Le Livraire

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La fille de l’Irlandais – Susan Fletcher

J’ai lu
Traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier
ISBN : 978-2-290-00862-1
Titre original : Eve Green

Quatrième de couverture :
Eve, petite fille rousse et délurée, est recueillie par ses grands-parents à la mort soudaine de sa mère, dans un village au cœur du pays de Galles. À cause de sa chevelure rousse indomptable, elle doit faire face au mépris et à la méfiance. Mais lorsqu’une enfant disparaît mystérieusement, la vie des villageois bascule : enquête, soupçons et mensonges deviennent le quotidien. Au milieu de cette effervescence, Eve, perdue, tente de percer les secrets de sa vie et de sa naissance. Dans ce roman, les pièces du puzzle s’imbriquent progressivement pour former un magnifique conte d’innocence perdue.

Mon avis :
Premier roman de Susan Fletcher, La fille de l’Irlandais est le récit, entre innocence et conscience, d’une enfance dans une ferme isolée du Pays de Galles.
Quand sa mère meurt brusquement d’une crise cardiaque, Evangeline quitte Birmingham pour rejoindre ses grands-parents maternels dans le petit village de Pencarreg. De son père, parti longtemps avant sa naissance, elle ne sait que deux choses : qu’il vaut mieux ne pas poser de question et qu’il avait les cheveux roux, tout comme elle. Des cheveux roux qui suscitent tour à tour moqueries ou réflexions malveillantes de la part des habitants, et notamment de Mr. Phiggs, l’épicier qui ne loupe pas une occasion de se montrer odieux avec Eve, qui du haut de ses huit ans, ne comprend pas grand chose. Se demandant ce qu’elle a bien pu faire pour qu’il lui en veuille autant.

Entourée de ses grands-parents et surtout de Daniel, il lui semble que la vie pourrait se poursuivre indéfiniment, rythmée seulement par le vent qui arrache les tuiles du toit, la boue et l’agnelage. Son grand-père lui fait découvrir la campagne environnante, pose quelques consignes simples et lui parle de Billy Macklin, atteint à la tête par le sabot d’un cheval. Billy qui va devenir une obsession pour la petite Eve. Mais quelques mois après son arrivée, au moment où elle reprend le chemin de l’école, la disparition de Rosie Hughes va provoquer une suite d’événements qu’Eve n’oubliera jamais.

Le récit alterne les souvenirs d’Evangeline enfant, avec ceux de la femme adulte qu’elle est devenue et qui, attendant son premier enfant, retrace avec simplicité son parcours, revenant sur une période clé de sa vie.

S’il ne possède pas l’ampleur de Un bûcher sous la neige, La fille de l’Irlandais reste un roman facile à lire, agréable et doux-amer, un voyage dans le Pays de Galles rural des années 70.

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Freedom – Jonathan Franzen

Éditions de L’Olivier
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke
ISBN : 978-2-87929-657-9
Titre original : Freedom


Quatrième de couverture :
Patty sera la femme idéale, c’est décidé. Mère parfaite, épouse aimante et dévouée, cette ex-basketteuse a fait, en l’épousant, le bonheur de Walter Berglund, de St. Paul (Minnesota). En devenant madame Berglund, Patty a renoncé à son goût pour les bad boys, à commencer par Richard Katz, un rocker dylanien qui se trouve être aussi le meilleur ami de Walter. Freedom raconte l’histoire de ce trio amoureux et capture le climat émotionnel, moral et politique des États-Unis entre entre 1970 et 2010 avec une incroyable virtuosité. Anatomie d’un mariage, ce livre propose une méditation sur les déceptions et les compromis auxquels se trouvent confrontés ces baby-boomers qui avaient voulu changer le monde. C’est aussi l’acte d’accusation le plus féroce qu’on ait vu depuis longtemps sur ce qu’est devenue l’Amérique. Mais sa plus belle réussite est sans nul doute le personnage de Patty. Telle une héroïne sartrienne égarée dans un roman de Tolstoï, elle cherche à se libérer – mais de quoi ? –, tandis que les États-Unis livrent en Irak leur propre guerre napoléonienne, en tentant d’imposer la démocratie par la force. Paru aux États-Unis à l’automne 2010, ce livre magistral a connu un immense succès critique et public (plus d’1 million d’exemplaires vendus), après avoir valu à son auteur la « une » du magazine Time. Il est traduit (ou en cours de traduction) dans 36 pays.

