Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Rentrée littéraire 2021

La femme ourse – Karolina Ramqvist

Titre original : Björnkvinnan
Traduit du suédois par Marina Heide
Buchet-Chastel

L’histoire de Marguerite de la Rocque est méconnue : au XVIe siècle, cette femme survécu plusieurs années sur une île perdue au large de Terre-Neuve avant d’être secourue et de parvenir à rentrer en France. Son aventure n’est relatée que dans de rares sources, notamment dans l’Heptaméron de la reine Marguerite de Navarre – qui était également la sœur de François Ier.

La figure évanescente et mystérieuse de cette femme, dont la vie demeure pleine de données inconnues, a fasciné Karolina Ramqvist qui s’est retrouvée littéralement hantée par cette histoire. La femme ourse relate sa recherche et ses tentatives pour mieux cerner non seulement l’histoire de Marguerite de la Rocque, mais aussi l’époque dans laquelle elle évoluait.

Si le sujet est sans aucun doute extrêmement intéressant, il convient d’en préciser tout de suite le contexte : ne vous attendez pas à lire une fiction historique à proprement parler. Il ne s’agit pas d’une alternance entre deux époques où l’on suivrait dans l’une la vie de l’autrice-narratrice et dans l’autre la vie de Marguerite de la Rocque. Aborder ce roman, dont le style correspondrait davantage à une non-fiction romancée (genre totalement à part qui mêle tour à tour le journalisme, le roman et les sciences sociales, et dont le terme anglais est narrative non-fiction) en imaginant que l’on va lire un roman historique au sens le plus convenu du terme, c’est courir au devant d’une cruelle déception.

Bien que La femme-ourse soit le premier ouvrage de Karolina Ramqkvist traduit en français, l’autrice est connue en Suède pour ses textes féministes.
On retrouve ici une mise en abîme de la vie de la naufragée du XVIe siècle par le prisme d’une narratrice aux prises avec une maternité qui menace de la submerger.
Par le biais de sa recherche, c’est aussi toute une interrogation plus générale sur la vie des femmes, la place minimum qui leurs est généralement dévolue et leur effacement, leur assujetissement, plus ou moins directement, aux hommes. Cette mise en abîme et l’enquête aussi balbutiante -et pour cause- que précise dessinent les contours de cette obsession que l’on voit naître presque sous nos yeux, et nous accompagnons la narratrice dans ses recherches, depuis son domicile suédois jusqu’à une bibliothèque new-yorkaise en passant par le château de la Rocque dans l’Oise. Minutieusement, presque sans y toucher, cette procédure de recherche vient questionner et enraciner le passé dans le présent, par le truchement de la voix principale.
La fin du roman laisse une place plus prégnante à Marguerite de la Rocque et propose une reconstruction hypothétique de ce qui s’est, peut-être, passé sur l’Île des Démons, avant de nous ré-ancrer dans le présent. Cette partie est écrite dans un style extrêmement limpide et prenant qui fait presque regretter de ne pas avoir un autre texte additionnel uniquement centrée sur la dite Marguerite.

Un texte atypique qui donne sans aucun doute envie d’en savoir davantage sur cette époque et plus particulièrement sur la figure de l’héroïne, à lire et à considérer comme un essai teinté d’études de genre et comme un préambule à d’autres lectures, comme la nouvelle de Marguerite de Navarre dont il est tant question au fil des pages.

Merci à Buchet-Chastel et à Netgalley

Le pavillon des combattantes – Emma Donoghue

Titre original : The Pull of the Stars
Traduit de l’anglais par Valérie Bourgeois
Presses de la Cité

Quatrième de couverture :
En pleine pandémie de grippe espagnole, l’ancien monde est en train de s’effondrer.
À la maternité, des femmes luttent pour qu’un autre voie le jour
.

1918. Trois jours à Dublin, ravagé par la guerre et une terrible épidémie. Trois jours aux côtés de Julia Power, infirmière dans un service réservé aux femmes enceintes touchées par la maladie.
Partout, la confusion règne, et le gouvernement semble impuissant à protéger sa population. À l’aube de ses 30 ans, alors qu’à l’hôpital on manque de tout, Julia se retrouve seule pour gérer ses patientes en quarantaine. Elle ne dispose que de l’aide d’une jeune orpheline bénévole, Bridie Sweeney, et des rares mais précieux conseils du Dr Kathleen Lynn – membre du Sinn Féin recherchée par la police.
Dans une salle exiguë où les âmes comme les corps sont mis à nu, toutes les trois s’acharnent dans leur défi à la mort, tandis que leurs patientes tentent de conserver les forces nécessaires pour donner la vie. Un huis clos intense et fiévreux dont Julia sortira transformée, ébranlée dans ses certitudes et ses repères.

