférerais ne pas le savoir, mais les choses étant ce qu’elles sont, je le sais. Donc, je parle en connaissance de cause, avec ma sensibilité tout à fait subjective et qui n’est pas exempt d’un certain cynisme, voir d’une certaine brutalité : non, je n’aime pas ce poème. Je préfère, et c’est mon droit le plus stricte, comme vous avez le droit de ne pas être du tout d’accord avec moi, une certaine retenue, une certaine mise en forme, une certaine transposition (les grandes douleurs sont muettes). Peut-être l’absence totale de spiritualité et l’antagonisme entre ma manière de considérer la vie, l’amour, la mort rendent totalement incompatible ce Chant Funèbre et mes préférences littéraires. Je n’en sais rien, c’est probable comme cela pourrait ne pas l’être.

Vous vous demanderez peut-être pourquoi parler, pourquoi citer un texte si je ne l’aime pas ? Parce qu’en matière de littérature, parler de ce que l’on aime, de ce qui nous touche, le faire partager, le transmettre est important, mais dire ce que l’on aime pas, et plus encore pour quelles raisons tel livre, tel poème nous est complètement hermétique est aussi très intéressant, enrichissant. D’une part parce que la négation, le rejet d’une chose suscite immédiatement plus de réactions qu’une appréciation et permet donc d’engendrer des débats, de confronter différents points de vues, d’échanger avec ses lecteurs, mais aussi parce qu’une personne se définit par ce qu’elle aime, mais aussi par ce qu’elle n’aime pas.

[édit : Cet article suscitant visiblement certaines réactions exagérées, je vous invite à relire la petite précision au sujet des commentaires ici. En cas de commentaire insultant, je rappelle que votre IP sera enregistrée et bannie.
J’ai le droit de ne pas aimer Auden. Du tout. Vous avez le droit de ne pas être d’accord avec moi… en restant courtois. Dans le cas contraire, abstenez-vous.]

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Le jour, et la nuit, et le jour après la mort – Esther Gerritsen

Traduit du néerlandais par Monique Nagielkopf
Éditions Théâtrales
Titre original : De dag en de nacht en de dag na de dood
ISBN : 978-2842602956

jour_nuitRésumé (quatrième de couverture) :
Durant le jour, et la nuit, et le jour, après la mort de la mère, son fils, son mari et son frère se heurtent, s’épaulent, commencent à apprendre à vivre sans elle. De l’injustice de la situation à son fatalisme, ces trois hommes se confrontent à leurs émotions: sobriété et dignité pour l’un; perte de repères pour l’autre; et le frère, super-héros dans l’impossibilité de sauver sa propre famille. Une écriture pudique vers l’épure.

Mon avis :

Une seule façon de résumer cette pièce, de dire ce que j’en pense. Et cet avis tient en deux mots, deux tous petits mots posés sur une balance : « C’est vrai ». Tout sonne vrai. On y est. La perte de repère, le refus de cette mort qui prend corps non au moment où la personne meurt, mais deux ou trois jours après. Ce lendemain au goût de cendres que rien ne viendra jamais laver et ces sensations qui nous fracassent le cerveau. Une écriture pudique vers l’épure. En voilà de la périphrase aseptisée, calibrée, mesurée. Est-ce qu’il faut pleurer ou se rouler par terre pour qu’une douleur résonne ? Est-ce qu’on mesure un chagrin au cri que l’on pousse ? Personnellement j’en doute fort. Ce qui est délicat, c’est de trouver l’équilibre entre sa propre peine et ce que la société, les mœurs, l’entourage, les Autres -au sens large- attendent de nous comportementalement, socialement, humainement et psychologiquement parlant. Nous n’avons aujourd’hui plus de normes quand la mort nous frappe, quand nous vivons un deuil pour reprendre ce pudique vocabulaire si largement employé. C’est de cette perte de repère, de ce chagrin sans bornes que l’on vit tout en refusant ce droit à l’autre parce qu’il nous gêne, comme le père et le fils le vivent dans la pièce. Comme si certains devaient souffrir plus et d’autres moins. Absurde ? Oui, totalement. Et pourtant la complexité des relations humaines à l’heure actuelle rend cette question pertinente, palpable quand c’est le pivot d’une famille -ici la mère- qui disparaît.
La culpabilité des vivants et le sentiment de leur propre impuissance, leur maladresse entre eux, puisque privé de tout repères, l’avenir incertain et la question du comment vivre maintenant ? , c’est tout cela dont il est question ici.
La pièce de Gerritsen est terriblement actuelle dans le soulèvement de toutes ces questions, de tous ces problèmes, effleurant du bout de l’ongle, grattant doucement  la complexité de l’âme et des sentiments humains. Pas un mot de trop, pas de pathos. Rien que du vrai, tellement vibrant, tellement cru que le mot vécu rôde dans un coin de la marge pendant la lecture.

