Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: relations humaines

Le club – Leonard Michaels

Christian Bourgois
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy
Titre original : The Men’s Club
ISBN : 978-2-267-02117-2

Quatrième de couverture :

« Des gens ont lu ce livre comme une allégorie, comme de la misogynie ou de la propagande. Je voulais seulement décrire ce qui est vrai parmi certains hommes. C’est tout. » (Leonard Michaels)
« Selon Leonard Michaels, l’humour est l’instrument idéal pour décaper le monde ou relever ses bizarreries. Que ce soit sur une dizaine de pages ou en trois phrases, ces récits sont toujours remarquables. » (Amaury da Cunha, Le Monde)
« Une exploration de la violence, de la folie, des malentendus sexuels et amoureux, de l’effroi et du rire. Un observateur précis de la comédie qui éternellement se joue, que l’on se joue. Un écrivain. » (Olivier Renault, Art Press)

Mon avis :
Second roman de Leonard Michaels, Le club est paru en 1981 aux États-Unis, une adaptation cinématographique en a été tirée en 1986.
Le club, c’est l’histoire d’un groupe d’hommes qui se réunissent un soir chez l’un d’entre eux pour parler de tout et de rien, d’eux-même, de leurs vies, sans forcément savoir comment s’adresser la parole, ne sachant pas même comment ils en sont venus à accepter l’invitation, jusqu’à ce que leur hôte, Cavanaugh propose que chacun raconte l’histoire de sa vie.

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Délicieuses pourritures – Joyce Carol Oates

Philippe Rey
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban
Titre original : Beasts
ISBN : 978-2-848-760-025

delicieuses_pourrituresQuatrième de couverture :
Une prestigieuse université féminine de la Nouvelle-Angleterre dans les années 75.
On conteste plus que jamais les valeurs bourgeoises sur fond de drogues, de cigarettes, d’art et de poésie. Gillian Brauer, 20 ans, brillante étudiante de troisième année, voudrait briller encore davantage aux yeux de Andre Harrow, son charismatique professeur de littérature, qui a décidé de faire écrire et lire en classe à ses élèves leur journal intime. Il n’octroie ses compliments qu’aux confessions les plus osées ce qui génère surenchères malsaines et incidents ravageurs parmi des filles survoltées, avides de retenir l’attention – et plus – du maître.
Tentatives de suicide, incendies inexpliqués, anorexie, somnifères, tous les éléments d’un drame annoncé sont réunis avec, dans un rôle d’une épaisseur glauque, la mystérieuse Dorcas, l’épouse – française – d’Andre, sculptrice, collectionneuse d’affreux totems. Et grande prêtresse de ces amours vénéneuses dont Joyce Carol Oates nous offre ici le récit haletant, à la morale superbement perverse.

Mon avis :
On retrouve, dans Délicieuses pourritures, les grands thèmes chers à Joyce Carol Oates : des personnages de femmes ambigües, la peinture d’une sexualité forte, sans concessions et une remise en question sarcastique de la société.

L’histoire se déroule presque entièrement à huis-clos au sein du campus, où quelques incendies d’origines criminels ont eu lieu, la tension entre les élèves monte et chacune y va de sa théorie personnelle sur l’identité du ou de la coupable. Sa location et une série d’action (les incendies/le cottage de fille/certains traits du personnage principal, Gillian Brauer) ne sont pas sans évoquer un autre de ses romans Fille noire, fille blanche (paru en octobre 2009).
Tout est cristallisé autour de ce professeur de littérature, Andre Harrow, homme énigmatique et séduisant pour lequel ses étudiantes rivalisent d’une audace malsaine dans le but d’attirer son attention. Il est pour elles un personnage fascinant au sens littéral du terme : dans la Rome Antique, le fascinus était l’incarnation du phallus divin. Tout à fait conscient de son pouvoir sexuel, Andre en use largement. A l’instar de la plupart des personnages « forts » de Oates, il paraît se situer en deçà de la morale habituelle. Une part de notre éducation à tendance, sinon à le condamner, sinon à vouloir porter un jugement sur ses actes – suivant notre position habituelle et à notre ouverture d’esprit par rapport à la sexualité, à la morale, etc…-
Cette attirance physique est sans doute augmentée par sa position sociale et, davantage encore, par sa culture, à moins qu’elle ne provienne de là. Il est clairement, aux yeux de ses élèves une sorte d’initiateur.

