Le Livraire

Carnet de lecture

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Enigme – Ted Hughes

Énigme

Qui suis-je ?

De même que tu es mon père
Je suis ton épousée

De même que tes paroles s’aiguisaient
Mon silence s’amplifia

Alors que tu accordais ton rire
Ma bouche étirait en son mutisme

Alors que tu choisis ta direction
Je fus déchiquetée et trainée

Alors que tu te défendais
C’est moi qui recueillis tous les coups, je fus frappée et repoussée

Alors que tu esquivais
Je reçus tout de plein fouet

Alors que tu attaquais
J’étais sous tes pieds

Alors que tu sauvais ta personne
J’étais perdue

Quand tu arrivas démuni
Je rassemblai tout ce que tu avais et renonçais à toi

Maintenant que tu affrontes ta mort
Je t’offre la vie

Aussi sûrement que tu es mon père
Je te confierai

Mon premier-né
En un monde transformé, immuable
De vent et de soleil, de roc et d’eau
Pour pleurer.

* * *

A Riddle

Who Am I ?

Just as you are my father
I am your bride.

As your speech sharpened
My silence widened.

As your laughter fitted itself
My dumbness streched its mouth wider

As you chose your direction
I was torn up and dragged

As you defended yourself
I collected your blows, I was knocked backward

As you dodged
I received in full

As you attacked
I was beneath your feet

As you saved yourself
I was lost

When you arrived empty
I gathered up all you had and forsook you

Now as you face your death
I offer you your life

Just as surely as you are my father
I shall deliver you

My firstborn
Into a changed, unchangeable world
Of wind and of sun, of rock and water
To cry.

Ted Hughes – Cave Birds, La Différence, 1991, traduit de l’anglais par Janine Mitaud

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La Belle Rouge – Poppy Z. Brite

Au diable Vauvert
ISBN: 978-284-626-2071
Titre original : Prime
Traduit de l’anglais par Morgane Saysana

labellerouge_britePrésentation de l’éditeur :
De La Nouvelle-Orléans, où triomphent leurs plats à base d’alcool, au Texas, où ils vont ouvrir un restaurant de viande, les péripéties épicées de Rickey et G-man, deux chefs qui attirent les ennuis aussi vite que les succès.

Mon avis :
La présentation de l’éditeur est plus que succincte et possède, à mon humble avis, deux gros défauts : premièrement elle tue une partie du suspens. Deuxièmement, elle occulte tout ce qui fait le charme de ce roman. Qui a envie de lire des histoires de cuisine où il est question de temps de cuisson ou de pièces de bœuf ? Soyons honnête, peu de gens. Ceux qui connaissent un peu les précédents ouvrages de Poppy Z. Brite peuvent avoir une idée du style et du contenu réel du roman mais pas les autres. Passons sous silence la couverture qui n’est pas une franche réussite non plus. Sans jeu de mots, tous les goûts sont dans la nature, mais un morceau de viande crue en photo, j’ai vu plus alléchant. *

Pour resituer rapidement, Poppy Z. Brite s’est fait connaître en écrivant un certain nombre de romans et de nouvelles dans des genres proches de l’horreur, du fantastique. Son style est généralement assez cru, voir trash, et contient de nombreuses scènes sexuellement très explicites. Ses personnages sont souvent de jeunes gens homosexuels au style darkos. C’est notamment le cas de Sang d’Encre, Le Corps Exquis (sans doute le plus violent) ou encore des Âmes perdues.

Depuis une petite décennie, elle écrit des romans et des nouvelles plus réalistes, qui ont toujours pour cadre La Nouvelle-Orléans. Vivant avec un chef-cuisinier, une partie de ces histoires ont pour cadre les restaurants et le milieu de la gastronomie, comme c’est le cas pour La Belle Rouge. Il m’est impossible de vérifier si c’est vrai ou non, mais d’après le représentant qui nous l’a présenté, toutes les recettes citées au long du roman existent ! Certains personnages de son recueil de nouvelles Petite Cuisine du Diable se retrouvent dans ce roman.

