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Les vaches de Staline – Sofi Oksanen

La Cosmopolite / Stock
Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli
ISBN : 978-2-234-06947-3
Titre original : Stalinin lehmät
Parution le 7 septembre

Quatrième de couverture :
Les « vaches de Staline », c’est ainsi que les Estoniens déportés désignèrent les maigres chèvres qu’ils trouvèrent sur les terres de Sibérie, dans une sorte de pied de nez adressé à la propagande soviétique qui affirmait que ce régime produisait des vaches exceptionnelles. C’est aussi le titre du premier roman de Sofi Oksanen, dont l’héroïne, Anna, est une jeune Finlandaise née dans les années 1970, qui souffre de troubles alimentaires profonds. La mère de celle-ci est estonienne, et afin d’être acceptée, cette femme a tenté d’effacer toute trace de ses origines, et de taire les peurs et les souffrances vécues sous l’ère soviétique. Ne serait-ce pas ce passé qui hante encore le corps de sa fille ? 
Sofi Oksanen fait preuve d’une grande puissance d’évocation quand elle décrit les obsessions de ces deux femmes. Il y a la voix d’Anna qui tente de tout contrôler, son corps, les hommes, et le récit plus distant de la mère qui se souvient de la rencontre avec « le Finlandais », à Tallinn, dans les années 1970, sous un régime de terreur et de surveillance.

Mon avis :
Les vaches de Staline est chronologiquement le premier roman de Sofi Oksanen mais le second à être traduit en français, après le grand succès de Purge l’an dernier. Le vaches de Staline, Purge et un autre roman qui était en cours d’écriture en juin 2010 devraient former une trilogie, selon les propos de l’auteur lors de la présentation de Purge au Centre Culturel Finlandais.

Le roman alterne plusieurs époques et voix narratives. La troisième personne du singulier pour évoquer le passé : l’Estonie juste après la Seconde Guerre mondiale, l’Estonie durant l’ère Soviétique et l’enfance d’Anna, le je pour évoquer le présent et les troubles alimentaires installés. La fracture entre la troisième et la première personne du singulier pour parler du même personnage créée une distance par rapport à une époque, distance que l’on peut rattacher à l’indépendance de l’Estonie, survenue en 1991, un basculement profond dont les conséquences se retrouvent aussi bien dans la grande Histoire que dans l’histoire personnelle ; thématique largement exploitée dans l’œuvre de Sofi Oksanen, et après la lecture de ses deux romans, et de son propre aveu.

L’emploi de ce je narratif et les nombreuses similitudes entre la vie de l’auteur et celle de son personnage peuvent amener le lecteur à se poser la question fatidique et fatiguante sur le pourcentage d’éléments autobiographiques. Question que je me suis posée aussi, avouons-le, d’autant plus que, toujours lors de cette soirée de présentation, elle avait déclaré puiser largement dans l’histoire familiale pour écrire ses romans. Pourtant, s’il est raisonnable de penser que la sensibilité par rapport à certaines questions évoquées, le déracinement, la langue maternelle dont on est parfois privé, provient, pour une part, d’une histoire personnelle, je pense que c’est définitivement une erreur que de faire des rapprochements hasardeux entre fiction et réalité. C’est peut-être une conception erronée de ma part, mais je pense que l’on peut vivre un évènement de A à Z, puis le raconter fidèlement dans les détails, le résultat comportera toujours un élément de décalage, un glissement qui le distingue de la réalité, ne serait-ce que par le regard du lecteur.

La question la plus intéressante du roman est sans doute celle du rapport à la fois à la langue, au pays maternel (dans le sens « pays dont on se sent partie intégrante », quand bien même on n’y est pas né) et au corps. La transmission de l’histoire familiale, des drames traversés par plusieurs générations et qui continuent de se transmettre dans la chair des descendants, même quand on s’évertue à leur cacher la vérité, à entourer de non-dits insondables les banalités les plus quotidiennes. Comme si le destin de notre filiation, sa hamingja pour reprendre un terme issu de la mythologie nordique, continuait de marquer si profondément que l’on ne puisse pas y échapper, du moins pas sans un long et patient travail de compréhension et de reconstruction, comme s’il fallait d’abord apaiser les fantômes troublés du passé pour pouvoir construire un futur différent et libéré d’un héritage parfois étouffant.