Sur un autre plan, sans doute plus intellectualisé, on peut considérer que lui et Dorcas ne sont en réalité que des alchimistes réalisant leur Grand Œuvre, la source réelle de ce pouvoir sexuel résidant dans la Littérature et dans les Arts Bruts. Je ne connais pas suffisamment le domaine de l’art, et encore moins de l’art brut pour me risquer à faire une comparaison, mais les œuvres citées présentent toutes un caractère subversif et sexuel flagrant : D.H Lawrence et son poème La Pêche, qui est en fait ni plus ni moins qu’une description du sexe féminin. W.B Yeats et un extrait de Léda et le Cygne (où il n’est ni plus ni moins question d’autre chose que d’un viol). A noter que les extraits dont il est question n’ont absolument rien de pornographiques ou de choquant. La sexualité et le désir n’ont au départ beastsrien de pervers, ce sont la manière dont les personnages la vivent qui la dénature complètement.

Le titre original, Beasts, est très révélateur de cette extrême sexualisation des rapports humains que décrit le roman. L’humanité et la bestialité vont de pair, mais on peut se demander ce qui est vraiment propre à l’homme et ce qui est vraiment propre à l’animal en nous, qui a à apprendre de l’autre ? Ce qui frappe, c’est finalement cette présence liée du sexe et de la punition qui semble en découler obligatoirement (comme dans Confessions d’un gang de fille ou encore Man Crazy).

Il n’y a pas de réelle victime ou de réel coupable, c’est seulement notre degré d’implication en tant que lecteur, notre sensibilité personnelle qui est à même de décider que penser des actes que nous lisons tandis qu’ils se produisent. En dépit des premières apparences, Gillian Brauer n’est pas non plus un personnage faible ou une pauvre adolescente acculée au désespoir. Elle n’est ni pire ni meilleure que les autres.

Délicieuses pourritures est un roman aux personnages puissants. Les femmes qu’elle décrit sont complexes, énigmatiques et souvent dérangeantes, loin des images d’Epinal.
Dans un style claire, précis et relativement court par rapport à des romans plus conséquents comme Blonde ou Nous étions les Mulvaney, il constitue, à mon avis une très bonne entrée dans l’oeuvre de Joyce Carol Oates si vous ne la connaissez pas encore.

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Les boîtes de ma femme – Eun Hee-Kyung

Publié chez Zulma
ISBN : 978-2843044458
Traduit du coréen par Lee Hye-young et Pierrick Micottis

boites-femmeLes Boîtes de ma femme, c’est un recueil de cinq nouvelles, cinq histoires faites d’incompréhension mutuelle, de fuite, de malentendus et d’une découverte : celle de la personnalité de l’autre, cachée sous la façade des apparences.

Les Boîtes de ma femme : Un homme pénètre dans le bureau de sa femme, sa pièce, celle dans laquelle elle avait l’habitude de se réfugier, celle dans laquelle elle rangeait soigneusement une multitude de boîtes, toutes de tailles différentes, dans lesquelles elle abritait ses trésors, ses souvenirs. Mais quels souvenirs douloureux, quelle incompréhension, quelle surprise abrite cette pièce ? Et où est cette femme ?

Ma femme évanescente : Un homme tombe un jour sur le journal intime de son épouse. Pourtant, la personne décrite au fil des pages ne correspond absolument pas à la femme avec laquelle il vit.

Les Beaux Amants : De tout le recueil, cette nouvelle est celle que j’ai préféré. Le résumé d’un infime malentendu qui provoquera pourtant la rupture du couple. La complexité des rapports hommes-femmes, la difficulté de se comprendre, de communiquer est décrite avec brio.

