Le Livraire

Carnet de lecture

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Sarah Kane (3 février 1971 – 20 février 1999)

Il y a dix ans se suicidait la dramaturge anglaise Sarah Kane. La loi sur le copyright m’interdisant de reproduire l’extrait de 4.48 Psychose que je voulais vous faire partager, je me contente de l’extrait suivant, tiré du site internet d’une compagnie de théâtre (La compagnie des songes), qui a dû, en toute logique, recevoir l’aval des éditions de L’Arche)

… je suis triste

je sens que l’avenir est sans espoir et que tout ça ne peut pas s’arranger

je suis fatiguée et mécontente de tout

je suis un échec total sur le plan humain

je suis coupable, je suis punie

j’aimerais me tuer

j’étais capable de pleurer avant mais je suis maintenant au-delà des larmes

j’ai perdu tout intérêt pour les autres

je ne peux pas prendre de décisions

je ne peux pas manger

je ne peux pas dormir

je ne peux pas penser

je ne peux pas vaincre ma solitude, ma peur, mon dégoût… »

« …je suis arrivée à la fin de cette effrayante de cette répugnante histoire d’une conscience internée dans une carcasse étrangère et crétinisée par l’esprit malveillant de la majorité morale…

4.48 Psychose, L’Arche, 2001 pour la traduction française, effectuée par Évelyne Pillier

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Examen à la porte du ventre – Ted Hughes

Ted Hughes (1930 – 1998) est un poète anglais assez mal connu en France. Bien qu’ayant jouit d’une certaine renommée de son vivant -il a été le poète officiel de la Reine- le suicide de Sylvia Plath, avec qui il fût marié, suscita questions, scandales et un véritable ostracisme envers son œuvre, notamment de la part des féministes pour qui Hughes ne pouvait être qu’un mari jaloux du talent de sa femme. Il publiera Birthday Letters peu de temps avant sa mort, recueil de poèmes dans lequel il expose cette relation complexe.
La poésie de Hughes est assez particulière dans le sens où il considère que le poète est un chaman qui transmet les messages de l’autre-monde. Il est intéressant de souligner que le corbeau possède, comme de nombreux animaux, la fonction de psychopompe, c’est-à-dire de guide de l’âme à travers le monde des morts. Il possède aussi la fonction de messager et de prophète, comme on le retrouve dans de nombreuses légendes celtes et nordiques, à travers les corbeaux de la Morrigane ou les corbeaux du dieu Odin, nommés Pensée (Hugin) et Mémoire (Munin). Cet aspect chamanique se retrouve également dans le titre du poème,
womb signifiant utérus en anglais, indiquant ici un retour à l’utérus de la Terre-Mère, à ses entrailles, le commencement et la fin comme un ourobouros plutôt que l’image de la mort comme une fin abrupte et/ou un réel changement d’état.

Qui possède ces petits pieds décharnés ? La mort.
Qui possède ce visage hérissé, comme brûlé ? La mort.
Qui possède ces poumons qui fonctionnent encore ? La mort.
Qui possède ce manteau de muscle utilitaire ? La mort.
Qui possède ces tripes inqualifiables ? La mort.
Qui possède ce cerveau douteux ? La mort.
Tout ce sang malpropre ? La mort.
Ces yeux si peu efficaces ? La mort.
Cette méchante petite langue ? La mort.
Cette insomnie intermittente ? La mort.

Donné, volé, ou réservé en attendant le jugement ?
Réservé.

Qui possède toute la terre pierreuse, pluvieuse ? La mort.
Qui possède tout l’espace ? La mort.

Qui est plus fort que l’espoir ? La mort.
Qui est plus fort que la volonté ? La mort.
Plus fort que l’amour ? La mort.
Plus fort que la vie ? La mort.

Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Admis, Corbeau.

*****

Examination at the womb-door

Who owns these scrawny little feet ? Death.
Who owns this bristly scortched-looking face ? Death.
Who owns these still-working lungd ? Death.
Who owns this utility coat of muscles ? Death.
Who owns these unspeakable guts ? Death.
Who owns these questionable brains ? Death.
All this messy blood ? Death.
These minimum-efficiency eyes ? Death.
This wicked little tongue ? Death.
This occasional wakefulness ? Death.

Given, stolen, or held pending trial ?
Held.

