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Ce regard en arrière – Nuala O’Faolain

Sabine Wespieser
Traduit de l’anglais (Irlande) par Dominique Goy-Blanquet
Titre original : A More Complex Truth : Selected Writing
ISBN : 978-2-84805-093-5

Quatrième de couverture :
Alors que le public irlandais garde vive la mémoire des chroniques, des articles et des émissions de la grande journaliste que fut aussi Nuala O’Faolain, les lecteurs français ne connaissent  » que  » ses romans et ses mémoires.
Dans la sélection des soixante-dix textes publiée aujourd’hui, englobant plus de vingt années de carrière – de 1986 à 2008 -, se retrouvent tout entiers l’intelligence pointue, la sensibilité, la faculté d’empathie et le talent d’observation de la grande dame irlandaise disparue. Traitant des sujets les plus divers – le statut des femmes dans la société, le processus de paix en Irlande, le boom économique, l’omniprésence de l’Eglise catholique, les effets du 11 Septembre à New York et dans le monde, les concerts de U2, l’importance de Sinatra ou la mort de sa chienne Molly, Nuala O’Faolain ne baisse jamais la garde : elle ne cesse de dénoncer, avec la précision teintée d’ironie qui lui était propre, les mécanismes intimes du pouvoir et de l’impuissance.
Ceux qui ont lu ses romans auront l’émouvant sentiment de la retrouver telle qu’en elle-même dans sa lucidité et sa tendresse pour le monde. Ils découvriront l’étendue des centres d’intérêt et la richesse de la palette narrative de celle qui contribua grandement au combat féministe en Irlande et fut une grande conscience de son époque.

Mon avis :

Couverture de l'édition anglaise

Recueil des nombreuses chroniques que Nuala O’Faolain publia entre 1986 et 2007, quelques mois avant sa mort, en mai 2008, Ce regard en arrière présente un intérêt variable, suivant les sujets abordés et les périodes.

À travers la palette des nombreuses chroniques constituant ce recueil, ce sont différents aspects de la vie irlandaise que nous découvrons : des sujets de sociétés en passant par la politique, l’économie, la vie sociale encore les coutumes actuelles de l’Irlande moderne. La répartition des tâches ménagères, la condition des femmes – sujet largement développé sous différents angles, des plus quotidiens aux plus sordides –, les Travellers (population nomade d’Irlande), le défilé de la Saint-Patrick ou encore la construction effrénée dont sont victimes certains endroits, autant d’approches comportant un point de vue interne sur un pays dont la vision fantasmée qu’en ont beaucoup de gens fausse la réalité.

L’Irlande est un pays qui ne peut se définir uniquement et simplement par sa musique, ses légendes, ses écrivains et ses paysages. Pas plus qu’elle ne peut se réduire au conflit nord-irlandais, parfois maladroitement réduit à une question religieuse ou territoriale, ni même à ses scandales récents au sujet de la pédophilie. Là-dessus, Ce regard en arrière, offre une perspective intelligente, remettant sur le devant de la scène certains événements pratiquement inconnus du public français, à moins qu’il n’ait déjà un intérêt particulier pour ce pays, et surtout, comportant une contextualisation, évitant ainsi certains écueils et dans une certaine mesure, obligeant le lecteur à aller chercher en amont des informations complémentaires. (Ceci étant, certains lièvres soulevés demandent quelques éclaircissements, au moins par curiosité).
Quelques entrefilets, aussi bref soient-t-ils, ont de quoi frapper durablement :

« Ceux de la vieille école véritable, du temps où les Irlandaises se faisaient arracher toutes les dents avant le mariage pour garantir à leur promis qu’elles ne lui coûteraient pas un sous » […] in Les Dents, p. 249

On peut simplement regretter que l’ensemble soit, malgré quelques noyaux extrêmement instructifs et intéressants, assez inégal. Certaines réflexions sont très constructives, d’autres possèdent malheureusement une tendance mielleuse rapidement agaçante quand elle est distillée avec plus ou moins de bonheur sur une série de sujet soit convenus, soit totalement dispensables. À lire, sans doute, mais en triant certainement.