Mon avis :
N’ayant jamais lu Jonathan Franzen et après avoir eu un aperçu des critiques dithyrambiques sur son dernier roman, je me suis dit qu’il serait bon que je découvre cet auteur à mon tour, tenant peut-être là de nouvelles lectures nourrissantes.
La déception est malheureusement à la hauteur des compliments que ce roman semble avoir reçu un peu partout. La lecture lénifiante et abrutissante d’un narrateur morne qui débite à la chaîne des phrases descriptives qui écrasent impitoyablement le moindre relief intéressant que pourrait contenir l’histoire.
Le récit est scindé en plusieurs parties, tout d’abord une sorte d’introduction qui présente en une rapide rétrospective, l’histoire de la famille Berglund et plus particulièrement, Patty et ses obsessions ménagères, de l’éducation des enfants à la vie citoyenne au sein d’un quartier plutôt miteux tel qu’il est décrit au début jusqu’au clash (définitif ?) avec le fils. C’est plus de quinze ans d’une vie de famille sans intérêt, que cette partie intitulée De bons voisins nous résume. Changement total de point de vue ensuite avec la vie de Patty Berglund racontée par elle-même sur les conseils de son thérapeute, où l’on découvre par couches informes son background familial, le viol dont elle fût victime à l’adolescence et le refus, d’une indolence odieuse, par ses parents de reconnaître, de considérer ce viol. Puis viennent le récit de la fac, la rencontre avec la fausse bonne amie menteuse et droguée qui aboutit sur la rencontre de Walter et de Richard, une épopée avortée vers New-York, un mariage, des enfants, un adultère.
Vient ensuite une partie intitulée La colère de l’homme gentil, qui, après un rapide survol, semble raconter comme Walter Berglund décide de se mettre à avoir ce qu’il pense être du caractère et va piquer un sacré coup de sang en apprenant que sa grande basketteuse de femme chérie a couché avec son meilleur ami, le fameux Richard qu’on ne cesse -les personnages, le narrateur- de nous décrire comme un musicien tantôt has been, tantôt sur le retour qui prend un malin plaisir à se saboter lui-même, plutôt nocif pour toutes les femmes avec lesquelles il a des semblants de relations. Le dit Walter Berglund va donc flanquer sa femme à la porte et s’envoyer en l’air avec Lalitha, son assistante de vingt-cinq ans, pétrie d’admiration pour le génie écologique du brave quadragénaire. J’ai finalement reposé le livre à la page 374, lisant en diagonale la suite, au cas où. En pure perte.

Tout le patakès précédemment énoncé est décrit avec la vigueur d’un canari aphone et entrecoupé de ce qui pourrait être des copiés-collés de Wikipédia habilement mélangé à la tonne de connecteurs logiques, tout ce petit monde peinant à rendre l’histoire intéressante.

Ce qu’il manque à ce récit, c’est un supplément d’âme. On a l’impression de lire un exercice d’écriture que l’on a étiré jusqu’à ce qu’il en devienne indigeste. L’écriture de Franzen ne manque pas de structure, de sujet ou de maîtrise, non, elle manque d’impact.
L’histoire en elle-même a pourtant beaucoup de potentiel et par moment, on perçoit ce que ce livre aurait pu devenir. Freedom serait une sorte de fresque de l’Amérique de ces trente dernières années : parlez-nous de nous, il n’y a que cela qui nous intéresse. L’exploration d’un triangle amoureux n’a certes rien de novateur, mais là, c’est soporifique et convenu, parsemé de ces petites phrases faussement crues pour rendre ce qui devrait être une petite turgescence mais qu’un usage largement répandu a rendue convenu et aussi banal qu’une rentrée des classes. C’est effectivement une belle fresque sociale, celle d’individus vivant dans un certain confort qui passent leurs vies à se créer des problèmes qui n’en sont pas.