Who owns the whole rainy, stony earth ? Death.
Who owns all of space ? Death.

Who is stronger than hope ? Death.
Who is stronger than the will ? Death
Stronger than love ? Death.
Stronger than life ? Death.

But who is stronger than death ?
Me, evidently.
Pass, Crow.

Anthologie billingue de la poésie anglaise, Gallimard, Pléiade, 2005. Traduction du poème par Claude Guillot.

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A quoi sert l’écriture ?

Extrait du Magazine Littéraire n°482 – Janvier 2009 – Barthes refait signe

Réponse de Barthes en 1969 pour le quotidien italien Il Corriere della Serra à la question  « À quoi sert l’écriture ? »

Je puis seulement énumérer les raisons pour lesquelles j’imagine écrire :

1 – pour un besoin de plaisir qui, on le sait bien, n’est pas sans rapport avec l’enchantement érotique ;

2 – parce que l’écriture décentre la parole, l’individu, la personne, accomplit un travail dont l’origine est indiscernable ;

3 – pour mettre en oeuvre un « don », satisfaire une activité distinctive, opérer une différence ;

4 – pour être reconnu, gratifié, aimé, contesté, constaté ;

5 – pour remplir des tâches idéologiques ou contre-idéologiques ;

6 – pour obéir aux injonctions d’une idéologie secrète, d’une distribution combattante, d’une évaluation permanente ;

7 – pour satisfaire ses amis, irriter ses ennemis ;

8 – pour contribuer à fissurer le système symbolique de notre société ;

9 – pour produire des sens nouveaux, c’est-à-dire des forces nouvelles, s’emparer des choses d’une façon nouvelle, ébranler et changer la subjugation des sens ;

10 – enfin, […] pour accréditer ainsi la valeur supérieure d’une activité pluraliste, sans causalité, finalité ni généralité, comme l’est le texte pour lui-même.

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Chant Funèbre – W.H Auden

Traduction de Gérard-Georges Lemaire. In Anthologie bilingue de la poésie anglaise, Gallimard, collection Pléiade.

Arrêtez les horloges, coupez le téléphone,
Jetez un os juteux au chien pour qu’il cesse d’aboyer,
Faites taire les pianos et avec un tambour étouffé
Sortez le cercueil, faites entrer les pleureuses.

Que les avions tournent en gémissant au-dessus de nos têtes
Griffonnant dans le ciel ce message : Il Est Mort,
Nouez du crêpe au cou blanc des pigeons,
Donnez des gants de coton noir à l’agent de la circulation…

Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et Ouest,
Mon travail, mon repos,
Mon midi, mon minuit, ma parole, mon chant;
Je pensais que l’amour durerait pour toujours : j’avais tort.

On ne veut plus d’étoiles désormais; éteignez les toutes ;
Emballez la lune et démontez le soleil,
Videz l’océan et balayez les bois;
Car rien maintenant ne vaut plus la peine.

La seconde version est celle qui (dit-on, je n’ai jamais vu le film en entier) est entendue dans Quatre mariages et un enterrement

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Empêchez le chien d’aboyer pour l’os que je lui donne,
Faites taire les pianos et sans roulement de tambour,
Sortez le cercueil avant la fin du jour.

Que les avions qui hurlent au dehors
Dessinent dans le ciel ces trois mots : Il Est Mort,
Nouez voiles noirs aux colonnes des édifices,
Gantez de noir les mains des agents de police.

Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest,
Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste,
Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson,
Je croyais que l’Amour jamais ne finirait : j’avais tort.

Que les étoiles se retirent ; qu’on les balaye ;
Démontez la lune et le soleil,
Videz l’océan et arrachez la forêt ;
Car rien de bon ne peut advenir désormais.

