Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Eau

Le temps et l’eau – Steinn Steinar

Steinn Steinar (1908-1958) fut un des premiers écrivains islandais à vivre de sa plume. Une infirmité au bras le rendait inapte à tout travail manuel. Poète autodidacte, il est un précurseur de l’emploi du vers libre et sa poésie, tout d’abord radicale, évolua progressivement vers une sorte de lyrisme abstrait.

L’extrait suivant est la première partie de son texte, Le temps et l’eau.

***

I – Le temps comme l’eau,
et l’eau froide et profonde
comme la conscience que j’ai de moi.

Et le temps comme une image
peinte par l’eau
et par moi pour moitié.

Et le temps et l’eau
courent à l’épuisement
dans la conscience que j’ai de moi.

Poésie islandaise contemporaine, sous la direction de Gérard Lemarquis et Jean-Louis Depierris, Autres Temps, 2001

Share

L’Eau et les Rêves – Gaston Bachelard

Essai sur l’imagination de la matière
L’Eau et les rêves
a été publié pour la première fois en 1942.

Table des matières et (brève) présentation de l’œuvre

Introduction : Une présentation de la thématique abordée dans l’Eau et les Rêves : les forces imaginantes de l’esprit. Plan de l’étude.

I- Les eaux claires, les eaux printanières et les eaux courantes. Les conditions objectives du narcissisme. Les eaux amoureuses. Les images changeantes de l’eau, les reflets, les miroirs, la dualité du Narcissisme et de la contemplation. La psychologie de l’eau claire : la fraîcheur, la sensualité, la sexualité de l’eau, sa nature essentiellement féminine. Le complexe de culture et le complexe du cygne.

II- Les eaux profondes – Les eaux dormantes – les eaux mortes. « L’eau lourde » dans la rêverie d’Edgar Poe. L’eau qui s’alourdit, qui va dans le sens de la mort, la mort comme partie intégrante de l’eau. L’eau et le ciel renversé. Le destin de l’eau qui se charge des douleurs humaines.

III- Le complexe de Caron. Le complexe d’Ophélie. L’eau substance de vie, substance de mort. La mort et le voyage sur l’eau. Les eaux maternelles et le ré-enfantement. Les enfants maléfiques rendus aux flots. La barque de Caron, le passeur et gardien.
Le suicide en littérature, l’imagination et la mise en scène de la mort. L’eau comme élément de la mort « jeune et belle », l’élément féminin et mélancolique. Les larmes.

IV- Les eaux composées. Jeux de combinaisons de l’eau avec les autres éléments. Chimie du poète. Association binaire mais jamais ternaire. L’eau et le feu : mariage impossible et détonnant, pourtant exceptionnellement fécond. L’eau et la nuit, la peur. L’eau et la terre.

V- L’eau maternelle et l’eau féminine. Le symbolisme maternel de l’eau. Le lait et l’eau : l’eau fécondante et nourricière pour l’imagination. L’eau comme aspect de la mère mais aussi comme épouse et amante. Le voyage imaginaire.

VI- Pureté et purification. La morale de l’eau. L’eau symbole de pureté naturelle. Eau lustrale. Les eaux polluées et la nature de l’inconscient. L’eau amère, impure, mauvaise. Eau jaillissante, source de vie et de pureté. La loi morale de l’imagination et le double axe d’imagination. La fontaine de Jouvence.

VII- La suprématie de l’eau douce. Mythologie de la mer et inconscient maritime. Suprématie de l’eau terrestre sur l’eau marine. Poséidon. L’eau douce et la fraîcheur, la désaltération de l’inconscient.

VIII- L’eau violente. Le complexe du nageur, le complexe de Swinburne, le complexe de Xerxès. Le saut initiatique dans l’inconnu. L’imagination dynamique. Les rêveries ambivalentes et la colère de l’océan. L’eau et l’excitation coléreuse.