Mon avis :
Si l’autrice a entamé l’écriture de ce roman en octobre 2018 pour le centenaire de l’épidémie de grippe espagnole, l’ambiance toute particulière dans laquelle évoluent ses protagonistes ne surprendra personne en 2021. Pour la petite histoire, son manuscrit a été rendu à l’éditeur en mars 2020, deux jours seulement avant que la pandémie ne soit officiellement déclarée.

On peut supposer que la perception du côté historique s’avère très différente de ce qu’elle aurait été si le roman avait paru il y a seulement trois ans. Plutôt que de restituer sous nos yeux ce que pouvait être la vie quotidienne pendant une épidémie – chose que nous aurions sans doute eu du mal à mesurer auparavant – il est saisissant de voir à quel point on retrouve des situations similaires, et notamment dans l’énoncé de certaines situations (comme la fermeture des écoles qui prive les écoliers des quartiers pauvres de Dublin de leur seul repas substantiel de la journée et tant d’autres…). Cependant, en dépit de ces similitudes, la retranscription de cette époque particulière, rarement abordée dans de nombreux livres de fiction autour de la Première guerre mondiale, est très pertinente et bien construite. Elle est suffisamment prenante pour que l’on puisse s’ancrer dans le passé lors de sa lecture et parvenir à sortir du quotidien actuel que nous ne connaissons que trop bien.

Le style est très descriptif : l’introduction, particulièrement cinématographie, plante immédiatement le décor. Nous plongeons dans l’action sans perdre de temps, comme pour mieux souligner le sentiment d’urgence et la parenthèse que vont représenter ces trois jours qui vont changer à jamais la vie des femmes dont il est question. Trois jours durant lesquels on assiste à la lutte acharnée de Julia Power, infirmière de son état, pour tenter de sauver les patientes sous sa garde. Elle est seule, épuisée et sans guère de matériel ou de conditions adaptées pour accomplir sa tâche. Tout juste est elle assistée par Bridie Sweeney,une bénévole débutante aussi naïve que volontaire et courageuse.

L’action se passe à la fin du mois d’octobre 1918, juste avant l’Armistice -mais cela, nous seul.e.s pouvons le savoir. Juste avant que la grippe espagnole (ainsi nommée parce que l’Espagne -qui ne participait pas au conflit mondial- était le seul pays à communiquer des informations sans censure au sujet de la pandémie) n’atteigne un pic de mortalité particulièrement critique. C’est aussi le moment de la fête d’Halloween, à la base une tradition irlandaise. Non contente d’être une période où le voile entre les mondes est réputé être le plus fin, raison pour laquelle les morts reviennent hanter les vivants, c’était aussi, dans des temps reculés, le passage de l’ancienne à la nouvelle année.

La diversité des personnages, allant de la religieuse à une femme issue de la bourgeoisie protestante, en passant par la figure emblématique et étonnante du Dr Lynn, qui a réellement existée, donne à voir un aperçu de la condition féminine irlandaise au début du XXe siècle : hors du mariage, point de salut! Les célibataires sont considérées avec suspicion, voire avec mépris. Et corollaire du mariage, les maternités successives et leurs ravages, spécialement pour les femmes issues des classes sociales les plus pauvres et les plus défavorisées.
Le constat, aussi édifiant que documenté, est rageant et ce récit n’édulcore pas ce qu’a pu être la réalité de la vie de bien des femmes il y a un siècle, sans oublier de mentionner le terrible sort de celles qui se retrouvaient à vivre dans un orphelinat ou enfermées dans les couvents/blanchisseries de la Madeleine.

Les hommes, bien que n’étant pas le sujet central du récit ne sont pas oubliés. Les traumatismes physiques et autres causés par la guerre de 14-18 sont notamment évoqués avec justesse et délicatesse.
La virtuosité narrative de l’autrice permet le tour de force de nous dresser non seulement des portraits riches et variés, mais aussi de rendre compte avec fidélité et précision des techniques d’obstétrique de l’époque, (dont certaines quoique particulièrement brutales, seront employées jusqu’en…1984) ainsi que du contexte historique irlandais (un peu plus de deux ans après la Pâque sanglante) sans jamais lasser et en conservant un rythme narratif qui tient en haleine.


Une fiction historique passionnante avec des protagonistes aux caractères bien trempés, pour qui s’intéresse à l’Irlande au delà des images d’Epinal et des fantasmes ; pour celleux qui ont aimé la série/le livre « Call the Midwife » pour son aspect documentaire et plein d’humanité et qui retrouveront semblables échos ici.
Un hommage à la force de caractère des femmes, à la résilience et aux courages (au pluriel, parce que je doute qu’il n’y ait qu’un seul type).

Enfin, si cela paraît évident, je préfère souligner que si des thématiques comme le deuil périnatal, la maltraitance, l’abandon ou encore la situation actuelle vous touche de trop près ou vous angoisse, alors peut-être est-il préférable de passer votre chemin (ou alors de vous y plonger en connaissance de cause).

Merci à Netgalley et aux Presses de la Cité pour ce titre