On n’avait pas pensé à l’imprévu : Une jeune femme se retrouve veuve alors même qu’elle envisageait de demander le divorce. Quelques années plus tard, elle rencontre un autre homme, mais quelque chose d’aussi imprévu que gênant pour eux se produit qui aura des conséquences désastreuses.

Yeonmi et Youmi : L’histoire de deux sœurs, l’une mariée vivant en Corée ; l’autre vivant chichement en Angleterre, à Newcastle. C’est la voix de cette dernière que l’on entend, mariage arrangé, tension familiale, sentiment de solitude, et cette étrange soeur, lointaine et distante.

Les histoires que racontent ces nouvelles ont toutes la même trame, le même principe de construction. Des histoires d’êtres humains désabusés et solitaires qui ne se comprennent pas / plus. Les femmes sont secrètes, évanescentes, à la limite d’une certaine forme d’autisme ou de déséquilibre. Les hommes sont lâches, fuient leurs responsabilité pour boire avec leurs collègues de travail une fois la journée de bureau terminée. Les rapports entre les deux sexes sont tendus, délicats, empruntés, maladroits. Le malaise est palpable à chaque page mais nous paraît très loin de notre quotidien à nous, sans doute propre à la société coréenne,  et plus encore, à la vie ordinaire dans une «Séoul américanisée», pour reprendre les termes du quatrième de couverture.

L’écriture est un mélange subtil et équilibré entre les descriptions du quotidien, qui nous permettent de représenter l’atmosphère, l’ambiance, et l’intériorité des personnages, de leurs questionnements, de leurs doutes, de leurs personnalités. Toute en précision, en finesse, et non dépourvue de cruauté. Il en ressort un recueil intéressant, intriguant, voir même parfois affligeant, agaçant ou déprimant sur la nature humaine lorsqu’elle est dépeinte à travers le prisme couple : jalousie, tension, incompréhension, solitude, égoïsme, quotidien plombant, famille omniprésente et étouffante, obligation de réussite au travail pour subvenir au besoin du foyer…
Toutes les nouvelles ne sont malheureusement pas égales, et un ou deux manquent de précision, du petit détail qui permet de donner un corps et une réalité à la narration.

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La chambre de Jacob – Virginia Woolf (extrait)

Il semble que les hommes aussi bien que les femmes soient en défaut. On dirait qu’une opinion profonde, impartiale et absolument juste sur l’un de nos congénères nous est parfaitement impossible à formuler. Soit nous sommes hommes, soit nous sommes femmes. Soit froid, soit sentimental. Soit jeune, soit vieillissant. Dans tous les cas, la vie n’est qu’une procession d’ombres, et Dieu seul sait pourquoi nous les étreignons si passionnément et les voyons partir avec une telle angoisse, alors qu’elles ne sont, et que nous ne sommes que des ombres. Et pourquoi, si cela et bien davantage encore est vrai, pourquoi sommes-nous toujours surpris de constater, dans le recoin de la vitre, que cette vision soudaine, le jeune homme assis sur cette chaise, est, plus que tout au monde, incroyablement réelle, incroyablement solide, et que ce jeune homme nous est, de surcroît, le plus familier qui soit – pourquoi, je vous le demande ? Car l’instant d’après, nous ignorons tout de lui.
Telle est notre façon de voir. Telles sont les conditions de nos amours.

Virginia Woolf, La chambre de jacob, La Cosmopolite, Stock, 2009, traduction de Agnès Desarthe.
page 101

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Best Love Rosie – Nuala O’Faolain