Conclusion : La parole de l’eau. L’eau associée naturellement à la communication, au langage. La parole de l’eau. La fluidité de la poésie, le son, les rires et les onomatopées des eaux. L’écoute des voix de l’eau.

Photo personnelle prise dans les Highlands, 2001.
N&B argentique, non retouchée.
Ne pas reproduire, merci.

Mon avis :
Rien que le titre de cette rubrique « mon avis » me semble ici assez prétentieuse. Comment mon avis -celui d’une jeune femme du XXIe siècle, même pas particulièrement intelligente, même pas particulièrement cultivée- pourrait avoir un impact quelconque ? A mon sens, ce que je vais en dire n’apportera rien de nouveau ou de notoire, mais à défaut de cela, je vais tâcher d’expliquer ce que j’ai pu tirer de cette lecture, ce que j’en ai compris.

Comme je l’avais déjà précisé en rédigeant ma chronique de l’essai sur le charme, la philosophie m’impressionne et je suis démunie quand il s’agit d’en parler. C’est handicapant quand on se trouve en présence de gens qui sont soit infiniment plus cultivés et fins que vous, soit qui ne voient pas quel bénéfice vous pouvez tirer de vos lectures, et qui vous le font savoir dans des termes plus ou moins abruptes.

J’en suis venue à la lecture de Bachelard de manière assez soudaine. Le nom ne m’était pas inconnu, non plus que le titre de ce livre, mais il n’y avait pas eu vraiment de déclic, jusqu’à la lecture du livre sur le charme, justement, où il est fait référence à son œuvre. Une rapide promenade sur internet (biographie, extraits) m’a donné envie de le lire.

Contrairement à d’autres philosophe (comme Nietzsche ou Bergson), je trouve Bachelard complètement limpide, si vous me passez l’expression. Son écriture confine à la poésie et il a une façon de mettre en image les concepts qui est unique en son genre. J’aurai envie de dire qu’il ne se contente pas de réfléchir sur la matière de l’imagination, mais par une sorte de mise en abîme, il l’imagine en même temps qu’il en parle. J’aurai bien du mal à dire comment je le comprend, dans ce sens où à moins de faire de la paraphrase, il m’est très délicat de restituer sa façon de considérer le pouvoir de l’eau et son symbolisme dans l’imagination, à part peut-être, en disant que je comprend cet essai davantage de manière empirique que de manière intellectuelle (bien que l’intellect ne soit pas non plus totalement absent). Lisant L’Eau et les rêves, je ne pouvais m’empêcher de faire le lien, non seulement avec toutes sortes de souvenirs personnels mais aussi à d’autres écrivains, d’autres poètes, d’autres textes. Parmi tous les noms qui me sont venus à l’esprit, je n’en citerai que trois. Virginia Woolf d’abord, et notamment son roman Les Vagues. Keats ensuite, principalement en raison de son épitaphe : Here lies one whose name was writ in water. (Ci-gît celui dont le nom était écrit sur l’eau) et enfin, à un chant mortuaire roumain, où il est question d’un psychopompe qui accompagne l’âme du défunt et l’empêche de se perdre. Dans ce texte, il est question des eaux de mort. Un autre parallèle qui m’est venu à l’esprit est celui avec les mizuko (littéralement « enfant de l’eau » ou « enfant qui a coulé » en japonais), nom que l’on donne aux fœtus morts ou avortés.

L’Eau et les rêves s’est avéré être une lecture profondément murmurante, dont je ressors avec l’envie de lire -ou à défaut d’essayer- ses autres ouvrages, comme l’Air et les songes, par exemple.

L’Eau et les rêves – extrait

L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. Dans d’innombrables exemples nous verrons que pour l’imagination matérialisante la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la  terre : la peine de l’eau est infinie.

