Le Livraire

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Archives de Tag: Irlande

Les trois lumières – Claire Keegan

Sabine Wespieser
Traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin
Titre original : Foster
ISBN : 978-2-84805-095-9


Un très court roman au phrasé simple et aux mots du quotidien, dépourvus de toute fioriture. Ainsi pourrait-on résumer Les Trois Lumières. Un dimanche juste après la messe, une fillette que l’on devine âgée d’une dizaine d’années est conduite par son père dans une ferme tenue par un couple pour soulager la famille de sa présence, le temps que sa mère accouche d’un énième rejeton. Son père oubliera sa valise et partira sans même un au revoir. Comme dans un conte, la petite, dépourvue de tout, revêtira d’autres vêtements, entrant ainsi dans un monde totalement différent, à la fois pour elle et pour nous.

Elle passera l’été chez ce couple sans enfant, mais aux vêtements de garçons curieusement rangés dans une armoire. Un drame que l’on devine et autour duquel ne tourne pas l’intrigue du roman. Ses circonstances et l’enfant absent ne sont qu’évoqués brièvement par l’indiscrétion d’une commère, de façon aussi incongru et imprécise que ses questions indiscrètes et ses commentaires dispensables. Peu à peu la petite, dont le nom n’est jamais mentionné et les Kinsella s’habituent à leurs présences mutuelles, s’apprivoisent.
La raison d’être du roman, ce sont les gestes du quotidiens vu par les yeux de la fillette. Ces petits riens dont la description fragile, anecdotiques et pourtant incroyablement précise vient donner au texte toute sa force. On devine, sans qu’il ne soit jamais nécessaire de le préciser, combien la maison de la fillette et cette grande ferme silencieuse sont différentes, combien leurs habitants le sont aussi. De cette maison qu’elle a quittée, on ne sait rien non plus. Sans la mention de la grève de la faim de Bobby Sand, rien ou presque (le chapelet en plastique, la voiture…) ne permettrait de situer l’action du roman en 1981.

Les Trois Lumières est un roman simple et beau, dont la lecture a été malheureusement un peu défloré par l’avalanche de critiques dithyrambiques et parfois larmoyantes.

Ce regard en arrière – Nuala O’Faolain

Sabine Wespieser
Traduit de l’anglais (Irlande) par Dominique Goy-Blanquet
Titre original : A More Complex Truth : Selected Writing
ISBN : 978-2-84805-093-5

Quatrième de couverture :
Alors que le public irlandais garde vive la mémoire des chroniques, des articles et des émissions de la grande journaliste que fut aussi Nuala O’Faolain, les lecteurs français ne connaissent  » que  » ses romans et ses mémoires.
Dans la sélection des soixante-dix textes publiée aujourd’hui, englobant plus de vingt années de carrière – de 1986 à 2008 -, se retrouvent tout entiers l’intelligence pointue, la sensibilité, la faculté d’empathie et le talent d’observation de la grande dame irlandaise disparue. Traitant des sujets les plus divers – le statut des femmes dans la société, le processus de paix en Irlande, le boom économique, l’omniprésence de l’Eglise catholique, les effets du 11 Septembre à New York et dans le monde, les concerts de U2, l’importance de Sinatra ou la mort de sa chienne Molly, Nuala O’Faolain ne baisse jamais la garde : elle ne cesse de dénoncer, avec la précision teintée d’ironie qui lui était propre, les mécanismes intimes du pouvoir et de l’impuissance.
Ceux qui ont lu ses romans auront l’émouvant sentiment de la retrouver telle qu’en elle-même dans sa lucidité et sa tendresse pour le monde. Ils découvriront l’étendue des centres d’intérêt et la richesse de la palette narrative de celle qui contribua grandement au combat féministe en Irlande et fut une grande conscience de son époque.

Mon avis :

Couverture de l'édition anglaise

Recueil des nombreuses chroniques que Nuala O’Faolain publia entre 1986 et 2007, quelques mois avant sa mort, en mai 2008, Ce regard en arrière présente un intérêt variable, suivant les sujets abordés et les périodes.