Tout n’est cependant pas à jeter : les analyses des états d’âmes et des problèmes relationnels sont faites avec autant de finesse dans leur construction que de platitude dans leur énonciation. Tout le style de Freedom, c’est une longue énumération fatigante. La matière du roman entier aurait pu être intéressante (notamment en ce qui concerne l’écologie et la surpopulation), mais trop de structure, trop d’effet narratif et trop de problèmes de sociétés rendent l’ensemble indigeste. Cela aurait pu être un chef-d’œuvre, effectivement, mais l’effet est loupé. Dommage.

Avec Freedom, c’est aussi une question intéressante qui se pose : les livres sont-il des réussites parce qu’ils le méritent ou parce qu’on les présente au public dans une période faste, avec tous les honneurs et les applaudissements de la critique, et que chacun se sent obligé de le lire et de l’aimer, tant et si bien que le lecteur finit par se dire que s’il n’a pas aimé, c’est parce qu’il n’a pas compris ?

Histoire d’enfant – Peter Handke

Gallimard
Traduit de l’allemand par George-Arthur Goldschmidt
Titre original : Kindergeschichte

Quatrième de couverture :
Il est peu de livres écrits avec une telle sincérité et une telle précision.
Ce qui est raconté – la vie d’un adulte et d’un enfant – n’est jamais ce qu’on attend mais toujours ce qui compte. Entre  » prétention au bonheur  » et violence contenue, leur existence quotidienne est un apprentissage réciproque. De la naissance à sa sixième année, l’homme vit avec son enfant en Allemagne ou à Paris où a lieu le premier contact avec l’école, celle  » du seul peuple à pouvoir être appelé ainsi  » d’abord et une école de banlieue ensuite.
Ce livre grave et généreux a la puissance d’une épopée puisqu’il fait voir dans la relation entre un adulte et un enfant cela même à quoi on ne prête jamais attention et qu’on élude sans cesse, ces petits faits d’une exceptionnelle grandeur.

Mon avis :
Après une lecture un peu décevante de La faim de Knut Hamsun, j’ai enchaîné sur Histoire d’enfant. Peter Handke est encore un de ces auteurs autour duquel il m’était arrivé de tourner sans jamais savoir par quel biais l’aborder, comme si, dans certains cas, un déclic, ou dans le cas présent un passeur -bien que j’ai l’expression en horreur, trop galvaudé dans le milieu du Livre- était nécessaire. Au passage, cette forme de nécessité peut s’avérer délicate, parce que tout le monde ne possède pas la même sensibilité littéraire, sans même s’aventurer sur le terrain des goûts, et il est terriblement gênant de se retrouver à dire à une personne qui tente de vous transmettre une lecture possible, que cette lecture, une fois effectuée était un pensum, ou que la simple manière dont votre interlocuteur parle du livre en question vous ôte pour un bon bout de temps l’envie d’essayer.

Histoire d’enfant est un livre dont le résumé tient en quelques mots : un homme vit avec son enfant, un peu en retrait des choses, et le regarde grandir et évoluer.
L’intérêt du texte ne tient pas tant à l’annonce de son contenu -et encore- qu’à la manière dont tout est ressenti. Nos vies ne sont, dans l’ensemble, pas tellement différente de ce que ce court roman exprime : dans la majorité des cas nous suivons des trajectoires banales, à quelques exceptions près, et résumées sur une feuille de papier nos existences toutes entières tiendraient en quelques mots ridicules, facilement renversables. La force du texte réside dans sa puissance d’évocation, dans cette observation discrète et constante des grands mouvements de l’existence.

Les personnages n’ont pas de nom, ne sont pas décrits, ils n’ont pas d’existence incarnée. Tout juste sait-on que l’enfant est une fille, et cette précision n’apporte quelque chose au texte qu’au moment où on l’apprend, le reste du récit se passant à merveille de toute obligation de genre.
Fragment par fragment, ce sont les riens du quotidien dépeint par une  voix que le détachement rend presque mystique. Tout l’universalité est là, il ne s’agit pas de la vie d’une famille, d’un homme se détachant progressivement de sa femme  et prenant soin de leur fille, mais de  deux sphères, l’une en dehors du monde et l’autre en dedans et d’un fragile équilibre qui s’établit. Dualité renforcée par les déménagements successifs, les changements de pays, les changements d’écoles, les liens précaires avec les autres enfants. Le seul petit reproche à ce récit serait dans l’utilisation de quelques lieux communs par rapport aux enfants et à l’avenir qu’ils représentent.