Sabine Wespieser Editeur
Traduit de l’anglais par Judith Roze

best_love_rosieRésumé (présentation de l’éditeur) :
Après avoir vécu et travaillé loin de chez elle, Rosie décide qu’il est temps de rentrer à Dublin, pour s’occuper de Min, la vieille tante qui l’a élevée. Ni les habitudes ni les gens n’ont changé dans ce quartier populaire où elle a grandi, et la cohabitation avec Min, que seule intéresse sa virée quotidienne au pub, n’a rien d’exaltant : en feuilletant des ouvrages de développement personnel, censés apporter des solutions au mal-être de Min, Rosie se dit qu’elle s’occuperait utilement en se lançant elle-même dans la rédaction d’un manuel destiné aux plus de cinquante ans. Sa seule relation dans l’édition vivant aux États-Unis, elle se frottera donc au marché américain. Son vieil ami Markey tente bien de lui faire comprendre que sa manière de traiter le sujet n’est pas assez « positive »… C’est au moment où elle va à New York, pour discuter de son projet, que le roman s’emballe : Min, qu’elle avait placée pour quelque temps dans une maison de retraite, fait une fugue et la rejoint à Manhattan. Très vite, les rôles s’inversent : la vieille dame est galvanisée par sa découverte de l’Amérique, elle se fait des amies, trouve du travail et un logement. Alors que Rosie est rentrée seule en Irlande, pour rien au monde Min ne voudrait renouer avec son ancienne vie. Surtout pas pour reprendre possession de la maison de son enfance… que l’armée lui restitue après l’avoir confisquée pendant la guerre. Rosie, elle, a besoin de cette confrontation avec ses origines. Profondément ancrée dans les valeurs de la vieille Europe, le passage du temps est maintenant au cœur de ses préoccupations. La lucidité de Nuala 0’Faolain, sa tendresse pour ses personnages, font merveille une fois de plus dans ce livre drôle et généreux, plein de rebondissements, où l’on suit avec jubilation souvent, le cœur noué parfois, les traversées de l’Atlantique de ces deux femmes que lie toute la complexité du sentiment maternel. De ses romans, l’auteur dit souvent qu’ils révèlent plus d’elle que ses autobiographies… Best love Rosie nous embarque aussi dans un beau voyage intérieur.

Mon avis :
Dernier livre de Nuala O’Faolain, morte à Dublin en mai 2008, Best Love Rosie est une œuvre de fiction très imprégnée de l’expérience personnelle de son auteur, assez proche en ce sens de ces deux autobiographie, On s’est déjà vu quelque part ? et J’y suis presque.
On suit Rosie à travers ses doutes, ses remises en question, sa volonté de faire quelque chose (ou de renoncer à) et ses relations avec les autres : Leo, sa dernière relation amoureuse qui a viré au fiasco, ses amies de toujours, Min, qui après avoir sacrifié sa jeunesse pour s’occuper de Rosie et veiller sur le père de celle-çi, décide de prendre sa vie en main et de réaliser les projets qu’elle avait fait sans jamais pouvoir les mettre à exécution.

S’il fallait qualifier ce roman, je pense que j’utiliserais les termes de « réalité poétique ordinaire » : les personnages sont des gens absolument ordinaires, leurs vies sont semblables à celles de tout autre irlandais(e) de leur génération, et pourtant, malgré la franchise et les thèmes abordés (le désir de plaire et les relations amoureuses mais aussi les relations avec les personnes de l’autre sexe une fois que l’on a dépassé la cinquantaine, la vision du corps qui vieillit, le célibat, etc…), on reste toujours dans une certaine émotion particulière, teintée de pudeur, de réalisme, d’humour, de contemplation et de tendresse qui n’est pas sans rappeler certains poèmes, certains regards.

Notons également le regard posé sur la société irlandaise et ses mentalités, (bien loin de l’image idéalisée voir bêtifiante que beaucoup de gens semblent avoir), sans virer au cynisme ou à l’étude de mœurs. Un roman émouvant -mais pas mièvre- et agréable à lire, même si j’ai largement préféré On s’est déjà vu quelque part ? .

Lire le premier chapitre de Best Love Rosie (.pdf) sur le site de Sabine Wespieser
Lire la chronique du livre L’histoire de Chicago May

Note du 15 juillet 2010 : Contrairement à ce que je pensais, la première édition de ce livre est bel et bien celle de Sabine Wespieser. Best Love Rosie n’est paru en Irlande qu’en mai 2009. Source.

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