À travers la palette des nombreuses chroniques constituant ce recueil, ce sont différents aspects de la vie irlandaise que nous découvrons : des sujets de sociétés en passant par la politique, l’économie, la vie sociale encore les coutumes actuelles de l’Irlande moderne. La répartition des tâches ménagères, la condition des femmes – sujet largement développé sous différents angles, des plus quotidiens aux plus sordides –, les Travellers (population nomade d’Irlande), le défilé de la Saint-Patrick ou encore la construction effrénée dont sont victimes certains endroits, autant d’approches comportant un point de vue interne sur un pays dont la vision fantasmée qu’en ont beaucoup de gens fausse la réalité.

L’Irlande est un pays qui ne peut se définir uniquement et simplement par sa musique, ses légendes, ses écrivains et ses paysages. Pas plus qu’elle ne peut se réduire au conflit nord-irlandais, parfois maladroitement réduit à une question religieuse ou territoriale, ni même à ses scandales récents au sujet de la pédophilie. Là-dessus, Ce regard en arrière, offre une perspective intelligente, remettant sur le devant de la scène certains événements pratiquement inconnus du public français, à moins qu’il n’ait déjà un intérêt particulier pour ce pays, et surtout, comportant une contextualisation, évitant ainsi certains écueils et dans une certaine mesure, obligeant le lecteur à aller chercher en amont des informations complémentaires. (Ceci étant, certains lièvres soulevés demandent quelques éclaircissements, au moins par curiosité).
Quelques entrefilets, aussi bref soient-t-ils, ont de quoi frapper durablement :

« Ceux de la vieille école véritable, du temps où les Irlandaises se faisaient arracher toutes les dents avant le mariage pour garantir à leur promis qu’elles ne lui coûteraient pas un sous » […] in Les Dents, p. 249

On peut simplement regretter que l’ensemble soit, malgré quelques noyaux extrêmement instructifs et intéressants, assez inégal. Certaines réflexions sont très constructives, d’autres possèdent malheureusement une tendance mielleuse rapidement agaçante quand elle est distillée avec plus ou moins de bonheur sur une série de sujet soit convenus, soit totalement dispensables. À lire, sans doute, mais en triant certainement.

La Terre des Fées

Voici une branche du pommier d’Emain
que je t’apporte, semblable aux autres ;
elle a des rameaux d’argent blanc
et des sourcils de cristal avec des fleurs,

C’est en une île lointaine,
tout autour brillent les chevaux de mer
dans leur course avec l’écume des vagues ;
quatre piliers supportent cette île,

des piliers de bronze la supportent,
brillant à travers des siècles de beauté,
jolie terre à travers les siècles du monde
où maintes fleurs jaillissent.

Parmi les fleurs est un vieil arbre
où les oiseaux chantent les heures
en grande harmonie car ils savent
chanter ensemble à chaque heure du jour.

Des splendeurs de toute couleur brillent
dans la plaine aux jolies voix,
la joie rayonne et on écoute
des musiques dans la plaine de la Nuée d’Argent.

Inconnues sont la douleur et la traîtrise;
ni chagrin, ni deuil, ni mort,
ni maladie, ni faiblesse,
voilà le signe d’Emain.

Beauté d’une terre merveilleuse
dont tous les aspects sont aimables,
en un étrange pays
où la brume est incomparable.

Il y a trois fois cinquante îles lointaines
dans l’océan vers le couchant,
plus grande qu’Érin deux fois
est chacune d’elles ou trois fois.

C’est la terre de bonté
où pleuvent les cristaux et les pierres de dragon,
la mer jette la vague contre la terre,
les cheveux de cristal de sa crinière.

Des chariots d’or dans la plaine de la mer
s’élèvent avec le flot vers le soleil,
il y a des chariots d’argent dans la plaine des Jeux
et des chariots de bronze sans défaut.