Histoire d’enfant est moins, à mes yeux, la description d’une relation avec un enfant que celle de la conscience diffuse d’une séparation progressive, de se retrouver en retrait de tout. L’écriture de Peter Handke ne comporte aucun mot superflu, tout est parfaitement à sa place au milieu de l’ensemble. Son traducteur, Georges-Arthur Goldschmidt, y est sans aucun doute pour beaucoup.

Petite sœur, mon amour – Joyce Carol Oates

Philippe Rey
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban
Titre original : My sister, my love
ISBN : 978-2-84876-169-5

petite soeur mon amourQuatrième de couverture :
S’emparant d’un fait-divers, un mystère jamais résolu, qui bouleversa l’Amérique – l’assassinat le soir de Noël 1996 de la petite JonBenet Ramsey, six ans et demi, célèbre mini-Miss vedette de concours de beauté -, Joyce Carol Oates reconstruit l’affaire qu’elle n’hésite pas, elle, à dénouer.
Une histoire effarante racontée dix ans après par le frère de la victime. La petite fille s’appelle maintenant Bliss, c’est une championne de patinage sur glace, l’enfant adoré de ses parents, la coqueluche d’un pays, la sœur aimée et jalousée par son frère, son aîné de trois ans, Skyler. Skyler qui, depuis le meurtre, a vécu dans un univers de drogues, de psys et d’établissements médicalisés. Agé aujourd’hui de dix-neuf ans, il fait de son récit une sorte de thérapie.
Ses souvenirs sont à la fois vivaces et disloqués. Peu à peu émerge le nom du coupable : est-ce le père – homme d’affaires ambitieux, la mère – arriviste forcenée, un étranger cinglé ou bien… le narrateur lui-même ? Tous les ingrédients préférés de Joyce Carol Oates sont là : la vanité féminine, la stupidité masculine, la famille dysfonctionnelle, l’angoisse du parvenu, le christianisme de charlatan, les dérives de la psychanalyse, le vampirisme des médias, l’incompétence de la police.
Pour produire en fin de compte un chef-d’œuvre hallucinant, un dépeçage au scalpel de l’âme humaine et de l’horreur ordinaire…

Mon avis :
Dans Blonde, Joyce Carol Oates s’emparait de l’histoire de Marylin Monroe. Ni tout à fait un roman, ni tout à fait une biographie. Avec Petite sœur, mon amour, elle se base sur un fait divers sordide et jamais élucidé qui avait secoué autant qu’il avait passionné les États-Unis. Bien que très jeune à l’époque, je me souviens des images qui étaient passées sur les télévisions française, sur cette mini-miss retrouvée assassinée le matin de Noël. Aujourd’hui, une simple recherche avec son prénom et son nom sur google.com donne 152 000 résultats en moins d’un dixième de seconde, près de 25 000 photos et environ 3 500 vidéos. Le meurtre a eu lieu il y a quatorze ans. On trouve également les photos de son cadavre et de son autopsie, de sa famille, des blogs qui lui sont dédiés, des sites relatant son cas (certains mis à jour pour la dernière fois le 27 décembre 2010) et des sites dont les images ne sont probablement pas très agréables à voir à en juger par les avertissements à l’encontre des mineurs. Ceci pour avoir une rapide idée de la « popularité » de cette histoire de l’autre côté de l’Atlantique. A titre d’exemple, une recherche sur le même moteur de recherche avec les termes Ethel et Julius Rosenberg ne comporte « que » 12 600 résultats.