L’Eau et les rêves, Gaston Bachelard, livre de poche, page 13

Share

Les Vagues – Virginia Woolf

Traduction de Marguerite Yourcenar

Avant de commencer, je précise qu’il existe une autre traduction, effectuée par Cécile Wajsbrot et qui est sensiblement différente de celle de Yourcenar. Alors que celle de Yourcenar est assez poétique, celle de Wajsbrot est faite de phrases concises, comme de petits coups de rasoirs, pour autant que je m’en souvienne. J’ai eu l’occasion de jeter un œil sur cette traduction pendant ma première année de fac, pour un cours de traduction, le thème d’étude étant, vous l’aurez deviné, Les Vagues.

Ma rencontre avec l’œuvre de Virginia Woolf s’est faite par le biais d’un film, The Hours de Stephen Daldry, qui m’a donné illico envie de lire Mrs Dalloway. Mais comme la vie a toujours plus d’un tour dans son sac, il s’est trouvé qu’un des cours de DEUG de lettres modernes comportait l’étude des Vagues. Étude entre le texte original et deux traductions, et ce cours, bien que formolisé et abrutissant a joué une grande part dans ma manie -détestable- de pinailler devant certaines traductions (Bonnefoy VS Yeats), comme mes cours de linguistique d’ailleurs, mais je m’égare.

Les Vagues, donc. Comment en parler ? Comment le résumer ? Puisqu’en définitive, il est très délicat d’en faire le récit au sens où on l’entend habituellement.

Faisons simple et coupon court à toutes les conneries qu’on entend habituellement sur la complexité de l’écriture de Virginia Woolf. Son écriture n’est pas compliquée, elle ne décrit pas, elle construit. Dans les romans, on voit souvent le personnage ou le narrateur décrire ses pensées, ce qu’il voit. Pas ici, on assiste plutôt à la construction, à la définition de ses états d’âmes, de ses réflexions. Les choses ne sont pas figées, elles sont en train de se produire au moment même où on lit. Ce qui induit des phrases presque similaires. Presque. La construction et d’autres subtilités font apprécier le goût du texte, du fond de la pensée exactement de la même manière qu’un aliment que l’on déguste du bout de la langue.

Six personnages, trois filles et trois garçons.

Jinny.
Rhoda.
Elisabeth.
Bernard.
Louis.
Neville.

Chacun nous livrant sa perspective des choses, sa vision des évènements. Les différentes scènes qui composent le livre sont ainsi vues sous plusieurs angles, selon la sensibilité du personnage.

On peut ajouter à ces six personnages « pensant », la figure central d’un personnage muet, puisqu’on n’a jamais ses points de vue, mais qui occupe néanmoins une place centrale, la figure de Perceval, rencontré au pensionnat et mort prématurément aux Indes, qui hante la mémoire de ses amis.

Il n’y a pas de description physique totale des personnages, seulement de rares détails disséminés : on sait par exemple que Suzanne a les mains rougies ou que Jinny est certainement séduisante, mais cela s’arrête là. Les portraits sont beaucoup plus intérieur, et les archétypes qu’ils représentent plus ou moins marqués mais néanmoins reconnaissable. (Bien que je trouve les personnalités des garçons un peu plus uniforme que celles des trois filles, qui elles sont vraiment marquées).

Le livre se décompose en différents tableaux, en tranche de vie. L’enfance et ses drames quotidiens et cruels, l’entrée au pensionnat, les études, la sortie du pensionnat, la jeunesse et les fiançailles, le départ de Perceval pour les Indes, la maturité, puis la vieillesse, et la mort.
Chaque tableau est entrecoupé par la description de la mer. C’est toujours le même paysage, à différents moments de la journée, de l’aube jusqu’à la nuit.

Sur ces thèmes bien définis, on retrouve plusieurs thèmes filés durant tout le récit : la mort, l’amitié, le questionnement sur l’apparence des choses et des êtres, sur la pérennité, sur l’existence (en tant que substance et en tant que concept).

À noter que les derniers mots du récit constituent l’épitaphe de Virginia Woolf.