Des coursiers d’or jaune sont sur la rive,
d’autre encore de couleur pourpre,
d’autres avec de la laine sur le dos,
de la couleur du ciel très bleu.

Au lever du soleil viendra
un bel homme illuminant les plaines,
il chevauche l’étendue battue des flots,
il remue la mer jusqu’à ce qu’elle soit de sang.

Une armée viendra par la mer claire,
vers la terre elle navigue,
les rameurs s’élancent vers les rochers
d’où s’élèvent cent refrains.

C’est un jour d’éternel beau temps
qui verse de l’argent sur les terres,
une falaise blanche bordant la mer
qui reçoit la chaleur du soleil.

Là sont le bonheur et la santé
sur la terre où résonnent les rires,
en la très calme terre, en toute saison,
est la joie qui dure toujours.

Emain, étonnante en face de la mer,
qu’elle soit proche, qu’elle soit lointaine,
où sont des milliers de femmes étranges
que la mer claire entoure.

in La navigation de Bran (Irlande, VIe siècle (?).) traduction J. Markale ; tiré du livre Trésor de la poésie universelle, R. Caillois et J-C. Lambert, Gallimard

Crépuscule irlandais – Edna O’Brien

Sabine Wespieser
Traduit l’anglais (Irlande) par Pierre-Emmanuel Dauzat
Titre original : The light of Evening
ISBN : 978-2-84805-087-4

Parution le 2 septembre

crepuscule_irlandaisQuatrième de couverture :
Edna O’Brien écrit ici le roman tumultueux et enfiévré de l’amour maternel. Il faudra un long chemin à Eleanora pour comprendre la vraie nature de sa mère, Dilly, qui pour elle avait toujours représenté le poids de la morale et de la tradition.
Dilly avait eu beau vouloir dans sa jeunesse échapper à son destin de fille d’Irlande, elle était revenue au pays, résignée, et s’était mariée, après sa tentative avortée de fuite aux États-Unis. Sa fascination pour New York, son premier travail comme bonne à tout faire, et puis le rêve qui tourne court et, dès son retour, l’installation à Rusheen, cette campagne perdue où elle a vécu la majeure partie de sa vie : elle a tout le temps de se les remémorer dans l’hôpital de Dublin où elle attend un diagnostic. Âgée et malade, elle ne désire plus qu’une visite de sa fille, à qui elle n’a jamais cessé d’envoyer des lettres aimantes et fascinées.
Eleanora, elle, a fui très jeune pour Londres l’étouffante campagne irlandaise. Elle y est désormais célèbre et détestée pour ses romans sulfureux. Quand enfin elle se rend au chevet de sa mère, c’est en coup de vent : elle prétexte un rendez-vous, et part retrouver un amant. Dans sa précipitation, elle oublie son journal intime…
Quand elle s’en aperçoit, sa panique est vaine : la vie affranchie et passionnée qu’elle y consigne a sans doute tendu à sa mère un troublant miroir où celle-ci a pu reconnaître l’ombre de ses désirs passés. Eleanora découvrira, trop tard, la dimension de l’amour que lui vouait Dilly.

Mon avis :
Crépuscule Irlandais est un roman écrit de manière assez fragmentaire où les voix, les époques et les angles de vues se mêlent, se confondent pour former une polyphonie riche de sens mais qui demande une certaine attention de la part du lecteur,  les différentes parties ne s’enchaînant pas forcément de manière formelle ou attendue.
Cette -relative- complexité au niveau de la construction narrative contribue à donner du relief puisque l’histoire n’est pas linéaire mais par bribes, un peu à la façon d’un album de photos très richement légendé où s’intercaleraient des extraits de lettres et de journaux intimes (je précise que cette comparaison est bien à prendre au figuré). Chaque partie met l’accent sur un personnage et/ou une période. Ainsi la période où Dilly travaille à New York en tant que bonne correspond aux années de guerre civile en Irlande, guerre durant laquelle son frère trouvera la mort, tué par les Black and Tans.