Le récit comporte une double narration : c’est à la fois un narrateur extérieur et Skyler Rampike qui racontent l’enfance de ce dernier, la naissance, l’enfance et la brève carrière de sa sœur, Bliss. Le récit continue bien après la mort de cette dernière, relatant tout ce qui est advenu après. La famille disloquée, le frère ballotté d’instituts en instituts, plus ou moins spécialisés, plus ou moins médicalisés. Des pages de journal intime et des facs-similés de lettres renforcent cette sensation de réel, de vécu. L’auteur ne s’inspire du fait divers que pour les grandes lignes de l’histoire (des parents arrivistes, une jeune enfant placée sur le devant de la scène et adulée, un meurtre) et pour l’implacable autopsie qu’elle fait du système, de la psyché de ses personnages, de leurs motivations et de leurs obsessions de réussite et en même temps celles de leurs échecs. Dans le tableau que compose la famille Rampike, il n’y a que Skyler qui ait véritablement la parole. Bliss ne s’exprime jamais, elle est un personnage central froid, muet, absent, un vertige autour duquel toute l’intrigue se cristallise. La mère est d’une fragilité psychologique évidente, perdue, manquant de confiance en elle et paradoxalement, elle n’en est que plus arriviste, que plus acharnée dans son obsession de faire réussir ses enfants à sa place. Le père quant à lui, est la grande gueule tyrannique du récit, le vantard américain dans sa grosse cylindrée aux multiples conquêtes, toujours absent et remplaçant sa présence par des cadeaux luxueux. Rapidement, le lecteur discerne la personnalité de chacun, sans même qu’ils aient besoin de s’exprimer.
Il y a quelque chose de tragique dans ce roman, dans ce sens où, dés le départ, nous savons qu’il n’y aura pas de miracles. Et c’est avec un sourcil levé et désolé que, pages après pages, nous assistons impuissants aux petits dégâts du quotidien, à la stupidité ordinaire et à ses ravages. La sacro-sainte famille est les valeurs yankees sont pourries semblent nous dire, ligne après ligne les descriptions de l’hypocrisie des rapports humains et sociaux, depuis les camaraderies et les goûters enfantins jusqu’à l’obsession de réussite littéralement meurtrière des parents.
En cela l’écriture de Oates ne faiblit pas, du moins dans la première parti, avant le meurtre, provoquant chez son lecteur une démangeaison au creux de la paume, une envie légère et pourtant tenace d’une bonne gifle destinée à quelques personnages.

La seconde partie comporte quelques longueurs, notamment dans les digressions de Skyler, dans les devinettes et les jeux sur les mots, sur les abréviations, parfois un peu trop appuyés, peut-être parce qu’une traduction, aussi bonne soit elle, nous prive de quelques sens cachés. Le sens des mots occupe une place importante dans l’élaboration du récit, plus particulièrement la signification des noms propres, ainsi que nous l’apprend une note du traducteur.
L’introspection de Skyler entraîne avec lui le lecteur sur des chemins tortueux, entre les traitements médicaux et le doute persistant, omniprésent : qui est le véritable responsable de la mort de Bliss ?

Petite sœur, mon amour est indéniablement brillant d’un point de vue technique, mais peut-être pas la meilleure approche pour celle ou celui qui souhaite découvrir l’œuvre de Joyce Carol Oates. Ce roman est dérangeant, mais si les rouages grinçant qui jalonnent habituellement ses romans -le sexe, la domination, des figures féminines monstrueuses, l’innocence broyée et souillée, les biens-pensants comme autant de pantins imbéciles au milieu d’une vaste farce – sont là, ils fonctionnent de manière plus diffuse et plus particulière que dans d’autres de ses romans comme Crazy man ou encore Délicieuses pourritures.