La relation  troublée d’Anna à la nourriture n’est pas un désordre inné, il ne vient pas de nul part. Il commence à se manifester aux abords de l’adolescence, en même temps qu’une camarade de classe aux origines semblables. L’association entre l’entrée dans un âge sexuel, le rapport à la mère et au-delà, à une famille dont le père est perpétuellement absent, les injonctions de devoir ressembler à un pays dont on ne sent pas partie prenante et de devoir en rejeter un autre dont on a envie pleinement d’embrasser les coutumes et la langue forment un tout complexe et extrêmement intéressant.
Les vaches de Staline n’est pas un roman sur les troubles alimentaires ou sur l’Estonie soviétique, c’est un roman qui pose la question de ce que l’on devient quand on est déraciné, privé de mots, d’une terre, pas forcément au sens de pays, plutôt au sens d’endroit où s’épanouir, d’un endroit où être, où l’on sait d’où l’on vient et du droit à être soi.

La lecture de ce roman m’a rappelé une remarque de quelqu’un avec qui j’avais eu une conversation sur les évènements qui pouvaient amener l’écriture d’un auteur à perdre de sa substance. Cette personne m’avait fait une remarque à propos du déracinement (géographique mais pas uniquement) qui pouvait, selon elle, être l’une des causes possibles de ce type de dégradation. Cette remarque prend tout son sens à la lecture du roman de Sofi Oksanen : Anna n’a pas réellement de pays puisqu’elle doit dissimuler ses origines dans l’un et adopter certaines conduites spécifiques dans l’autre. Quand l’Estonie gagnera son indépendance, le pays changera vite et elle ne reconnaîtra plus le pays qui était, d’une certaine façon, le pays de son enfance et de son adolescence.

Ma mère ne m’a jamais dit un mot d’estonien, même par mégarde. Pas un mot ne lui a échappé à mon adresse, alors que par ailleurs elle peut parler elle-même finnois et estonien. Si elle parle à d’autres personnes en estonien, ou s’il y a autour de nous des gens qui parlent estonien, elle interrompt la conversation pour me demander à part si j’ai compris […], alors que l’estonien est l’une de mes langues maternelles et que je l’ai appris en dépit de la résistance de ma mère, toute seule, je me suis emparée de cette langue qui m’était morte, et j’ai refusé de l’abandonner, malgré ma mère qui punissait chacun de mes mots estonien, à notre retour en Finlande, par une chiquenaude de reproche […].

Selon ma thérapeute, il était vraiment étrange que ma mère n’adresse pas le moindre mot de sa propre langue à son enfant, même nourrisson, aucun babil, rien qu’une langue étrangère qui n’est pas encore adaptée à sa bouche et à ses sentiments, […]. Sa remarque m’a étonnée. C’est étrange ? Je n’avais jamais pensé que ça devrait être autrement, mais, en y réfléchissant et en faisant le compte, j’ai réalisé que je ne connaissais pas une seule famille multilingue qui ne veuille pas apprendre aux enfants les langues des deux parents. on enseigne volontiers une langue parlée comme langue maternelle depuis plusieurs générations.

pages 41 à 45

Dix ans après la seconde indépendance de l’Estonie, la première ayant eu lieu en 1918, il y a toujours une minorité russophone assez importante et un certain nombre d’habitants considérés comme apatrides par les autorités.