La langue employée se métamorphose presque imperceptiblement tout au long du récit, changeant de forme et de vocabulaire pour retranscrire les souvenirs, les dialogues, les paysages. Les descriptions de ces derniers sont de toute beauté, venant soutenir l’histoire, lui apporter une réalité tangible. Ceci étant, c’est une écriture particulière qu’il faut apprécier, et si magnifique soit cette nature luxuriante, elle pourrait lasser un lecteur adepte de réçit moins contemplatif.
La quatrième partie est entièrement constituée de scènes de la vie conjugale d’Eleonora et de son mari. Terriblement bien écrites, percutantes, elles établissent un tableau sans concession de ce que la vie de couple peut avoir de plus mesquin et petit. On ne peut s’empêcher, par moment, de se demander si ce roman ne contient pas une part d’autobiographie, et jusqu’où.

En dépit de quelques interrogations par rapport à la traduction -la sensation désagréable que la langue française ne parvient pas à coller à l’écriture originale d’Edna O’Brien, sans que les qualités du traducteur ne soient remises en cause, mais parce que certains écrivains possèdent une souplesse et un scintillement stylistique impossible à reproduire sans en briser quelque peu le charme-  et de certaines longueurs, Crépuscule irlandais, à défaut de m’enchanter véritablement, m’a donné envie de lire la trilogie Les filles de la campagne, curieuse que je suis de savoir à quoi ressemblent ces romans jugés « sulfureux » à l’époque de leurs parutions.

Lire un extrait du roman (sur le site de Sabine Wespieser)

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Ulysse – James Joyce

Note : Il sera ici question de la nouvelle traduction d’Ulysse, effectuée en 2004 sous la direction Jacques Aubert (et de la version Folio pour la pagination). Pour éviter que cette nouvelle traduction ne soit trop empreinte de l’esprit, de la vision d’une seule et même personne, ce sont trois équipes de traducteurs, l’une composée d’écrivains, une d’un traducteur littéraire, la troisième constituée d’universitaires familiers de l’œuvre de Joyce.

Ulysse est un monstre de la littérature. Un minotaure dont le sens est enfermé au beau milieu d’un dédale de mots, que l’on peut approcher d’autant de manières différentes qu’il existe de lectures. On s’interroge ou on fuit, on le porte aux nues ou on le voue aux gémonies, on adore, on déteste. Il tombe des mains à un moment ou à un autre, on ne le lâche plus des mains.
Ulysse me faisait peur, pour avoir tenté une approche de James Joyce en terminale par le biais de Finnigan’s wake. Tentative finalement avorté. Quelques années plus tard, la curiosité est revenue sur le devant de la scène, après avoir entendu et lu le meilleur comme le pire au sujet de ce roman. Un séjour à Dublin sera finalement l’occasion de franchir le pas.

L’objectif de cet article n’est pas de tenter de faire une critique de ce roman, entreprise qui m’apparait insensée face à l’ampleur de la tâche : d’autres s’y sont essayés et bien plus brillamment que je ne saurais jamais le faire. Je souhaite juste tenter de démêler un peu cet imbroglio effrayant que peut constituer Ulysse, tant pour le lecteur éventuel que pour l’écœuré qui l’a reposé au bout d’un certain nombres de pages, tant pour le lecteur assidu de Joyce – à qui je demande sa bienveillance s’il relève des incohérences ou un manque de compréhension globale du texte – que pour le curieux anonyme qui s’est laissé entraîné dans la lecture de cette chronique.

L’histoire en elle-même peut se résumer en quelques mots : Ulysse décrit la journée du 16 juin 1904, de huit à trois heures du matin, à travers les déambulations de Leopold Bloom, un homme marié issu de la petite bourgeoisie.

