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Archives de Tag: Littérature italienne

La mort viendra et elle aura tes yeux – Cesare Pavese

Poème retrouvé sur la table de chevet de Cesare Pavese (9 septembre 1908 – 26 août 1950) après son suicide.

La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets.

***

Verrà la morte e avrà i tuoi occhi
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.
Cosi li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti.

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Si c’est un homme (Shemà) – Primo Lévi

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,

Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connait pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.

Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

10 janvier 1946

Shemà est un terme hébreu qui signifie écoute. C’est le premier terme de la prière fondamentale de l’hébraïsme dans laquelle se trouve affirmée l’unité de Dieu. Certains vers de ce poème en sont une paraphrase.

Primo Lévi, À une heure incertaine, Arcades Gallimard, édition traduite et commentée par Louis Bonalumi, préface de Jorge Semprun

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Congé – Pier Paolo Pasolini

Frioul, désormais être éloignés l’un de l’autre
revient à être inconnus l’un pour l’autre. Le temps
de nos amours ressemble à une mer
luisante et morte
Dans la lumière, ton rôle
prend fin, je n’ai pas de ténèbre
dans ma poitrine où conserver ton ombre.

Conzeit

Romai essi lontàns a val,
Friùl, essi sccunussùs. A par
il timp dal nustri amòur un mar
lustri e muàrt.
In ta la lus la to part
a è finida, no ài scur tal sen
par tigní la to ombrena.

In Pier Paolo Pasolini, La Nouvelle Jeunesse, poèmes frioulans, 1941-1974, Gallimard

Je dédie cette entrée, aussi dérisoire soit-elle, à la mémoire de ma mère.

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Territoire du rêve – Elsa Morante

Editions Arcades, Gallimard
ISBN : 978-2070731756

Traduit de l’italien et annoté par Jean-Noël Schifano

morante_reveRésumé (quatrième de couverture) :
Du 19 janvier au 30 juillet 1938, Elsa Morante a reporté ses rêves sur un cahier d’écolier. Dans son état cruel, tendre et émouvant, le manuscrit trouvé après la mort de son auteur est bien un journal intime à l’érotisme perlé, mais d’un genre plus unique que rare : il est fait de rêves, il n’est pas le fruit de veilles mais de sommeils, il n’est pas diurne mais nocturne… Une matière première qui est un document exception
nel, en soi d’abord, et puis en reflet viscéral de toute l’œuvre d’Elsa Morante, cette biographie à peine déguisée d’elle-même et de notre siècle.

Mon avis :
Territoire du rêve est un ouvrage complètement à part, si les récits de rêves sont une chose courante au sein des récits -autobiographiques ou fictionnels-, les ouvrages donnant au rêve une place centrale sont eux beaucoup plus rares.
La présentation qu’en fait le traducteur reflète exactement le contenu de ce livre. J’avais déjà eu l’occasion de lire Elsa Morante il y a quelques années, avec la Storia. Je pense que ceux qui connaissent déjà son œuvre, par des extraits, un roman ou des articles, apprécieront mieux Territoire du rêve que ceux qui seraient amenés à la découvrir par ce livre.

Les rêves sont plus ou moins étranges, violents ou érotiques (dans ce cas censurés par Elsa Morante avec des astérisques entre crochets, plus ou moins longues suivant l’allusion érotique, comme le signale le traducteur dans les annexes.) avec des archétypes qui se détachent nettement du reste : les figures féminines de la mère et de la sœur, le voyage, la religion, l’humiliation (ainsi qu’elle l’exprime elle-même).

Un journal assez hors du commun à lire, que je ne qualifierai pas de distrayant mais d’intrigant, une porte vers l’imagination brute et la psychée d’un auteur.