Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: drogues

Qu’as-tu fait de tes frères ? – Claude Arnaud

Grasset
ISBN : 978-2-246-77111-1

Quas-tu-fait-de-tes-freres-Quatrième de couverture :
Au milieu des années soixante, entre Boulogne et Paris, un enfant s’ennuie. Il est curieux, versatile, vibrant, timide. Il passe ses journées à lire et ses nuits à scruter les étoiles, sous le regard ironique de Pierre et Philippe, ses brillants aînés.
Mai 68 : Paris se soulève, le garçon de douze ans rejoint la Sorbonne et l’Odéon. Il abandonne son prénom pour devenir Arnulf l’insaisissable, découvre les paradis artificiels et l’amour avec les deux sexes, se change en agent révolutionnaire puis en oiseau de nuit…
Dans l’effervescence ambiante, la famille se désagrège : Philippe part faire le tour du monde, la mère meurt d’une leucémie, Pierre sombre dans la folie. L’euphorie collective se mue en tragédie intime, la décennie de poudre tourne aux années de plomb. « Notre seul devoir est de faire tout ce qu’on nous a interdit de faire » : le cadet se demande pourquoi il a réchappé à ce programme, que ses aînés ont suivi jusqu’au drame.
Ample, ambitieux, ce roman ressuscite la vitalité presque suicidaire d’une génération nourrie de pop-rock et de drogues, d’amour libre, d’excès revendiqués et d’utopies. Qu’as-tu fait de tes frères ? est la confession d’un enfant d’une époque qui continue de hanter notre imaginaire.

Mon avis :
Récit d’une enfance et d’une adolescence secouée par la France de mai 1968, Qu’as-tu fait de tes frères ? est une sorte de longue et tragique errance d’apprentissage, rythmée par la perte -de la structure familiale, de l’identité et par la suite, de ces illusions auxquelles on croyait tellement- et, moins paradoxale qu’il n’y parait, par la reconstruction. Non pas celle, patiente et certaine de celui qui travaille à se reconstruire après l’anéantissement d’un édifice solide, qu’il soit matériel ou mental, mais plutôt la reconstruction difficile, expérimentale, du bâtisseur hésitant, ne sachant où poser la première pierre de cet édifice imaginaire dont le plan n’existe que dans l’imagination.

Troisième fils d’une famille qui comptera quatre enfants, quatre fils, Claude Arnaud évoque son enfance dans un quartier moderne -pour l’époque- de Boulogne, à la limite du XVIème arrondissement. Il a du mal à se faire une place, après Pierre, l’aîné brillant, trop brillant et Philippe, plus insolent, déjà rebelle à l’autorité du père. Quelques années après naîtra Jérôme, le petit dernier, né trop tard juste au moment où la famille est sur le point de s’effondrer, personnage en retrait du récit, excepté peut-être à la toute fin, quand, en pleine adolescence, il s’élèvera à son tour contre la figure paternelle.
L’enfance, le 35 rue Ferdinand-Buisson et son ennui mortel, les vacances en Corse, parmi la famille de sa mère : à peine quelques souvenirs lointains, anecdotiques et qui semble pourtant receler une part de ce destin terrible qui attend cette famille.

Quand mai 68 éclate, le narrateur n’a que douze ans. Il va pourtant prendre part aux évènements, littéralement emporté par la vague de changement qui s’annonce et dont les grèves printanières marquèrent les prémices. La société, son organisation, ses repères vont être bouleversés, bouleversés aussi la structure familiale entre un père désemparé et vieillissant, qui perd peu à peu toute son autorité et sa superbe ; une mère malade, luttant pendant des années contre la leucémie qui la ronge, sublime figure maternelle entre dévouement et indépendance presque farouche, infiniment humaine.
Claude, Philippe et par la suite, Pierre, suivront chacun leur trajectoire, chaotique, étonnante et pour les deux aînés, particulièrement tragiques. Au milieu de toute cette scansion de la société en mouvement, cette énumération lancinante mêlant action politique, drogues, sexualité débridée, on lit entre les lignes un écho à cette douleur, qui continue de sourdre encore aujourd’hui, une douleur inguérissable, lancinante qui rend le livre incroyablement dur, remuant, lui évitant en même temps de ressembler à ces livres de « grands déballages intimes ». Si le ton adopté est d’une franchise nette, sans détour, il n’est pas exempt d’émotion, de pudeur s’exprimant à travers certaines tournures de phrases, certaines tournures narratives veillant à  s’en tenir à l’essentiel.

Qu’as-tu fait de tes frères ? est un roman (dont le matériau est très largement autobiographique, au passage, il y a quelques années il me semble que l’autobiographie était sinon répandue, du moins assumée. J’ai la sensation qu’aujourd’hui les auteurs -éditeurs ?- se retranchent de façon assez systématique derrière l’appellation roman) délicat : à la fois souvenirs détaillés, témoignages d’une époque et d’un Paris révolu et hommage à une famille anéantie.

Share

Lettre à monsieur le législateur : de la loi sur les stupéfiants – Antonin Artaud

Monsieur le législateur,

Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con
Ta loi ne sert qu’à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l’étiage toxicomanique de la nation
parce que
1° Le nombre des toxicomanes qui  s’approvisionnent chez le pharmacien est infime;
2° Les vrais toxicomanes ne s’approvisionnent pas chez le pharmacien;
3° Les toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades;
4° Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux;
5° Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés;
6° Il y aura toujours des fraudeurs;
7° Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion;
8° Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est qu’on leur foute la paix.
C’est avant tout une question de conscience.
la loi sur les stupéfiants met entre les mains de l’inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes; c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun.
Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d’action contre ce fait de conscience : à savoir, que, plus encore que de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de vacuité mentale qu’il peut honnêtement supporter.

Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m’enlèvera jamais, c’est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j’ai perdu ma lucidité, la médecine n’a qu’une chose à faire, c’est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l’usage de cette lucidité.
Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l’avoir perdue.
Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse, dans sa forme mentale, médicinale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez.

L’Angoisse qui fait les fous.
L’Angoisse qui fait les suicidés.
L’Angoisse qui fait les damnés.
L’Angoisse que la médecine ne connaît pas.
L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.
L’Angoisse qui lèse la vie.
L’Angoisse qui pince la corde ombilical de la vie.
Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n’ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en mal-façon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit de disposer de mon angoisse, d’une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l’enfer.
Tremblement du corps ou de l’âme, il n’existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d’arriver à une évaluation de ma douleur plus précise, que celle, foudroyante, de mon esprit!

Toute la science hasardeuse des hommes n’est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.
Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n’est pas par amour des hommes que tu délires, c’est par tradition d’imbécilité. Ton ignorance de ce que c’est qu’un homme n’a d’égale que ta sottise à le limiter.
Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi.

Antonin Artaud, L’Ombilic des Limbes, Poésie-Gallimard

Share