Gary (G-man) et Rickey sont deux chefs cuisiniers qui ont ouvert, avec succès, leur propre restaurant, qui présente la particularité de ne servir que des plats contenant au moins une dose d’alcool. L’histoire commence sur l’article d’un critique culinaire qui a la dent particulièrement dure envers le restaurant. Il s’avère rapidement que cette diatribe n’est ni gratuite, ni objective, mais un coup monté destiné à faire tomber le protecteur financier de G-man et Rickey, un  homme par ailleurs assez peu recommandable.
Les actions et les intrigues s’enchaînent rapidement, l’adrénaline monte rapidement dans le petit monde mal connu des cuisines de grands restaurants. Le style est nerveux et sert parfaitement l’histoire, les personnages sont haut en couleurs  : un procureur fou et véreux, un rappeur fine-bouche, G-man et Rickey, vieux couple un peu routinier et toujours amoureux,  à des années-lumières des clichés habituels sur les homosexuels. On s’attache rapidement à ce duo hors-normes, aux caractères complémentaires et bien trempés.

La Belle Rouge n’est pas sans rappeler un « thriller » bien tourné, écrit avec une certaine verve, bien que l’éditeur l’ait classé en « littérature générale« . Un roman qui n’est pas un chef-d’œuvre d’écriture ou de style, mais qui détend agréablement, tout en nous mettant l’eau à la bouche au milieu du cadre dépaysant de La Nouvelle-Orléans et de Las Vegas.

Une présentation de  Poppy Z. Brite et de son œuvre

* Juste au moment de publier cette chronique, je me rends compte du jeu de mots avec le titre français. Au moins il y a de l’humour. =)

Maintenant – Dylan Thomas

Dis non
Maintenant
Homme sec homme,
Mon amant tari,
Jette les assises de roc et souffle l’ancre fleurie,
De peur que le bouffon ne gesticule dans la poussière
Autour du centre aimé et n’adoucisse son courroux.

Dis non
Maintenant,
Monsieur, dis non
Mort au oui
A celui qui dit oui et à sa réponse
De peur  que la main qui sépare les enfants
N’ait un frère sans sa soeur sur la scie.

Dis non
Maintenant,
Et dis non,
Oui les morts bougent,
Ceci, mais pas cela, est ombre, le corbeau sur la terre,
Le gisant, des ruines plein l’oreille,
La marée du coq jaillissant du feu.

Dis non
Maintenant
Pour que l’étoile tombe
Pour que l’orbe faiblisse,
Pour que soit dissous le soleil mystique, l’épouse de la lumière
Le soleil qui bondit en vain sur les pétales,
Le cavalier-culbute qui chevauche la fleur.

Dis non
Maintenant
Et au Diable
Le sceau de feu,
La mort aux talons hirsutes et le spectre coulé dans le bois,
On me fait mystique comme le bras de l’air,
Comme la veine-couplée, le gland, et la nuée.

Oeuvres I, Seuil, 1970

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Nouvelle bannière

8 mai 2009 : Remplacement de la bannière par une nouvelle, plus épurée, plus travaillée : couleurs assorties au template wordpress utilisé, polices plus simples et plus équilibrées que la précédente.

Ajout d’une petite devise que j’aime beaucoup So many books, so little time. (Autant de livres, si peu de temps. Oui, je sais que c’est de l’anglais on ne peut plus basique, mais…)

Certains me repprocheront peut-être d’avoir choisis une phrase en anglais. Ô scandale, Ô sacrilège que d’avoir préféré la langue de la mondialisation -il faut bien le dire , l’anglais pater omnipotens c’est l’argot commercial, pas la langue de Shakespare.
Ayant feuilleté le magasine Books à plusieurs reprises -lecture en diagonale, fruit de la curiosité- j’ai été sidérée de voir le nombre de réactions  suscitées par ce pauvre titre dont le crime impardonnable est de ne pas être dans la langue de Molière. Il faut bien admettre que, la langue de Molière, on ne la pratique plus non plus, un minuscule exemple que je vois se répandre comme une traînée de poudre, c’est bien l’utilisation de l’abréviation Mr. pour dire monsieur. Mr. pour M. ; ce dernier étant l’abréviation française correcte, l’autre n’étant ni plus ni moins que l’abréviation de mister.