La lecture de ce roman m’a fait repenser, entre autres,  à certains souvenirs d’un voyage dans les trois pays Baltes au cours de l’été 2004, et rétrospectivement, amenée à reconsidérer sous un autre angle certains souvenirs. Ainsi un quiproquo à Tallinn où l’on m’avait d’abord adressé la parole en estonien, puis en finnois puis ensuite en russe, pour enchaîner dans un anglais hésitant et me demander in petto d’où je venais, une méprise de plus en raison de mon physique. Anecdote sans intérêt qui prend une autre couleur après la lecture de certaines lignes et les descriptions de Tallinn après l’Indépendance. Je me souviens aussi de Narva, ville juste à la frontière russe, à l’architecture typiquement soviétique, laide et sinistre que j’aimerais pouvoir revoir aujourd’hui, justement pour ça. Il y a une photo de Claudine Doury qui montre une jeune fille à la robe colorée devant ces blocs. Mis à part Estonie, l’endroit n’est pas précisé mais cela ressemble exactement à cette ville (il m’est malheureusement impossible de trouver cette photo sur le net).

Les vaches de Staline a l’ampleur d’un grand roman, un cran nettement au-dessus de Purge en matière d’écriture et de thématique.

Les droits du second roman de Sofi Oksanen, Baby Jane, qui plonge dans l’intimité et la tension au sein d’un couple lesbien, ont été achetés par les éditions Stock. Peut-être une parution pour la rentrée littéraire 2012 ?
Pour finir, un lien intéressant sur la vie en Estonie actuellement : E-stonie, un site monté par des étudiants du CELSA.

Le fils de la terre – Pentti Holappa

Ton pays natal s’est vengé sans pitié : ta mère ni ta sœur ne se souviennent même plus de toi, qui te virent partir et humblement courbées croyaient avoir élevé le fils d’un roi, puisque le départ d’un fils de roi est inévitable, comme la tombe qui est le terme des simples.

Eux, les simples, les bienheureux, ils t’ont oublié. Tu le savais, quand tu jouais à la lisière du ciel et sur la lune. Tu savais que ce jour effrayant, ce matin-là se lèverait sur un désert, aujourd’hui tu dois répondre de ton courage.

Aujourd’hui le fils de roi doit répondre de son manteau, car passant d’un seuil à l’autre il se voit convier à entrer, à s’asseoir sur le banc près de la porte, on lui demande d’où l’étranger vient-il, et quand partira-t-il, quand retourne-t-il dans son pays natal.

Aujourd’hui il faut écouter, regarder ces gens de la maison qui se rassemblent le soir venu dans la salle, et racontent l’histoire ancienne des héros morts, et tous ces noms nouveaux, secrets comme celui des anges et des enfants.

Aujourd’hui le pleureur doit partir et dévaler la longue ruelle bordée de maisons aux pignons gris, à l’échine grise, les chères maisons accroupies, prêtes à bondir, qui restent derrière le fuyard. Aujourd’hui il faut emporter ce cri comme un fardeau de pierre dans la lande pour en bâtir une tombe et , criminel ou estropié, redevenir un enfant au visage tranquille.

traduit du finnois par Gabriel Rebourcet in Il pleut des étoiles dans notre lit, Poésie/Gallimard – édition spéciale pour le Salon du Livre 2011

Edith Södergran (1892-1923)

edith-sodergranDe nationalité finlandaise, Edith Södergran naît le 4 avril 1892 à Saint-Pétersbourg. Son père, Matts, est ingénieur et sa mère, Helena, est issue d’une famille fortunée. Elle grandit à Raivola, en Carélie (province située à l’est de la Finlande).

De 1902 à 1908, elle suit des études à l’école allemande de Saint-Pétersbourg où elle côtoie de jeunes russes, allemands et suédois. Edith parle le russe, l’anglais, le français et l’allemand, elle lit Pouchkine, Molière et Goethe, mais ne suit aucun cours de suédois. Dans le journal intime qu’elle tient de 1902 à 1907, on retrouve plusieurs poèmes rédigés en russe, en français et en allemand, ainsi que quelques-uns écrits dans un suédois assez hasardeux, et parfois incorrecte.