Feuilles (Leaves) – Lucy Caldwell

ISBN : 978-2-84260-273-4
Traduit de l’anglais (Irlande du Nord) par Séverine Magois
Editions Théatrales

Résumé (quatrième de couverture) :
La jeune Lori est de retour parmi les siens, à Belfast, après un premier trimestre dans une faculté londonienne où elle a tenté de mettre fin à ses jours.
Ses parents et ses deux sœurs ne savent ni ne comprennent ce qui s’est passé au juste. Dans ce drame noué à l’ombre du conflit irlandais, le père et la mère, démunis, essaient de démêler l’écheveau de cet échec. Les trois sœurs s’efforcent quant à elles de définir ce qu’elles sont devenues les unes pour les autres au sortir de l’enfance. Lucy Caldwell aborde avec délicatesse la question du suicide des adolescents et nous offre des personnages particulièrement attachants.
Elle ausculte les relations familiales avec subtilité à travers une écriture faussement ordinaire, précise et rythmée, souvent teintée d’humour.

Les personnages :

La famille Murdoch
David, proche de la cinquantaine
Phyllis, proche de la cinquantaine
Lori, dix-neuf ans
Clover, quinze ans
Poppy, onze ans

Cadre
Belfast, de nos jours

Mon avis :
Mes dernières lectures de pièces de théatre remontent à plusieurs années, quand j’étais encore au lycée. Une étude de la pièce de Dürenmatt, La visite de la vieille dame, en français et dans sa version originale en allemand (Der Besuch der Alten Dame pour les curieux). Depuis, plus rien, jusqu’à Feuilles, sous-titré Leaves, pour des raisons de traduction comme le précise une petite note : la traduction en français est incomplète et ne rend pas la polysémie du titre anglais. Leaves signifie feuilles, mais également partir.

D’autres indications figurent, notamment concernant l’emploi des différents tirets utilisés
( / pour indiquer qu’un personnage prend la parole avant qu’un autre ait fini de parler ; pour indiquer que la tension produite par la réplique doit être maintenue ) Ces indications ne sont pas utiles que pour les personnes désirant jouer cette pièce, elles sont utiles pour une lecture vivante de la pièce, rendant palpable les tensions et les difficultés qu’éprouvent les protagonnistes à communiquer.

Les didascalies sont très précises en ce qui concerne le décor et sa description, on visualise parfaitement les pièces, à la fois comme si c’était la réalité ou un film mais on parvient aussi à l’imaginer en train d’être jouer sur scène. Ce dernier point peut paraître paradoxale, mais souvent en lisant du théatre, il est facile de se représenter l’action exactement comme on le ferait pour un roman, et dans certains cas, en le voyant effectivement la pièce jouée sur scène, on est déçu, l’action semble plus artificielle, moins aisée, moins naturelle que prévu.

La quatrième de couverture décrit très bien le style de Lucy Caldwell (née en 1981 à Belfast, Leaves est sa première pièce longue) : faussement simpliste. Une simplicité qui n’est qu’apparente et utilise des phrases quotidiennes pour amener des questions plus métaphysiques de manière ordinaire, naturelle, pas comme un livre de philosophie le ferait mais tout à fait comme le ferait une personne au cours d’une conversation sur la vie, avec toutes les questions, les doutes et les angoisses que ces questionnements recèlent tout au long de la vie et à l’adolescence de manière plus particulière. Les disputes entre les trois soeurs que l’on sent poindre puis éclater sur la page, de manière larvée sans que l’on comprenne vraiment comment elles en sont arrivées là, les silences lourds et maladroits entre Lori et sa mère, Lori et son père, les repas à la table familiale, tout ces petits riens, ces tensions familiales que l’on touche tous -sauf quelques rares cas- du doigt un jour ou l’autre, forment, avec les grandes questions existentielles, le point central de Leaves.

La question du suicide est traitée de manière délicate, presque sans avoir l’air d’y toucher et justement mise en avant par cette délicatesse, cette humanité, cette incompréhension qui voisine avec le besoin désespéré de comprendre le geste de Lori et la difficulté de l’intégrer à l’histoire familiale, sans en faire un tabou ni l’effacer de la mémoire.

Pour ceux à qui la question du conflit nord-irlandais ferait peur, vous n’avez aucune inquiétude à craindre, c’est un calque, un cadre lointain dont la connaissance permet certes de comprendre toutes les subtilités de certaines répliques, mais si vous n’y connaissez rien, vous ne serez pas non plus totalement amputé.

Leaves m’a, en tout cas, redonné envie de lire du théatre.

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Inishowen – Joseph O’Connor

Edition Phébus Libretto
ISBN 2-85940-916-5

Traduction : Pierrick MASQUART et Gérard MEUDAL

J’ai dû lire ce bouquin au moins cinq ou six fois depuis que je l’ai découvert, il y a 5 ans. Je suis tombée dessus par hasard, sur un rayonnage de la bibliothèque municipale.
C’était le titre qui m’avait attiré. J’avais 18 ans, et je cherchais un livre sympa à emporter avec moi en Bretagne. En un mois, j’ai dû le lire deux fois, littéralement absorbée par la consistance humaine du livre.

