Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Humour

La littérature enfantine vue par Éric Chevillard

Deux écoles dominent la littérature du premier âge : le naturalisme le plus édifiant (Je fais dans mon pot ; Monsieur l’abbé m’a mis un doigt) et un surréalisme animalier de pacotille (c’est l’heure où la panthère/ épouse le coléoptère/ c’est l’heure où le hérisson/ rapièce ses pantalons). Puis, curieusement, les enfants perdent le goût de la lecture.

http://l-autofictif.over-blog.com/article-1079-62085373.html

Croup & Vandemar [in Neverwhere, Neil Gaiman]

Pour reprendre doucement le fil des chroniques, j’ai décidé de vous faire partager un extrait d’un roman de fantasy urbaine que j’apprécie beaucoup, Neverwhere, de Neil Gaiman.
Pour situer l’action, il s’agit d’un pauvre gars sans histoires, Richard, qui se retrouve malgré lui embarqué dans les affaires du Londres d’En-Bas, sorte de Londres parallèle à l’ambiance médiévale et on-ne-peut-plus dangereux.
Croup & Vandemar constituent à mes yeux une des pairs de méchants les plus savoureux que j’ai pu rencontrer au cours de mes lectures : particulièrement impitoyables, cruels, sadiques… et mortellement drôles, bien qu’il soit préférable de les croiser en tant que lecteur qu’en tant que personnage. L’extrait ci-dessous est tiré des premières pages du roman et présente le mortel duo. L’illustration qui accompagne le texte a été trouvée sur le blog Digitalcanvas. (L’artiste a également un site internet : http://www.brownlowdesign.com/)

C’était le milieu du seizième siècle, et il pleuvait sur la Toscane : une méchante pluie froide qui peignait le monde en gris.
[…]
Sur la colline, deux hommes assis regardaient le bâtiment brûler.
— Et ceci, monsieur Vandemar, déclara le plus petit des deux en indiquant d’une main graisseuse la colonne de fumée, va nous offrir un très beau sinistre, dés que la conflagration aura bien pris. Toutefois, le strict respect de la vérité me contraint à le confesser : je doute qu’aucun de ses habitants ne soit en position d’en savourer pleinement les charmes.
— À cause qu’y sont morts, vous voulez dire, monsieur Croup ? s’enquit son compagnon.
Il mangeait quelque chose qui avait pu être un chiot jadis, et, avec son coutelas, taillait dans la carcasse de larges tranches qu’il enfournait.
— À cause, comme vous le faites remarquer avec tant de pertinence, ami sagace et avisé, qu’ils sont morts.
Et voici comment l’on distingue les deux individus qui s’expriment : en premier lieu, M.Vandemar mesure deux têtes et demie de plus que M. Croup.
En deuxième lieu, M.Croup a des yeux d’un pâle bleu de porcelaine, tandis que M.Vandemar les a marron.
En troisième lieu, si M.Vandemar a façonné avec les crânes de quatre corbeaux les bagues qu’il arbore à la main droite, M.Croup ne porte aucun bijou apparent.
En quatrième lieu, M.Croup savoure les mots, tandis que M.Vandemar a toujours faim.
Et également parce qu’ils ne se ressemblent en rien.
[…]
Une voix hurla ; puis, avec un grondement puissant, le toit s’effondra et un rugissement s’éleva tandis que montaient les flammes.
— Quelqu’un n’était pas mort, annonça M. Croup.
— Plus maintenant, rétorqua M. Vandemar en mâchonnant une nouvelle tranche de chiot cru.
Il avait trouvé son déjeuner étendu dans un fossé, tandis qu’ils s’éloignaient du monastère. Il aimait bien le seizième siècle.
— Et ensuite ? demanda-t-il.
M. Croup sourit. Ses dents évoquaient un accident dans un cimetière.

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La Reine des lectrices – Alan Bennett

Traduit de l’anglais par Pierre Ménard
ISBN : 978-2207260128
Titre original : The Uncommon Reader

Présentation de l’éditeur :
Que se passerait-il outre-Manche si, par le plus grand des hasards, Sa Majesté la Reine se découvrait une passion pour la lecture ? Si, tout d’un coup, plus rien n’arrêtait son insatiable soif de livres, au point qu’elle en vienne à négliger ses engagements royaux ? C’est à cette drôle de fiction que nous invite Alan Bennett, le plus grinçant des comiques anglais. Henry James, les sœurs Brontë, le sulfureux Jean Genet et bien d’autres défilent sous l’œil implacable d’Elizabeth, cependant que le monde empesé et so british de Buckingham Palace s’inquiète : du valet de chambre au prince Philip, d’aucuns grincent des dents tandis que la royale passion littéraire met sens dessus dessous l’implacable protocole de la maison Windsor. C’est en maître de l’humour décalé qu’Alain Bennett a concocté cette joyeuse farce qui, par-delà la drôlerie, est aussi une belle réflexion sur le pouvoir subversif de la lecture.

Mon avis :
Court roman, La Reine des lectrices se lit d’une traite, porté par une narration impeccablement calibrée où chaque mot se fait l’écho du précédent et où le résultat est un humour typiquement anglais, fin et caustique. Le personnage principal ce n’est pas la reine d’Angleterre, ni même ce protocole stricte et ses gardiens qui se trouvent généreusement égratignés, non plus que les livres. Le véritable personnage central, l’héroïne ici, c’est la Littérature, cette maîtresse glaciale qui allume en nous un feu dévorant, une passion inextinguible et que l’on ne cherche plus qu’à assouvir, à n’importe quel prix. La trame, c’est-à-dire Sa Majesté qui découvre accidentellement la littérature, rencontre qui, à un cheveu près, a failli avorter, puis cette relation qui se noue, de plus en plus importante, au mépris des avis de son entourage, au mépris de tous ses devoirs, cette relation qui la transforme et de manière ô combien profonde -vous vous en rendrez compte seulement dans les dernières lignes- est semblable à celle de beaucoup d’histoires d’amour, de passions dévastatrices.
Véritable nid de suggestions de lectures -de Virginia Woolf à Andy McNab en passant par Ivy Compton-Burnett, Vikhram Seth, Ian McEwan, Ted Hughes ou encore Marcel Proust…- La Reine des lectrices n’est peut-être pas le livre du siècle d’un point de vue  strictement littéraire, mais c’est certainement un petit-chef d’oeuvre d’humour, et il possède une qualité essentielle : il donne envie de lire, de découvrir. Sa lecture très facile et agréable ne fait que renforcer ses atouts. Peut-être s’avérera t-il d’un précieux secours pour tous ceux qui rêvent de faire partager les innombrables plaisirs du texte à ceux qui ne voient en la lecture qu’un pensum appartenant au monde scolaire.

Pour la petite anecdote, la titre original The Uncommon Reader est très vraisemblablement une allusion à un essai de Virginia Woolf intitulé The Common Reader (Le Commun des lecteurs en français), essai constitué d’articles sur la littérature.

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