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Habitante des jardins – Gerhard Meier

Traduit de l’allemand par Marion Graf
Editions Zoe
ISBN : 978-2881826269

meierRésumé (présentation de l’éditeur) :
Le lendemain matin, c’était le 17 janvier 1997, j’appelai Dorli par son nom, et tout resta silencieux.  » Gerhard Meier, dans ce texte intime et foisonnant, s’adresse à celle qui fut sa compagne pendant soixante ans, déroulant encore une fois pour elle le tapis bigarré d’une conversation ininterrompue où s’entrecroisent le passé et le présent. Dans ce grand poème en prose sur la littérature, sur la vie et sur le deuil, il convoque les vivants et les morts, l’Engadine et son village d’Amrain, avec les personnages de vent qui peuplent ses chemins, et Marcel Proust et Peter Handke, et Tolstoï et Chopin, et Baur et Bindschädler, et le prince André et Natacha et les fleurs. Avec ce livre profondément émouvant, Gerhard Meier rejoint le cœur secret de son œuvre. Grâce à Gerhard Meier, l’un des écrivains contemporains les plus universels,  » la Suisse devient un grand pays « , affirme Peter Handke. C’est presque un paradoxe. Car on ne fait pas plus retiré que Meier, qui a toujours vécu à l’écart des milieux littéraires : né en 1917 à Niederbipp, village de la campagne soleuroise qu’il n’a presque jamais quitté, Gerhard Meier s’est consacré à l’écriture à l’âge de cinquante-quatre ans. Son chef-d’œuvre est la trilogie de Baur et Bindschädler suivie de Terre des vents (Zoé, 1993 et 1996) : une longue conversation entre deux amis, vaste tapisserie aux dessins raffinés, puissant hommage aux pouvoirs de l’art et de la littérature.
Gerhard Meier est mort en juin 2008.

Mon avis :
Un livre très court, à la construction assez étrange qui peut s’avérer déroutante si l’on n’est pas averti. La narration est ininterrompue, dense, et forme un dialogue à trois niveaux : une voix destinée à Dorli, une voix destinée au lecteur que nous sommes et une partie qui relève du monologue pur et simple. Pourtant, ces trois strates de paroles ne sont pas réellement distinguables mais s’articulent entre elles comme des liserons autour d’une treille, on voit les différentes fleurs, mais l’ensemble, quoique pouvant être interprété à plusieurs niveaux, reste tout à fait lisible et compréhensible sans que la lecture ne devienne un casse-tête. Je pense qu’il faut simplement être averti qu’il n’y a pas d’histoire à proprement parler, plutôt un cheminement intérieur mis en mots et que l’on arpente au hasard de la pensée de l’auteur, changeante comme le temps et aussi variée que les fleurs dont il parle.