Si la trame est d’une simplicité apparente, c’est la façon dont Joyce a choisi de la traiter qui fait la particularité de ce roman et qui le rend aussi dense.
Ainsi, Ulysse s’ouvre, in medias res, alors que le dénommé Buck Mulligan apparaît en haut d’un escalier, un bol de mousse à raser à la main. Point de Leopold Bloom, dont il ne sera question que plus tard, de manière souvent épisodique, puisque chacune de ses actions est entrecoupée de réflexions, de digressions diverses, de considérations d’ordre politique, musicales, philosophiques, religieuses, de fantasmes sexuels et de souvenirs lointains.

Outre la construction unique dont il sera question plus loin, c’est l’étendue et la densité incroyable de ces digressions qui rendent le roman aussi difficile à approcher. On a tôt fait de se noyer dans la masse d’idées à vouloir saisir le sens de chaque terme sans perdre le fil conducteur du récit, puis on finit par reposer le livre, perdu dans le labyrinthe. Aussi, plutôt que de se faire violence pour tout retenir, je pense qu’il vaut mieux accepter de lâcher prise, se laisser porter par les flots ininterrompues des voix, une seule lecture d’Ulysse ne suffira pas pour en comprendre toutes les arcanes (deux ou trois non plus).
Une partie de ces allusions peuvent être d’autant plus délicates à saisir pour le lecteur français lambda (aucun sous-entendu péjoratif dans l’utilisation de ce terme) qui n’est, à juste titre, pas forcément familiarisé avec certaines notions qui sont abordées : débat sur la langue gaélique et le renouveau celtique de la fin du XIXe siècle, l’histoire de l’indépendance de l’Irlande (qui ne l’obtient -partiellement puisqu’une partie de l’Ulster resta rattachée au Royaume-Unis- qu’en 1921 à la suite d’une guerre civile. Ainsi au moment où se déroule le récit, l’Irlande est encore sous domination britannique.) On retrouve également une foule de références à la mythologie celte, ou encore à des écrivains comme Wilde ou Yeats.

Le traitement du langage, de la langue occupe une place à part, ce qui participe à sa difficulté quand il est question de traduction. Tout d’abord, les registres de langues parcourus au gré de la narration sont extrêmement variés. Joyce joue sur tous les registres de langage, depuis l’argot ou le registre familier, voir même grossier jusqu’à l’utilisation de tournure précieuse et travaillée, c’est toute la gamme des nuances de la langue et de la société qui les emploient qui est explorée. En soi, l’exercice n’est peut-être pas vraiment une nouveauté, ni même une preuve de génie ou de talent, mais ce qui l’est en revanche, c’est le brio avec lequel il pousse le jeu jusqu’à son paroxysme, dans la partie Les Bœufs du Soleils (p.553) : non content d’explorer les strates d’une langue, il la métamorphose, comme le passage des saisons et des époques, lui donnant tour à tour l’allure d’un texte en vieux [français], d’un discours digne d’un philosophe des Lumières, d’un roman naturaliste, d’une ritournelle populaire.

Ulysse explore toutes sortes de procédés narratifs différents, ainsi, se clôt-il par le monologue de la femme de Bloom, Molly. Ce monologue, intitulé Pénélope, est long d’une soixantaine de pages et se fait quasiment sans interruption, la ponctuation y est absente et les idées s’enchaînent comme elles le feraient dans une cascade de pensées plus ou moins troublées.
D’autres procédés moins classiques sont aussi utilisés, notamment sous une forme théâtrale, ce qui nous donne Circé,  épisode assez surréaliste (mais tout le livre ne l’est-il pas ?) où Bloom est confronté aux prostituées de Dublin.

Il y aurait un millier d’autres détails à souligner. Par exemple, Stephen Dedalus est également présent dans son roman, largement autobiographique, Portrait de l’artiste en jeune homme (ou Stephen le Héros dans certaines versions).
L’article de wikipédia souligne le rapport entre les chapitres et un art, un symbole, une couleur… c’est une optique de lecture très intéressante, mais plutôt pour une relecture. J’avoue ne même pas avoir fait attention au découpage opéré entre les sections du roman, ni aux références à L’Odyssée pour cette première lecture, préférant me concentrer sur les déambulations-digressions de Leopold Bloom et, puisque j’avais la chance d’y être, aux lieux de Dublin qui sont décrits dans le livre. La chance de pouvoir visiter et ressentir les lieux dont il était question dans le roman a sans aucun doute énormément joué dans ma lecture, nul doute qu’elle aurait été plus ardue autrement.
Le Bloomsday, qui a lieu tous les 16 juin, est l’occasion d’excursions et de promenades organisées à travers Dublin à la découverte des lieux justement mentionnés dans Ulysse. Ces lieux sont signalés par des plaques de bronze portant une citation du roman.

