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Journal de deuil – Roland Barthes (extraits)

27 octobre

[…]
Irritation. Non, le deuil (la dépression) est bien autre chose qu’une maladie. De quoi voudrait-on que je guérisse ? Pour trouver quel état, quelle vie ? S’il y a travail, celui qui sera accouché n’est pas un être plat,mais un être moral, un sujet de la valeur – et non de l’intégration.

***

Tout le monde suppute – je le sens – le degré d’intensité d’un deuil. Mais impossible (signes dérisoires, contradictoires) de mesurer combien tel est atteint.

29 octobre

En prenant ces notes, je me confie à la banalité qui est en moi.

16 novembre

Maintenant, partout, dans la rue, au café, je vois chaque individu sous l’espèce du devant-mourir, inéluctablement, c’est-à-dire très exactement du mortel. – Et avec non moins d’évidence, je les vois comme ne le sachant pas.

7 décembre

Les mots (simples) de la Mort :
– «C’est impossible! »
– «Pourquoi, pourquoi ? »
– «À jamais»
etc.

24 juin 1978

Au deuil intériorisé, il n’y a guère de signes.
C’est l’accomplissement de l’intériorité absolue. Toutes les sociétés sages, cependant, ont prescrit et codifié l’extériorisation du deuil.
Malaise de la nôtre en ce qu’elle nie le deuil.

Roland Barthes, Journal de deuil, Seuil, Février 2009
ISBN : 978-2-02-098951-0

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A quoi sert l’écriture ?

Extrait du Magazine Littéraire n°482 – Janvier 2009 – Barthes refait signe

Réponse de Barthes en 1969 pour le quotidien italien Il Corriere della Serra à la question  « À quoi sert l’écriture ? »

Je puis seulement énumérer les raisons pour lesquelles j’imagine écrire :

1 – pour un besoin de plaisir qui, on le sait bien, n’est pas sans rapport avec l’enchantement érotique ;

2 – parce que l’écriture décentre la parole, l’individu, la personne, accomplit un travail dont l’origine est indiscernable ;

3 – pour mettre en oeuvre un « don », satisfaire une activité distinctive, opérer une différence ;

4 – pour être reconnu, gratifié, aimé, contesté, constaté ;

5 – pour remplir des tâches idéologiques ou contre-idéologiques ;

6 – pour obéir aux injonctions d’une idéologie secrète, d’une distribution combattante, d’une évaluation permanente ;

7 – pour satisfaire ses amis, irriter ses ennemis ;

8 – pour contribuer à fissurer le système symbolique de notre société ;

9 – pour produire des sens nouveaux, c’est-à-dire des forces nouvelles, s’emparer des choses d’une façon nouvelle, ébranler et changer la subjugation des sens ;

10 – enfin, […] pour accréditer ainsi la valeur supérieure d’une activité pluraliste, sans causalité, finalité ni généralité, comme l’est le texte pour lui-même.

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