Le 1er janvier 1909, quelques mois après la mort de son père, emporté par la tuberculose, Edith apprend qu’elle est, elle aussi, atteinte par cette maladie. Deux années durant, elle fait de fréquents séjours à Nummela, dans le même sanatorium que son père. Il semble qu’elle supporte difficilement ce lieu, d’où elle s’enfuit souvent. Paradoxalement, c’est là qu’elle découvre la littérature suédoise.
En 1911, elle part pour la Suisse, accompagnée de sa mère. D’abord à Arosa, puis à Davos-Dorf. En 1916, elle publie ses premiers poèmes, poèmes qui ne reçoivent qu’un accueil très mitigé.
En 1917, quand la révolution russe éclate, Edith et sa mère n’hésitent pas à se rendre à Saint-Pétersbourg (Pétrograd), qui n’est qu’à 60 kilomètres de Raivola. La guerre civile et la perte de valeur des obligations russes finissent de ruiner les Södergran.
En 1918, Edith fait publier La Lyre de Septembre, dont le modernisme et la liberté de ton sont très mal accueillis par la critique. Elle fera encore publier, en 1919 et en 1920 des poèmes et d’aphorismes qui seront recueillis sous le titre L’Ombre de l’avenir. Une fois encore, la réception est mauvaise.

De plus en plus pauvre et isolée malgré l’amitié et le soutien de Hagar Olsson, qu’elle considère comme sa sœur, Edith Södergran cesse d’écrire et se tourne vers l’anthroposophie, puis se convertit au catholicisme. Elle participe à Ultra, revue bilingue en suédois et en finnois. En 1922, elle retrouve peu à peu l’inspiration, mais elle est de plus en plus malade et traverse un hiver très difficile. Elle meurt le soir de la Saint-Jean, le 24 juin 1923, à Raivola. C’est après sa mort que le plus connu de ses poèmes, Le pays qui n’est pas, fut retrouvé.

Son œuvre est particulière, elle est finlandaise mais s’exprime en suédois. Un père suédois, une mère finlandaise, ce double héritage culturel se retrouve et s’affronte parfois. Elle a connu deux guerres : la Première Guerre mondiale, mais aussi la guerre civile de 1917 qui aboutit à l’indépendance de la Finlande le 6 décembre 1917, alors que la Russie est elle-même en proie à la guerre civile.
Les relations entre ses parents semblent avoir été tendues et influencés la jeune Edith qui, sans manifester de réelles prises de positions féministes, reproche souvent aux hommes leur domination sur les femmes. Cette méfiance envers les hommes se retrouve à plusieurs reprises dans son œuvre (et dans une certaine mesure, dans sa vie personnelle, bien que je sois d’avis de considérer cet argument avec prudence, et en gardant à l’esprit qu’elle était atteinte d’une maladie incurable à l’époque, et donc condamnée à moyenne échéance.) Elle n’est pas sans m’évoquer Katherine Mansfield, à la fois à cause de son histoire personnelle et intellectuelle et à cause du ton de son œuvre. Avis tout à fait personnel, je vous laisse seuls juges.

Bibliographie

Poème ( 1916 )
La Lyre de Septembre ( 1918 )
L’Autel de Roses ( 1919 )
L’Ombre de l’Avenir ( 1920 )
Le Pays qui n’existe pas ( 1925 )

Bibliographie en français

Edith Södergran, Poèmes complets, P. J. Oswald, 1973, traduction Régis Boyer
Poésies de Finlande, Runoja / Finsk Lyrics, présentation de Lucie Albertini, Le temps parallèle, 1989 , traduit du suédois par Carl-Gustaf Bjurström et Lucie Albertini
Le Pays qui n’existe pas, La Différence, 1992, traduit du suédois par Carl-Gustaf Bjurström et Lucie Albertini

Pour en savoir plus

Le site Järvellä sur la poésie nordique et leur page consacrée à Edith Södergran
Wikipédia

(Source de l’image)

Poste dédié à la personne qui m’a fait découvrir Edith Södergran. Merci à Toi.

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