Le Livraire

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Archives de Tag: Féérie

La Terre des Fées

Voici une branche du pommier d’Emain
que je t’apporte, semblable aux autres ;
elle a des rameaux d’argent blanc
et des sourcils de cristal avec des fleurs,

C’est en une île lointaine,
tout autour brillent les chevaux de mer
dans leur course avec l’écume des vagues ;
quatre piliers supportent cette île,

des piliers de bronze la supportent,
brillant à travers des siècles de beauté,
jolie terre à travers les siècles du monde
où maintes fleurs jaillissent.

Parmi les fleurs est un vieil arbre
où les oiseaux chantent les heures
en grande harmonie car ils savent
chanter ensemble à chaque heure du jour.

Des splendeurs de toute couleur brillent
dans la plaine aux jolies voix,
la joie rayonne et on écoute
des musiques dans la plaine de la Nuée d’Argent.

Inconnues sont la douleur et la traîtrise;
ni chagrin, ni deuil, ni mort,
ni maladie, ni faiblesse,
voilà le signe d’Emain.

Beauté d’une terre merveilleuse
dont tous les aspects sont aimables,
en un étrange pays
où la brume est incomparable.

Il y a trois fois cinquante îles lointaines
dans l’océan vers le couchant,
plus grande qu’Érin deux fois
est chacune d’elles ou trois fois.

C’est la terre de bonté
où pleuvent les cristaux et les pierres de dragon,
la mer jette la vague contre la terre,
les cheveux de cristal de sa crinière.

Des chariots d’or dans la plaine de la mer
s’élèvent avec le flot vers le soleil,
il y a des chariots d’argent dans la plaine des Jeux
et des chariots de bronze sans défaut.

Des coursiers d’or jaune sont sur la rive,
d’autre encore de couleur pourpre,
d’autres avec de la laine sur le dos,
de la couleur du ciel très bleu.

Au lever du soleil viendra
un bel homme illuminant les plaines,
il chevauche l’étendue battue des flots,
il remue la mer jusqu’à ce qu’elle soit de sang.

Une armée viendra par la mer claire,
vers la terre elle navigue,
les rameurs s’élancent vers les rochers
d’où s’élèvent cent refrains.

C’est un jour d’éternel beau temps
qui verse de l’argent sur les terres,
une falaise blanche bordant la mer
qui reçoit la chaleur du soleil.

Là sont le bonheur et la santé
sur la terre où résonnent les rires,
en la très calme terre, en toute saison,
est la joie qui dure toujours.

Emain, étonnante en face de la mer,
qu’elle soit proche, qu’elle soit lointaine,
où sont des milliers de femmes étranges
que la mer claire entoure.

in La navigation de Bran (Irlande, VIe siècle (?).) traduction J. Markale ; tiré du livre Trésor de la poésie universelle, R. Caillois et J-C. Lambert, Gallimard

« Petits enfants sorcières »

Petite sorcière de l’école qui encraule les lignes de son cahier de synchyses, et millepertuis et que j’aimais – qui trouve que le chat a plus d’amour dans le regard que cet inexistant fiancé, qui répétait tant et tant rituels et formulettes afin que reviennent les âges heureux. Petite sorcière qui espérait tant l’être.
Petits enfants sorcières à qui l’on cache vos filiations divines à la lune, aux sources, aux herbes, mais qui retrouvent l’héritage secret en traçant les pentacles de vos marelles, en redisant les comptines rebelles. Petite fille de mai, épousée des haies et des rondes renouées. Le balai n’est pas l’outil d’une condition, mais le coursier des nuées, le sceptre tempestaire, la quenouille des Normes et du Temps.
Vieille Mère du Sureau, Baba Yaga, chères orgresses qui dévorez ceux qui vous auraient congelées. Sorcières des mares caliciales, des marais d’où l’on ne revient pas, de la chênaie moussue du Wistman’s wood, des pierres levées aux landes de Cojoux, des tourbières de Galway, de Salem, du Broken, Reine sombre de l’île de Man, sorcières lubriques des gouttières, un peu distraites des salons de thé, des Volksmärchen de Musaeus, rigolardes d’Ingoldsby, Tsaoutavieillo, Makralles des emmacralages ardennais, Striggs bergamasques, Barbara Steels des séances de minuit, sorcière de Gripari, sylvestres couronnées du Norfolk et d’Huntingdon, aux cheveux peints aux henné des herboristeries de Glastonbury, de Puck’s Fair, rose sorcière de Cinémonde, des sarabandes de Beselare, dames savantes qui derrière vos paupières savez : succubes de par-ci, succube de part-là, des boutures de capucine, glapissantes devineresses des orgueilleux Mac Beth, fiancée du pirate, Bohémienne, enfant trop aimante brisée sous une pierre de Redon, touchantes révoltées de Michelet, Malvenue seignolienne, sanglantes innocentes de Jean Rollin, gardiennes et enchanteresses de ce qui est encore. Brûlées pour avoir rêvé à la légèreté des oiseaux. Herbes sorcières qui fleuriront nos songes quand nous ne serons plus…