À ma gauche, Milton Longfelllow Amery, chirurgien esthétique. La quarantaine bien tassée, le mec bien conservé, splendide icône WASP, blindé de thunes, maniaquement (bouh le barbarisme) cartésien.
Signe particulier : Époux d’Ellen Donnolly Amery, la trompe avec des gamines de 20 ans.

À ma droite, Martin Aitken, policier irlandais. Habite Dublin. Un peu abîmé par la vie relève de l’euphémisme dans son cas.
Signe particulier : Son fils est mort quelques années avant le début du récit.

Au milieu, Ellen Donnolly Amery. Trouvée quelques jours après sa naissance sur un chemin d’Inishowen. Adoptée par un couple d’américains. Professeur de littérature, notamment irlandaise. Du genre fantasque, têtue et étrangement tranchante. Elle a l’habitude de disparaître sans rien dire à personne.
Signe particulier : Atteinte d’un cancer du pancréas, condamnée à brève échéance.


Quatrième de couverture :

Tristan et Iseut à la mode irlandaise d’aujourd’hui. Elle habite New York, vient d’apprendre qu’elle a un cancer et décide de retourner dans l’île Verte où elle est née. Lui est flic à Dublin, un peu abîmé par la vie et par le whiskey, fatigué surtout de se battre contre la mafia locale qui a résolu, il le sait, de lui faire la peau. Ces deux êtres poussés à bout vont se retrouver tout au nord de l’Irlande, au petit port d’Inishowen : un lieu de beauté et de paix… où le sang coule aussi bien qu’ailleurs.

Je ne suis pas du tout d’accord avec cette définition de « Tristan et Iseut » (déjà si on voulait la faire à l’irlandaise, on dirait Grainne et Diarmuid, mais bon) je ne vois rien de romantique dans cette histoire. Elle est bouleversante dans sa réalité, dans sa banalité. Les personnages sont, dans le fond, tout ce qu’il y a de plus ordinaire (à part le compte en banque de Milton Amery) mais rien ne les distingue. Ils ont chacun leurs excuses, leurs qualités, leurs défauts, leurs échecs, leurs moments de gloire. Le regard est désabusé, palpable.

Tous les personnages du livre ont cet aspect curieux de profonde compréhension des choses, une certaine sagesse, et une bonne dose d’immaturité, de puérilité, de stupidité, d’égarement.

L’écriture est exactement comme les personnages, mêlant l’humour -souvent noir, très noir- avec des moments de pure beauté, dit de manière très simple, comme allant de soi. C’est assez spontané pour qu’on se dise que c’est un truc qu’on aurait pu dire. Dans un roman, spécialement contemporain, c’est suffisamment rare pour être signalé. J’ai horreur de ce qu’on qualifie de « littérature » aujourd’hui et qui, la plupart du temps prend les lecteurs pour des demeurés, avec des phrases SUJET + VERBE + (parfois) COMPLÉMENT. Et je passe sur le foisonnement de mots d’argots, de mots sexuels et/ou crus à chaque page.
On a le choix entre ça ou une littérature maniérée que les critiques qualifient de « ciselée » et qui dans 95% des cas n’apporte rien au récit. (c’est mon avis, ça n’engage que moi, mais je vous le donne quand même)

Pas ici.

J’aime aussi beaucoup la manière dont est traité le conflit irlandais (le roman se passe en décembre 1994). On vois une très nette différence entre ceux qui le vive (Martin Aitken) et les autres, irlandais par le sang, mais qui ne vivent pas au pays (Ellen). Je pense au passage de la frontière, lorsqu’ils se rendent à Inishowen (p.392-400). Ce n’est pas d’un côté les gentils catholiques opprimés et les méchants côlons protestants (et là je pense à un film de Loach, devinez lequel…), juste des êtres humains qui par le jeu de l’histoire, habitent un pays divisé.

Bref, c’est une Irlande actuelle, et réelle. Oui, on parle de Yeats, de Wilde, de Joyce, mais le premier qui me déballe son attirance pour le folklore irlandais et la beauté des paysages de ce pays sauvage, je lui offre ce livre entre deux tranches de pain. Dans la même thématique de « désillusionnement » (on peut dire aussi de nettoyage de la paille dans les yeux), on peut retrouver On s’est déjà vu quelque part ? de Nuala O’Faolain.