Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Souvenirs

L’Orfelin – Alexandre Lacroix

Flammarion
ISBN :
978-2-0812-4131-2

orfelinDernier volume d’une trilogie autobiographique, L’Orfelin est moins un récit d’enfance que le rassemblement de souvenirs fragmentaires autour du suicide d’un père.
Le titre, surprenant au premier abord, vient d’un roman que l’auteur, alors en CE1, décida un soir d’écrire, désir aussi soudain qu’une « envie de pisser par une froide journée d’hiver ». Cette histoire d’un jeune garçon orphelin, écrite à une époque  où son père était vivant, n’a cependant rien à voir – constitue un parallèle étrange et involontaire avec son histoire personnelle et plus encore, celle de sa famille.

Si Quand j’étais nietzschéen possédait cette vigueur non dépourvue d’humour et de recul, le style de L’Orfelin est empreint d’une distance sobre, sans illusions ou emphase inutile. Il y a là une sorte de pudeur factuelle, consistant à s’en tenir à une élaboration des faits et des sentiments sans les charger de pleurnicheries, quoique les sujets abordés ne soient ni faciles à aborder, évident à raconter ou même glorieux, et si les détails personnels sont explicites, la manière dont ils sont racontés sauvent le récit, lui épargnant de n’être qu’un vulgaire déballage.

Le roman est divisé en trois journées différentes, chacune marquant, sous un aspect ordinaire une étape décisives pour le narrateur : une nuit dans un camping, une journée passée à faire le vide dans les affaires du père défunt, la naissance d’un fils. Ces trois événements qui, dans l’absolu, peuvent concerner une large majorité de personnes, font ressurgir une foule de souvenirs, un enchaînement de faits et les conséquences, parfois dramatiques, qui en découleront.

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J’y suis presque – Nuala O’Faolain

Le parcours inachevé d’une femme de Dublin
Traduit de l’anglais par Stéphane Camille
ISBN : 978-2848050317
Sabine Wespieser

presqueRésumé (présentation de l’éditeur):
« Je ne savais pas que je m’embarquais pour un voyage quand j’ai écrit les premiers mots de On s’est déjà vu quelque part ?, et je ne pensais pas que des eaux calmes m’attendaient peut-être, moi aussi. Mais je comprends qu’un mouvement a commencé à ce moment-là qui ne sera pas terminé avant que je connaisse la sérénité. […] Je me dis parfois que j’y arrive, que j’y suis presque. » Le succès inattendu de son premier récit a changé la vie de Nuala O’Faolain : d’éditorialiste solitaire, les pieds solidement ancrés dans la terre irlandaise, elle est devenue une écrivain reconnue, vivant une partie de l’année aux États-Unis. Avec ce deuxième livre de Mémoires, l’auteur tente de mettre de l’ordre dans le chaos de sa nouvelle vie : elle évoque, avec la lucidité qui la caractérise, les effets – ou les méfaits – du succès, nous entraîne dans les coulisses de Chimères, son magistral roman, s’interroge sur l’avenir de sa relation avec son nouveau compagnon et sur sa faculté à s’adapter au  » Nouveau Monde « . Car rien n’est gagné, et si elle y est presque, ce n’est pas sans souffrances : c’est sans doute au fantôme de sa mère, morte dans la misère sans avoir pu échapper à ses démons, qu’elle doit la sourde nostalgie de sa vie passée. Nuala O’Faolain écrit un livre intelligent, drôle, féroce, émouvant, honnête et généreux sur la période de la vie qu’elle traverse :  » La cinquantaine, c’est l’adolescence qui revient de l’autre côté de la vie adulte – le serre-livres correspondant – avec ses troubles de l’identité, ses mauvaises surprises physiques et la force qu’il faut pour s’en accommoder.  » Et si, à ses lecteurs fidèles, elle donne le sentiment de retrouver une vieille amie, à qui le succès n’est pas monté à la tête, chemin faisant, elle construit une œuvre littéraire remarquable qui s’ancre au cœur d’une réflexion très contemporaine sur le rapport à la fiction : J’y suis presque est avant tout le roman d’une vie, la sienne, mais aussi un miroir pour beaucoup d’autres.

Mon avis :
J’ai découvert Nuala O’Faolain avec la lecture de On s’est déjà vu quelque part et j’avais aimé le ton très libre et lucide qu’elle emploie pour nous décrire sa vie, ses erreurs, ses doutes, sa souffrance et ses interrogations. J’y suis presque, écrit plusieurs années après On s’est déjà vu quelque part, constitue la seconde partie de ses mémoires. Le ton employé est toujours d’une extrême franchise, que les événements racontés soient ou non flatteur pour la narratrice. On sent cependant (aucune critique dans l’utilisation de « cependant », ce n’est qu’un simple constat) que les souvenirs qu’elle évoque dans cet ouvrage sont plus récent, qu’il y a moins de distance par rapport aux événements. Il n’y a pas encore de réel recul entre l’auteur et le récit de sa vie, mais encore une fois, cette proximité est consciente, de même qu’est analysée la question du recul que le temps apporte par rapport à certains épisodes douloureux, difficile, cette question au final relative, puisqu’elle avoue que, si pour elle les choses s’étaient produites comme elle l’avait décrit, elle s’était rendue compte, en se confrontant aux réactions de gens qui s’étaient reconnu, que ces gens avaient, finalement, un tout autre souvenir, un tout autre regard sur tel ou tel événement, sans que l’on puisse dire pour autant que ces personnes mentaient, pas plus qu’elle ne mentait.
J’ai eu l’occasion de lire un certain nombre de mémoires, écrites par des gens très différents, qui avaient vécu des vies on ne plus différentes. Mais je ne me souviens pas en avoir lu où la question de la véracité des souvenirs se pose de manière aussi direct, en étant confronté à la vision des autres protagonistes. Indépendamment de tout, j’admire l’honnêté avec lequel ces épisodes sont évoqués. Il n’est pas facile de raconter ses souvenirs, mais il est encore moins facile de reconnaître que, peut-être, nous nous sommes trompés, de faire la lumière sur certains doutes qui nous assaillent.
La question de la fiction, du rapport qu’entretient un écrivain avec sa matière, la relation à trois qui se construit entre l’écrivain, le(s) personnage(s) et les souvenirs personnels, triangulation souvent imprévisible, mouvante, tendue, est posée, sans théorie littéraire écrasante et toute puissante, mais de manière individuelle, personnelle, et au final subjective. C’est cette subjectivité que je trouve intéressante, la relation entre l’individu et la fiction abordée de manière personnelle et directe, et non distillée à travers des théories littéraires.

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