Extrait des Contes de Sorcières et d’Ogresses, Pierre Dubois, Hoëbeke, 1999

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Des Fées et de la Féerie

Le domaine des contes de fées est vaste, profond, élevé et empli de bien des choses diverses : l’on y trouve toutes sortes d’animaux et d’oiseaux ; des mers sans rivages et des étoiles innombrables ; une beauté qui est en même temps un enchantement et un péril toujours présent ; ainsi que des joies et des peines aussi perçantes que des épées. Un homme peut se considérer comme fortuné d’avoir vagabondé dans ce royaume, mais la richesse et l’étrangeté de celui-ci lient la langue d’un voyageur qui voudrait les rapporter. Et tandis qu’il ne s’y trouve, il est dangereux pour lui de poser trop de questions de crainte que les portes ne se ferment et que les clés ne soient perdues.

J.R.T Tokien, Faërie, Christian Bourgois, 1996, page 9

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La Reine et le Fou (extrait) – W.B Yeats

Que peut-être la mort sinon le début de la sagesse, du pouvoir et de la beauté ? et la folie peut-être une sorte de mort. A mon avis il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un grand nombre de gens voient « dans chaque foyer des fées » un fou avec un vase brillant plein de sortilèges, de sagesse ou de rêves trop puissants pour l’esprit des mortels. Il est naturel aussi qu’il y ait une reine dans chacun de leurs foyers, et qu’on entende peu parler de leurs rois, car les femmes atteignent plus facilement que les hommes à cette sagesse que les  peuples antiques, et tous les peuples sauvages  de nos jours encore, croient être la seule sagesse. Le moi, qui est la base de notre savoir, est brisé en morceaux par la folie, et oublié  dans les émotions soudaines des femmes ; donc les fous peuvent avoir -et les femmes ont certainement- des aperçus d’une grande part de ce que la sainteté trouve au terme de son voyage douloureux. L’homme qui a vu le fou blanc a dit en parlant d’une certaine femme, qui n’était pas paysanne : « si j’avais sa capacité de vision, je connaîtrais toute la sagesse des dieux, et ses visions ne l’intéressent pas ». Et j’ai entendu parler d’une autre femme, qui elle non plus n’était pas paysanne ; pendant son sommeil elle partait dans des pays d’une beauté surnaturelle, et pourtant elle n’avait d’autre souci que de s’occuper de son foyer et de ses enfants ; et bientôt un guérisseur a prétendu la rétablir par des plantes. La sagesse, la beauté et le pouvoir peuvent parfois, à mon avis, venir à ceux meurent chaque jour qu’ils vivent, quoique leur mort puisse ne pas ressembler à celle dont parlait Shakespeare. Il y a une guerre entre les vivants et les morts, et les histoires irlandaises insistent toujours là-dessus. D’après elles quand les pommes de terre ou le blé de n’importe quels autres fruits de la terre se gâtent, ils mûrissent au pays des Fées ; nos rêves peuvent faire flétrir les arbres ; on entend le bêlement des agneaux du pays des Fées en novembre, et les yeux aveugles voient mieux que les autres. Puisque l’âme croit toujours à cela ou à des choses semblables, la cellule et le désert ne demeureront jamais longtemps vides, et tous les amants comprendront ces vers :

N’as-tu pas entendu ces douces paroles parmi
Ce choeur qui résonne dans les cieux ?
N’as-tu pas entendu que ceux qui meurent
Se réveillent dans un monde d’extase ?
Que l’amour, quand les membres sont entrelacés
Et le sommeil, quand la nuit de la vie est brisée,
Et la pensée accrochée aux troubles frontières du monde,
Et la musique, quand un être aimé chante,
C’est la mort ?

( In La Reine et le Fou, traduit par Caroline MacDonogh,
William Butler Yeats, Le Crépuscule Celtique, Presses Universitaires de Lille, 1982 )

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Thomas Le Rimeur – Ellen Kushner

Traduit par Béatrice Vierne
Edition Folio SF

kushnerRésumé (quatrième de couverture) :
Pour s’être risqué au baiser offert, Thomas le fameux Rimeur se retrouva prisonnier de la Reine des Elfes.
Grand vivant s’il en fut, et joyeux compagnon, Thomas vécut près d’elle sept années, dans les voluptueux plaisirs du royaume de Faërie, avant de retourner dans son monde premier, celui du labeur, de la peine, et de la fuite du temps.
Hanté, tourmenté par les souvenirs des splendeurs perdues, il lui fallut, malgré tout, retrouver la femme qu’il aimait, reconstruire sa harpe. Et vivre avec les cadeaux ambigus de la Reine des Elfes, le don de prophétie et la malédiction de la parole vraie.
Salué dès sa parution comme un chef-d’œuvre, mêlant action, poésie et mystère, Thomas le Rimeur a été couronné par le World Fantasy Award et le Mythopoetic Award.