Dublin, avril 2009
Photo personnelle. Ne pas reproduire, merci.

Ulysse a été publié pour la première fois en 1922, en France, par la librairie de Syvia Beach, Shakespeare & Co. après avoir été refusé par tous les éditeurs, en partie parce qu’ils jugeaient son contenu obscène. Son manuscrit a ainsi été écarté par la Hogarth Press, la maison d’édition fondée par Leonard et Virginia Woolf. On trouve une mention de ce refus dans la correspondance de cette dernière avec Lytton Strachey.

On nous a sollicités pour imprimer le nouveau roman de Mr. Joyce, tous les imprimeurs à Londres et la plupart de ceux en province ayant refusé. Pour commencer, il y a un chien qui p… — puis un homme qui défèque, et l’on risque la monotonie même sur ce sujet — de plus, je ne crois pas que sa méthode qui est très élaborée aille plus loin que couper les explications et mettre les pensées entre tirets. Je ne pense donc pas que nous le ferons.

Lettre du 23 avril 1918
Virginia Woolf – Lytton Strachey : Correspondance, Le Promeneur, Paris, 2009

Ulysse choqua le public lors de sa première parution, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, notamment parce que les mœurs se sont considérablement modifiés, à tous points de vue. Ce qui scandalisait au début du siècle passe plus ou moins inaperçu aujourd’hui.

En définitive, que retenir d’Ulysse ? Un livre-labyrinthe, un réservoir de réflexion, d’analyse littéraire, stylistique, historique, inépuisable. Une sorte de livre-objet qu’il est possible de diviser et de superposer à un nombre impressionnant d’autres livres. Inclassable sans aucun doute.
Maintenant, l’exercice de lecture demande réellement une implication,une motivation  et une concentration qui peuvent décourager un lecteur hésitant. Ajouter à ceci que le statut « mythique » du roman n’est pas sans avoir un côté effrayant, pour peu que l’on soit intimidé -ou rebuté- par les « classiques mythiques ».
L’avantage de Ulysse, c’est que le style est tellement variable suivant les chapitres qu’il est tout à fait possible, pour ne pas dire probable, que l’on en apprécie un et que l’on en déteste un autre. Aussi je ne vois pas pourquoi il ne serait pas possible d’en lire uniquement une partie si on le souhaite. Certes, ça ne donne pas un aperçu juste de l’ouvrage, et il serait possible de trouver toutes sortes d’arguments allant contre cette méthode. Ceci dit, si cela peut contribuer à démystifier ces pavés de la littérature, à les garder en vie et à ne pas donner continuellement aux gens qui n’ont pas lus tel ou tel livre le sentiment d’être incultes, mais au contraire à leurs montrer qu’au final, ce n’est qu’un livre et qu’il n’est pas nécessaire de pouvoir en parler sur un ton professoral pour avoir le droit de l’ouvrir, alors pourquoi pas ? Il ne s’agit pas de simplifier un ouvrage comme le font les versions expurgées, ni même de sombrer dans l’exégèse comme beaucoup d’ouvrages universitaires « pratiques » le font, dans le but de donner aux élèves des idées intelligentes à insérer dans leurs dissertations. Il vaut mieux, à mon sens, lire un seul passage d’Ulysse -ou de tout autre roman du même genre- et le comprendre, l’apprécier, qu’il nous donne envie de continuer à lire plutôt que de se gaver avec la littérature comme on le fait avec les oies.