*****

Maintenant la minute de vérité. Je déteste ce poème (tout en trouvant la seconde version beaucoup plus jolie que la première), et d’une manière plus générale, je n’aime pas du tout Auden. Je le trouve tiède et mou. Ce poème m’agace, cette espèce de pseudo-emphase que l’on veut universelle, cette empressement à beugler son chagrin comme les petits vieux qui racontent leurs problèmes dans la file de la boulangerie. Une accumulation de clichés, de lieux communs, de jérémiades agaçantes et terriblement triviales. Oui, la mort est triviale, brutale, quotidienne et implacable et la vie ne fera pas de survivant, mais le chagrin expansif et intarissable s’accorde mal à mes yeux avec l’environnement citadin, avec la Vie Quotidienne, du moins pas en le crachant comme une glaire jaunâtre qui proclame « Il est mort c’est la fin du monde ». Pleure ou ne pleure pas. Soit stoïque ou ne le soit pas. Partage ton chagrin ou garde-le pour toi, au final, peu importe.
A la lecture de ce texte, il y a cette envie irrésistible de dire : « oui il est mort, oui c’est triste, mais non, malheureusement pour toi, pour vous, le monde ne s’arrête jamais de tourner. Il n’y aura pas d’aube, tous les empires tombent à la fin et c’est nu et sans linceul que le roi est porté en terre. » C’est tragique -ceci dit sans aucune ironie- mais c’est aux vivants de continuer à vivre, et à lire ces vers, j’ai l’impression de voir un homme d’âge mûr se rouler par terre en gémissant parce qu’il refuse la Mort. Une mascarade, un enterrement de vaudeville.

Non pas que je sois insensible devant le chagrin d’autrui, encore moins que je ne sache pas ce qu’est la mort de l’Autre, du Proche, du Moins Proche. La mort vécue, la mort attendue, la mort redoutée. Je préférerais ne pas le savoir, mais les choses étant ce qu’elles sont, je le sais. Donc, je parle en connaissance de cause, avec ma sensibilité tout à fait subjective et qui n’est pas exempt d’un certain cynisme, voir d’une certaine brutalité : non, je n’aime pas ce poème. Je préfère, et c’est mon droit le plus stricte, comme vous avez le droit de ne pas être du tout d’accord avec moi, une certaine retenue, une certaine mise en forme, une certaine transposition (les grandes douleurs sont muettes). Peut-être l’absence totale de spiritualité et l’antagonisme entre ma manière de considérer la vie, l’amour, la mort rendent totalement incompatible ce Chant Funèbre et mes préférences littéraires. Je n’en sais rien, c’est probable comme cela pourrait ne pas l’être.

Vous vous demanderez peut-être pourquoi parler, pourquoi citer un texte si je ne l’aime pas ? Parce qu’en matière de littérature, parler de ce que l’on aime, de ce qui nous touche, le faire partager, le transmettre est important, mais dire ce que l’on aime pas, et plus encore pour quelles raisons tel livre, tel poème nous est complètement hermétique est aussi très intéressant, enrichissant. D’une part parce que la négation, le rejet d’une chose suscite immédiatement plus de réactions qu’une appréciation et permet donc d’engendrer des débats, de confronter différents points de vues, d’échanger avec ses lecteurs, mais aussi parce qu’une personne se définit par ce qu’elle aime, mais aussi par ce qu’elle n’aime pas.

[édit : Cet article suscitant visiblement certaines réactions exagérées, je vous invite à relire la petite précision au sujet des commentaires ici. En cas de commentaire insultant, je rappelle que votre IP sera enregistrée et bannie.
J’ai le droit de ne pas aimer Auden. Du tout. Vous avez le droit de ne pas être d’accord avec moi… en restant courtois. Dans le cas contraire, abstenez-vous.]

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Première Ode, Les Muses – Paul Claudel

Quand les Parques ont déterminé,
L’action, le signe qui va s’inscrire sur le cadran du Temps comme l’heure par l’opération de son chiffre,
Elles embauchent à tous les coins du monde les ventres
Qui leur fourniront les acteurs dont elles ont besoin,
Au temps marqué, ils naissent.
Non point à la ressemblance seulement de leurs pères,
mais dans un secret noeud
Avec leurs comparses inconnus, ceux qu’ils connaîtront et ceux qu’ils ne connaîtront pas, ceux du prologue et ceux de l’acte dernier.
Ainsi un poème n’est point comme un sac de mots, il n’est point seulement
Ces choses qu’il signifie, mais il est lui-même un signe, un acte imaginaire, créant
Le temps nécessaire à sa résolution,
A l’imitation de l’action humaine  étudiée dans es ressorts et dans ses poids.
Et maintenant, chorège, il faut recruter tes acteurs,
afin que chacun joue son rôle, entrant et se retirant quand il faut.

Paul Claudel, Cinq grandes odes, NRF Gallimard, p.26 – 27

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