Mon avis :
Inspiré par la ballade de Thomas le Rimeur, ce roman est l’exemple même d’une réécriture réussie avec brio. Le récit se divise en quatre parties, portées chacune par une voix différente : celle de Gavin, vieil homme généreux bourru et pragmatique, celle de Meg, femme avisée au cœur d’or et à l’œil perçant, celle de Thomas, jeune homme talentueux mais parfois frondeur et maladroit, et enfin, celle d’Elspeth, l’épouse de Thomas, qui l’a attendu pendant sa longue absence, et qui a vécu à ses côtés.

L’écriture est magnifique, tantôt simple, tantôt lyrique. Les descriptions sont fines, vivantes. C’est un des très rares romans de Fantasy que j’ai pu lire où se côtoient un sens certain de la poésie, du verbe, du rythme et en même temps une sensualité rare, riche de sens, presque palpable. Les personnages ne sont pas uniquement des lointaines figures hiératiques désincarnés, mais des hommes et des femmes qui aiment, qui regardent. Bien souvent, quand il est question de Féerie, les récits ont tendance à devenir soit verbeux, soit lyrique mais sans consistance, sans chair, ce qui n’est pas le cas ici.

Enfin je salue le travail de la traductrice pour sa magnifique retranscription de la ballade, entre autres.

A propos de la légende de Thomas le Rimeur
Avant d’être un livre de fantasy, Thomas le Rimeur est une ballade du XIIIème siècle racontant l’histoire d’un barde extrêmement doué qui, parce qu’il a embrassé (ou eu une relation sexuelle, sur ce point les versions varient) la reine d’Elfhame, part avec elle en Féerie. Sur le point de repartir dans le monde des humains, le double de don de prophétie et de dire toujours la vérité lui est accordé, dons ambigus s’il en est. A son retour, Thomas découvre que sept années se sont écoulées depuis son départ, et il ne parvient jamais vraiment à se réadapter à la vie dans le monde des hommes. Il finit par retourner en Féerie.

C’est également le nom d’un poète écossais qui vécut au XIIIème siècle et dont on dit qu’il possédait le don de prophétie. L’origine de la ballade éponyme et l’existence de ce poète (dont le vrai nom est Thomas d’Erceldoune) est probablement liée.

Extraits du livre :

Puis elle se glissa entre mes bras dans un bruissement de soie frissonnante. Je fus enveloppé de vert et d’or, tandis que le rouge de ses lèvres m’emportait jusque dans le cœur d’une flamme. Nous nous allongeâmes dans la laîche fanée et là où ce végétal piquait ma peau nue je ne sentais que les caresses de la terre ;

Page 100

Le long de mes jambes, le fleuve que nous venions de traverser avait laissé le sang des batailles se confondant avec celui des accouchements et des pucelages, celui des doigts entaillés pour les serments d’enfants et celui des blessures plus profondes qu’infligent les luttes fratricides ; le sang des voyageurs assassinés pour leur or et celui coulant d’écorchures à peines remarquées l’été dans les champs…

Page 104-105

Extrait de la Ballade de Thomas le Rimeur

‘O see not ye yon narrow road,
So beset wi thorns and briers?
That is the path of rightousness,
Tho after it but few enquiries.

‘Ande see ye not that braid braid road,
That lies across yon lillie leven?
That is the path of wickedness,
Tho some call it the road to heaven.

‘And see ye not that bonnie road,
which winds about the fairnie brae?
That is the road to fair Elfland,
Where you and I this night maun gae.

*****

Ne vois-tu pas l’étroit chemin
Barré d’épines et de genêts ?
C’est le chemin de la vertu
Que si peu cherchent à trouver.

Et vois-tu cette route si large,
Et douce et toute parsemée de fleurs ?
C’est la grande route du mal
Mais d’aucuns disent qu’elle mène au Paradis.

Et vois-tu ce joli sentier
Monter la colline herbeuse ?
C’est là le chemin de la Fäerie
Où toi et moi pouvons aller.

Traduction extraite du livre Les Fées d’Alan Lee, parut chez Albin Michel. Cet extrait est également citée par André-François Ruaud dans son ouvrage Cartographie du merveilleux. La version originale (en anglais) est tiré du site Tam-Lin.

Autre récit ayant Thomas le Rimeur pour personnage :
La nouvelle de Benoît Geers, Thomas, jeune poète dynamique, (Emblème Hors-Série n°2, Les Fées, Editions de l’Oxymore) imagine ce que serait devenu Thomas à notre époque.

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