J’aime les subtilités des langues, leurs histoires, leurs saveurs, leurs accents. Peu m’importe un engagement linguistique futile et ses querelles de clochers. La vocation du Livraire, c’est la littérature, quelle qu’en soit la langue.

Examen à la porte du ventre – Ted Hughes

Ted Hughes (1930 – 1998) est un poète anglais assez mal connu en France. Bien qu’ayant jouit d’une certaine renommée de son vivant -il a été le poète officiel de la Reine- le suicide de Sylvia Plath, avec qui il fût marié, suscita questions, scandales et un véritable ostracisme envers son œuvre, notamment de la part des féministes pour qui Hughes ne pouvait être qu’un mari jaloux du talent de sa femme. Il publiera Birthday Letters peu de temps avant sa mort, recueil de poèmes dans lequel il expose cette relation complexe.
La poésie de Hughes est assez particulière dans le sens où il considère que le poète est un chaman qui transmet les messages de l’autre-monde. Il est intéressant de souligner que le corbeau possède, comme de nombreux animaux, la fonction de psychopompe, c’est-à-dire de guide de l’âme à travers le monde des morts. Il possède aussi la fonction de messager et de prophète, comme on le retrouve dans de nombreuses légendes celtes et nordiques, à travers les corbeaux de la Morrigane ou les corbeaux du dieu Odin, nommés Pensée (Hugin) et Mémoire (Munin). Cet aspect chamanique se retrouve également dans le titre du poème,
womb signifiant utérus en anglais, indiquant ici un retour à l’utérus de la Terre-Mère, à ses entrailles, le commencement et la fin comme un ourobouros plutôt que l’image de la mort comme une fin abrupte et/ou un réel changement d’état.

Qui possède ces petits pieds décharnés ? La mort.
Qui possède ce visage hérissé, comme brûlé ? La mort.
Qui possède ces poumons qui fonctionnent encore ? La mort.
Qui possède ce manteau de muscle utilitaire ? La mort.
Qui possède ces tripes inqualifiables ? La mort.
Qui possède ce cerveau douteux ? La mort.
Tout ce sang malpropre ? La mort.
Ces yeux si peu efficaces ? La mort.
Cette méchante petite langue ? La mort.
Cette insomnie intermittente ? La mort.

Donné, volé, ou réservé en attendant le jugement ?
Réservé.

Qui possède toute la terre pierreuse, pluvieuse ? La mort.
Qui possède tout l’espace ? La mort.

Qui est plus fort que l’espoir ? La mort.
Qui est plus fort que la volonté ? La mort.
Plus fort que l’amour ? La mort.
Plus fort que la vie ? La mort.

Mais qui est plus fort que la mort ?
Moi, évidemment.
Admis, Corbeau.

*****

Examination at the womb-door

Who owns these scrawny little feet ? Death.
Who owns this bristly scortched-looking face ? Death.
Who owns these still-working lungd ? Death.
Who owns this utility coat of muscles ? Death.
Who owns these unspeakable guts ? Death.
Who owns these questionable brains ? Death.
All this messy blood ? Death.
These minimum-efficiency eyes ? Death.
This wicked little tongue ? Death.
This occasional wakefulness ? Death.

Given, stolen, or held pending trial ?
Held.

Who owns the whole rainy, stony earth ? Death.
Who owns all of space ? Death.

Who is stronger than hope ? Death.
Who is stronger than the will ? Death
Stronger than love ? Death.
Stronger than life ? Death.

But who is stronger than death ?
Me, evidently.
Pass, Crow.

Anthologie billingue de la poésie anglaise, Gallimard, Pléiade, 2005. Traduction du poème par Claude Guillot.

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