Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Nature

« Petits enfants sorcières »

Petite sorcière de l’école qui encraule les lignes de son cahier de synchyses, et millepertuis et que j’aimais – qui trouve que le chat a plus d’amour dans le regard que cet inexistant fiancé, qui répétait tant et tant rituels et formulettes afin que reviennent les âges heureux. Petite sorcière qui espérait tant l’être.
Petits enfants sorcières à qui l’on cache vos filiations divines à la lune, aux sources, aux herbes, mais qui retrouvent l’héritage secret en traçant les pentacles de vos marelles, en redisant les comptines rebelles. Petite fille de mai, épousée des haies et des rondes renouées. Le balai n’est pas l’outil d’une condition, mais le coursier des nuées, le sceptre tempestaire, la quenouille des Normes et du Temps.
Vieille Mère du Sureau, Baba Yaga, chères orgresses qui dévorez ceux qui vous auraient congelées. Sorcières des mares caliciales, des marais d’où l’on ne revient pas, de la chênaie moussue du Wistman’s wood, des pierres levées aux landes de Cojoux, des tourbières de Galway, de Salem, du Broken, Reine sombre de l’île de Man, sorcières lubriques des gouttières, un peu distraites des salons de thé, des Volksmärchen de Musaeus, rigolardes d’Ingoldsby, Tsaoutavieillo, Makralles des emmacralages ardennais, Striggs bergamasques, Barbara Steels des séances de minuit, sorcière de Gripari, sylvestres couronnées du Norfolk et d’Huntingdon, aux cheveux peints aux henné des herboristeries de Glastonbury, de Puck’s Fair, rose sorcière de Cinémonde, des sarabandes de Beselare, dames savantes qui derrière vos paupières savez : succubes de par-ci, succube de part-là, des boutures de capucine, glapissantes devineresses des orgueilleux Mac Beth, fiancée du pirate, Bohémienne, enfant trop aimante brisée sous une pierre de Redon, touchantes révoltées de Michelet, Malvenue seignolienne, sanglantes innocentes de Jean Rollin, gardiennes et enchanteresses de ce qui est encore. Brûlées pour avoir rêvé à la légèreté des oiseaux. Herbes sorcières qui fleuriront nos songes quand nous ne serons plus…

Extrait des Contes de Sorcières et d’Ogresses, Pierre Dubois, Hoëbeke, 1999

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Sukkwan Island – David Vann

Gallmeister
Traduit de l’anglais par Laura Derajinski
Titre original : Sukkwan Island
ISBN : 978-2-351-78030-5

sukkwan_islandQuatrième de couverture :
Une île sauvage du Sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées.
C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal. La rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable.
Jusqu’au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin. Sukkwan Island est une histoire au suspense insoutenable. Avec ce roman qui nous entraîne au cœur des ténèbres de l’âme humaine, David Vann s’installe d’emblée parmi les jeunes auteurs américains de tout premier plan.

Mon avis :
Largement décrit comme un roman extrêmement sombre et beau, Sukkwan Island est le premier roman de David Vann à être traduit en français.
Si les romans autour de la nature et des grands espaces que publie Gallmeister sont assez éloignés de mes habitudes de lecture, avoir été invitée par l’éditeur à rencontrer l’auteur m’aura convaincue, non sans un certain succès, d’élargir mon horizon de lectrice.
Déjà intriguée par la dédicace à la mémoire de son père, il apparaît que Sukkwan Island est un récit en grande partie autobiographique que David Vann a écrit en quelques semaines, alors qu’il tentait depuis plusieurs années d’écrire autour du suicide de son père, survenu quand il avait treize ans. Ce dernier lui avait proposé de venir vivre avec lui en Alaska, mais il avait refusé. Quelques semaines après ce refus, son père s’est suicidé. Sukkwan Island, qu’il a mis douze ans à faire publier, est une sorte de réalité alternative dans laquelle, de son propre aveu, David Vann a essayé d’imaginer ce qui aurait pu se produire s’il n’avait pas décliné la proposition de son père

L’écriture, abrupte, chirurgicale comme un état des lieux ou une autopsie va droit à l’essentiel. Si l’on sait exactement ce que pense les personnages, il n’y a pas de lyrisme, d’espoir ou de soutien pour venir adoucir la violence de la réalité.  Comme à une partie de chasse, où l’animal pourchassé vient d’être abattu, et où nul lyrisme ne viendrait enjoliver la beauté de la scène ou donner une raison à cette carcasse étendue sous nos yeux, et que seuls comptent les termes organiques pour retranscrire cette masse de chair et d’organes pourrissables désormais inerte.

Le suspens a été largement vanté et mis en avant, à juste titre, mais sans cette adéquation parfaite entre le fond et la forme, sans cette narration qui met froidement à nu les os du cadavre, le ressort de la page 113 sonnerait faux. Tout le roman tourne autour de cette fameuse page qui le divise en deux parties bien distinctes, et pour cause. Durant la première partie, on attend le coup de grâce qui ne peut que venir tandis que tout au long de la seconde, on espère qu’un miracle se produise, que la voix de la raison, de l’humanité se fasse entendre, en vain.

Loin de la violence annoncée, de la mort inéluctable et des détails écœurants, ce qui m’a réellement choquée, c’est cette vanité d’un homme qui s’imagine pouvoir dompter la nature, qui croit que l’on peut s’improviser homme des bois et vivre de ses propres ressources, à la manière des pionniers ou d’un Thoreau juste parce qu’on l’a soudainement décidé, cette appréhension naïve de la nature tel qu’on se l’imagine ou que nos civilisations se plaisent à la montrer. Cruelle et brutale vérité qui ne tarde pas à ressurgir de manière extrêmement violente : perdu en pleine forêt sur une île d’Alaska, l’erreur ne pardonne pas, et il n’y a pas de seconde chance. Celui qui sait – et non celui qui s’imagine savoir – peut éventuellement remonter la pente, et l’erreur n’être qu’une leçon pénible.
Celui qui ne savait pas, pire, qui n’imaginait pas et qui ne possède ni les compétences ni le courage intelligent (et parfois, ce courage, c’est d’admettre que l’on s’est trompé et qu’il vaut mieux abandonner, accepter ou demander de l’aide et retourner parmi nos semblables) d’affronter la situation ne peut que s’en prendre qu’à lui-même.

Ce roman n’est pas sans m’évoquer Into the Wild (uniquement de manière théorique, parce que je n’ai ni vu le film ni lu le livre).

Merci beaucoup aux éditions Gallmeister pour cette soirée en compagnie de David Vann, et plus particulièrement à Marie-Anne pour sa gentillesse.

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