Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Mexique

Chambres pour personnes seules – J.M Servín

Traduit de l’espagnol par Robert Amutio
ISBN : 978-2-922868-86-9

servinRésumé (quatrième de couverture) :
Un homme s’ennuie dans une pièce misérable, regardant à la télévision un vieux film qu’il a déjà vu. Tout autour, dans l’obscurité, c’est un quartier anonyme, une zone qui se défait dans les marges d’une mégapole sans nom. L’homme sort cette nuit-là, traînant ses souvenirs faits de violence et de désespoir, et se retrouve, sans savoir comment, dans un mystérieux enclos où des chiens se battent à mort, encouragés par les vociférations des parieurs. Il n’a peur de rien, n’a rien à perdre, et, sans trop se poser de questions, il décide de se battre contre un chien. C’est le début d’un voyage erratique qui nous entraîne dans un cauchemar non climatisé de l’Amérique latine.

Mon avis :
Sur une trame narrative simple, Servín construit un récit effectivement sombre et violent, mais que je ne trouve pas du tout désespéré ou misérabiliste, contrairement à l’avis de la quatrième de couverture. Oui, Edèn est un homme que la violence n’effraie pas, qui y a recourt. Oui, il habite une pension minable, se contente de peu, vis de presque rien, au jour le jour. Est-ce que cela suffit pour transformer un récit réaliste et sobre en roman noir ?
Edèn a une façon de considérer les choses qui peut nous sembler brutale et dénuée de sentiment, mais je ne crois pas qu’en ayant eu la même histoire et en vivant dans le même environnement nous réfléchirions autrement. Sa violence n’est pas gratuite et dispersée, elle est une réponse directe aux évènements percutants auxquels il est confronté.
Je m’avance un peu par rapport à une chronique qui viendra par la suite, mais à titre de comparaison, j’ai trouvé L’A26 de Pascal Garnier bien plus violent et dérangeant. Peut-être parce que l’environnement direct nous est compréhensible, imaginable, par conséquent, la monstruosité de ce récit nous est d’autant plus intolérable.
Plus qu’une réelle noirceur de l’âme, j’ai trouvé que se dégageait de ce récit une gigantesque lassitude envers le monde, la société, les rapports entre les individus. Edèn n’est ni un homme violent, ni même un gagnant ou un perdant ; c’est un homme blasé.

La narration, le style possède une concision quasi-méthodique : l’auteur ne s’embarrasse pas de descriptions inutiles ou de fioritures psychologiques ; pourtant, toutes ces phrases ne sont pas dépourvues d’une certaine finesse, d’un certain écho.

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Converser – Octavio Paz

Dans un poème je lis :
converser est divin.
Mais les dieux ne parlent pas
ils font, défont des mondes
pendant que les hommes parlent.
Les dieux, sans paroles,
jouent des jeux terribles.

L’esprit descend
et délie les langues
mais il ne prononce pas de mots :
il prononce la lumière. Le langage,
par le dieu enflammé,
est une prophétie
de flammes et une chute
de syllabes brûlées :
cendre sans sens.

La parole de l’homme
est fille de mort.
Nous parlons parce que nous sommes
mortels : les mots
ne sont pas des signes, ils sont des années.
En disant ce qu’ils disent
les noms  que nous disons
disent du temps : ils nous disent,
nous sommes les noms du temps.
Converser est humain.

Octavio Paz, De vive voix, Entretiens (1955-1996), Arcades Gallimard

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La Couronne verte – Laura Kasischke

Traduit de l’anglais par Céline Leroy
Titre original : Feathered
ISBN : 978-2267019995

couronne_verteRésumé (quatrième de couverture) :
Véritable rituel, les vacances de printemps marquent le passage à l’âge adulte pour les élèves de terminale aux Etats-Unis. Quittant pour la première fois le nid familial, ils partent une semaine entre amis dans un cadre exotique. Face à l’insistance de leur amie Terri, Anne et Michelle renoncent à la croisière dans les Caraïbes qu’elles avaient prévue et optent pour les plages mexicaines. En dépit des mises en garde maternelles, Anne et Michelle acceptent d’aller visiter les ruines de Chichén Itzâ en compagnie d’un inconnu. Cette expérience les entraînera bien au-delà de la simple découverte culturelle, pour leur plus grand malheur… Laura Kasischke, dévoilant avec son talent habituel les égarements et les inquiétudes des jeunes gens, construit un roman aussi troublant que profond.

Mon avis :
S’il fallait ne garder que quelques mots pour qualifier ce roman de Kasischke, je choisirais sans hésitation le terme chamanique. L’aspect initiatique des vacances de printemps, simulacre de cérémonie de passage à l’âge adulte dans une société qui est de plus en plus déstructurée et dans laquelle il n’existe plus guère de statut définissable. La mort et la renaissance, qu’elles soient fictives ou réelles, mimées ou vécues pour aboutir à une transformation de l’être, ce qui est valable à la fois pour Michelle et pour Anne, bien que de manière différente pour chacune des deux. Il est délicat d’expliquer les autres aspects qui me poussent à utiliser le terme de chamanique sans dévoiler l’intrigue du roman, disons simplement qu’il y a un côté perte et retour de l’âme / voyage dans le monde d’en bas / figures tutélaires trop présent pour que je le laisse au niveau de l’anecdote, mais ceci est une façon un peu particulière de considérer les choses et surtout, très personnelle, j’en conviens.

Le roman en lui-même est assez troublant et ambigu. Après quelques recherches sur les précédents ouvrages de Kasischke, j’ai découvert que c’était une caractéristique de son écriture que de laisser au lecteur une liberté d’extrapolation. Dans La Couronne verte, elle mène le lecteur vers des pistes trop évidentes pour mieux l’entraîner ailleurs, et même si on se doute du piège grossier dans lequel on est en train de tomber, le procédé fonctionne et n’est pas sans rappeler les morales des contes de fées « Il ne faut jamais se fier aux apparences ».

La narration est divisée en deux, d’un côté le point de vue de Michelle, de l’autre celui d’Anne et l’auteur tire merveilleusement parti de l’utilisation de ce procédé pour donner à l’histoire une profondeur psychologique pratiquement à l’insu du lecteur. Les aspirations, les doutes et les préoccupations de l’adolescence sont elles aussi parfaitement explorées, avec ce naturel bluffant qui ne tombe ni dans l’excès de complication ni dans la simplification, toute aussi caricaturale qu’une extrême sophistication des traits de caractères et des personnalités. Les descriptions sont luxuriantes, foisonnantes, à l’image de cette jungle qui abrite les ruines de Chichén Itz.

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