Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Verticales

Le noir est une couleur – Grisélidis Réal

Editions Verticales, 2005
ISBN: 978-2843352225

real_noirestunecouleurQuatrième de couverture :
Ce roman autobiographique naît avec les années 60. Jeune mère, Grisélidis Réal s’enfuit en Allemagne avec ses enfants et Bill, son amant noir, arraché à un asile psychiatrique genevois. Au terme de leur cavale, l’étrange famille échoue à Munich. Pour survivre, la narratrice, sans souteneur ni tabou, s’y prostitue. Mais avec Rodwell, un soldat noir américain rencontré dans un bar interlope, tout redevient possible, malgré la misère. A tr
avers ce destin d’exception, rendu par un style âpre et saisissant, on découvrira une Allemagne méconnue, celle des boîtes de jazz pour GI’s, des petits trafiquants de marijuana et des campements de rescapés tziganes.

Mon avis :
Une écriture extrêmement particulière, d’une amplitude  extraordinaire, à la fois âpre et lyrique, où voisinent la puissance de la sexualité, la rage de vivre, la douleur, du voyage extrême et l’amour de la Mère au sens quasi-archétypal du terme. Le noir est une couleur est une peinture crue et lucide, qui décrit sans fioritures ou pathos le quotidien et le combat d’une femme pour (sur)vivre avec deux de ses enfants dans l’Allemagne des années 60. Ce texte est un immense crachat sur la société suisse et allemande et la toute-puissance de sa morale collective étouffante. Ce roman fait partie de ceux dont on peut vraiment dire qu’ils sont écrit avec les tripes.

Extraits :

Je sais bien que quelqu’un m’attend, très loin dans une rue poudrée de charbon, au cœur brûlant d’un ghetto noir ; derrière la porte d’une de ces chapelles où j’ai entendu hurler Dieu, dans le rythme des pieds déchaînés et des claquements des mains, et la voix écorchée de Son peuple, dans l’océan des sueurs noires ; je sais bien que quelqu’un m’attend, dans une chapelle de nègres ruisselante, toute baignée des larmes de Dieu.

Page 26

Au milieu de la nuit, une nausée atroce m’arrache de mon lit. Je bondis au lavabo où je vomis par saccade d’énormes morceaux d’une matière étrange. Cela dure longtemps, j’étouffe presque. Les morceaux me remontent violemment à la gorge et je la crache sans discontinuer. Quand c’est fini, j’allume la lumière et je contemple avec horreur un amoncellement de choses rouges, gluantes et transparentes comme du cartilage. Jamais je n’ai rien vu qui leur ressemble.

Page 32

Share

Nullipare – Jane Sautière

Verticales, septembre 2008
ISBN : 978-2070120604

Quatrième de couverture :
 » Je voudrais interroger l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir. « 

Mon avis :
Un thème risqué. Parler de la nulliparité (puisque malgré tout ce que ce mot suppose, il reste en dehors de toute considération de choix, dénué de flou sémantique puisqu’il s’entend « au sens biologique du terme ») n’est ni un thème facile ni un thème courant, contrairement à l’avortement, par exemple (pour rester dans le registre autour de la -non- maternité). Deux écueils guettent celles (je n’ai jamais eu l’occasion de lire des textes écrits par des hommes, dommage) qui abordent ce sujet : soit le pathos, les regrets, le manque, qu’ils soient réels ou fantasmés (quand des femmes ayant eu des enfants abordent le sujet, par exemple) soit l’acte militant, la revendication et la justification plus ou moins agressives, tant la société et les normes -même et surtout inconscientes-  continuent de marquer les esprits.

Ces deux écueils, Jane Sautière les a brillamment évités. Elle se contente de tracer, avec un sens du rythme dans la phrase tenant plus de la poésie en prose que de la littérature « contemporaine » et ses phrases parfois (dé)construites et simplifiées au maximum. Partant de son histoire personnelle, de son parcours – Iran, Vietnam, Paris, La Garenne-Colombes, etc… – pour se raccrocher à l’Humain, comme une vague naît, déferle et se retire. Un récit court, une réflexion joliment exprimée et pleine d’humanité. Les mots sont pesés, ni trop, ni trop peu. Et puis il y a cette franchise qui n’a pas été sans me rappeler le style de Nuala O’Faolain. Une lecture qui coule de source, simplement. En un mot, juste.