Les références extérieures (écrivaines, personnalités, personnes de sa famille, œuvres littéraires) et intérieures (allusions à des souvenirs partagés avec sa femme, personnages de son œuvre) sont nombreuses. Un livre curieux par sa forme et par son contenu, mélange de rêveries et de quotidiens, de retenu et de franchise honnête, même quand il exprime des souvenirs plus durs qui pourraient presque apparaitre comme tabous, ou sans aller jusque là, qui ne sont que carrément exprimés avec cette franchise simple et presque brutale, sans fioritures. La nature est constamment présente au long du récit, élément à part entière. Habitante des jardins est un livre curieux. Curieux et foisonnant.

Extraits :

Dorli Meier-Vogel est née le 26 juillet 1917 à Wangen-sur-l’Aar. Ses parents, piétistes, avaient trois filles et trois fils, ils étaient maraîchers.
Dorli et moi avons fait connaissance au sommet du Weissenstein, en randonnée, donc, au lever du soleil.
Le jour de notre mariage – le 13 février 1937 – il neigeait. Dans l’église de Bolligen, il y avait une clivia miniata en fleur. Le pasteur nous donna pour la route la parabole du grain de sénévé. Et devant l’église, les buis étaient d’un vert plus foncé que d’habitude.

[…]

Un jour, Dorli s’immobilisa près de son déambulateur, leva les yeux vers la montagne, la Lehnfluh, là-bas, en direction de la ferme.
Le lendemain matin – c’était le 17 janvier 1997- j’appelai Dorli par son nom, et -tout resta silencieux.

[…]

Il y a des jours où vous aimeriez revenir, vous qui êtes là-haut, revenir à vos maisons, à vos jardins, à vos biens-aimés. D’habitude alors, il y a des colchiques, et le ciel est une seule fleur d’églantier. Et nombreux sont ceux qui s’étonnent que tant de mélancolie – apporte tant de beauté.

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Avec tout ce qu’on a fait pour toi – Marie Brantôme

Seuil Jeunesse, 1995
ISBN : 2-02-023-186-7

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Edition de 1995

Résumé :
Versailles 1951. May a onze ans, et commence un journal intime, dans lequel elle inscrit ses pensées, ses préoccupations quotidiennes, loin de celles des enfants de son âge : la mort de sa petite soeur, écrasée par un tramway, sa famille désargentée, son père absent, sa mère qui ne cesse de la rabaisser, un grand-frère insouciant et agressif, un autre malheureux que l’on a forcé à épousé une fille qu’il a mise enceinte… et surtout le vide, l’absence. Absence de communication, absence de chaleur, d’amour. Une solitude et une incompréhension qui écrase May tous les jours un peu plus. Elle se donne quatre ans.

« J’ai continué les calendriers. J’en ai fait quatre dont une année bissextile. Quatre années. Ca me mènera jusqu’à quinze ans. Ce sera tout. Je m’arrêterai là. »

Mon avis :
Ce livre, comme beaucoup d’autres dans cette catégorie, a croisé ma route pendant mes années de collège, pendant les heures studieuses au CDI. Je l’ai lu une fois. Et puis une deuxième. Une troisième. Pour finalement le trouver dans un magasin de livres d’occasion et l’acheter, plus de dix ans après ma première lecture. J’aime beaucoup le rythme. Les

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Edition de 2005

phrases courtes, précises. Les descriptions justes, cyniques parfois, à la limite de l’acerbe. Les peintures au vitriol.

À onze ans, je trouvais que ça sonnait juste. Le désespoir, les interrogations. Tout. Je le pense toujours. ma mère l’avait

jugé glauque. Malsain. Elle se demandait si elle n’allait pas m’en interdire la lecture. Je dirais plutôt qu’il soulève des questions justes, quel que soit l’âge, le milieu. Un livre intemporel. Typiquement le genre de livre que je range dans ma bibliothèque aux côtés de Roahl Dahl, Jean Wesbter ou Louisa May Alcott.

Ce livre a reçu le prix Sorcières du Roman en 1996

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