Qu’as-tu fait de tes frères ? – Claude Arnaud

Grasset
ISBN : 978-2-246-77111-1

Quas-tu-fait-de-tes-freres-Quatrième de couverture :
Au milieu des années soixante, entre Boulogne et Paris, un enfant s’ennuie. Il est curieux, versatile, vibrant, timide. Il passe ses journées à lire et ses nuits à scruter les étoiles, sous le regard ironique de Pierre et Philippe, ses brillants aînés.
Mai 68 : Paris se soulève, le garçon de douze ans rejoint la Sorbonne et l’Odéon. Il abandonne son prénom pour devenir Arnulf l’insaisissable, découvre les paradis artificiels et l’amour avec les deux sexes, se change en agent révolutionnaire puis en oiseau de nuit…
Dans l’effervescence ambiante, la famille se désagrège : Philippe part faire le tour du monde, la mère meurt d’une leucémie, Pierre sombre dans la folie. L’euphorie collective se mue en tragédie intime, la décennie de poudre tourne aux années de plomb. « Notre seul devoir est de faire tout ce qu’on nous a interdit de faire » : le cadet se demande pourquoi il a réchappé à ce programme, que ses aînés ont suivi jusqu’au drame.
Ample, ambitieux, ce roman ressuscite la vitalité presque suicidaire d’une génération nourrie de pop-rock et de drogues, d’amour libre, d’excès revendiqués et d’utopies. Qu’as-tu fait de tes frères ? est la confession d’un enfant d’une époque qui continue de hanter notre imaginaire.

Mon avis :
Récit d’une enfance et d’une adolescence secouée par la France de mai 1968, Qu’as-tu fait de tes frères ? est une sorte de longue et tragique errance d’apprentissage, rythmée par la perte -de la structure familiale, de l’identité et par la suite, de ces illusions auxquelles on croyait tellement- et, moins paradoxale qu’il n’y parait, par la reconstruction. Non pas celle, patiente et certaine de celui qui travaille à se reconstruire après l’anéantissement d’un édifice solide, qu’il soit matériel ou mental, mais plutôt la reconstruction difficile, expérimentale, du bâtisseur hésitant, ne sachant où poser la première pierre de cet édifice imaginaire dont le plan n’existe que dans l’imagination.

Troisième fils d’une famille qui comptera quatre enfants, quatre fils, Claude Arnaud évoque son enfance dans un quartier moderne -pour l’époque- de Boulogne, à la limite du XVIème arrondissement. Il a du mal à se faire une place, après Pierre, l’aîné brillant, trop brillant et Philippe, plus insolent, déjà rebelle à l’autorité du père. Quelques années après naîtra Jérôme, le petit dernier, né trop tard juste au moment où la famille est sur le point de s’effondrer, personnage en retrait du récit, excepté peut-être à la toute fin, quand, en pleine adolescence, il s’élèvera à son tour contre la figure paternelle.
L’enfance, le 35 rue Ferdinand-Buisson et son ennui mortel, les vacances en Corse, parmi la famille de sa mère : à peine quelques souvenirs lointains, anecdotiques et qui semble pourtant receler une part de ce destin terrible qui attend cette famille.

Quand mai 68 éclate, le narrateur n’a que douze ans. Il va pourtant prendre part aux évènements, littéralement emporté par la vague de changement qui s’annonce et dont les grèves printanières marquèrent les prémices. La société, son organisation, ses repères vont être bouleversés, bouleversés aussi la structure familiale entre un père désemparé et vieillissant, qui perd peu à peu toute son autorité et sa superbe ; une mère malade, luttant pendant des années contre la leucémie qui la ronge, sublime figure maternelle entre dévouement et indépendance presque farouche, infiniment humaine.
Claude, Philippe et par la suite, Pierre, suivront chacun leur trajectoire, chaotique, étonnante et pour les deux aînés, particulièrement tragiques. Au milieu de toute cette scansion de la société en mouvement, cette énumération lancinante mêlant action politique, drogues, sexualité débridée, on lit entre les lignes un écho à cette douleur, qui continue de sourdre encore aujourd’hui, une douleur inguérissable, lancinante qui rend le livre incroyablement dur, remuant, lui évitant en même temps de ressembler à ces livres de « grands déballages intimes ». Si le ton adopté est d’une franchise nette, sans détour, il n’est pas exempt d’émotion, de pudeur s’exprimant à travers certaines tournures de phrases, certaines tournures narratives veillant à  s’en tenir à l’essentiel.

Qu’as-tu fait de tes frères ? est un roman (dont le matériau est très largement autobiographique, au passage, il y a quelques années il me semble que l’autobiographie était sinon répandue, du moins assumée. J’ai la sensation qu’aujourd’hui les auteurs -éditeurs ?- se retranchent de façon assez systématique derrière l’appellation roman) délicat : à la fois souvenirs détaillés, témoignages d’une époque et d’un Paris révolu et hommage à une famille anéantie.

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