Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Vieillesse

L’éternité, ou presque – Antonella Moscati

Arléa
ISBN : 978 – 2 – 869 – 598 – 720
Titre original : Una quasi eternità
Traduit de l’italien par Anne Bourguignon

Quatrième de couverture :
Qu’est-ce que l’expérience du temps ? Quand finit la jeunesse et où commence la vieillesse ?
Celle qui se pose – et nous pose – ces questions est une Italienne de plus de quarante ans, qui voit peu à peu le regard des hommes se détourner d’elle. Elle songe alors à sa jeunesse, si proche, si présente et pourtant perdue. Elle n’éprouve aucune nostalgie mais une peur panique et furieuse de ne pas vivre toujours.
Dans ce singulier récit philosophique et méditatif, Antonella Moscati aborde les différents âges de la vie avec une vivacité toute napolitaine. Elle tente de débusquer l’éternité dans le temps qui passe et s’interroge sur cet  » étrange décalage entre ce qu’elle pensait être encore et ce qu’elle était déjà « .

Mon avis :
Dans ce récit relativement court,  l’auteur partage une introspection sur le thème de la maturité, pleine de pudeur et de profondeur.
Plutôt que le « je » habituel, elle emploie la troisième personne pour s’exprimer, permettant une liberté d’approche beaucoup plus large pour le lecteur qui peut se détacher de l’aspect autobiographique pour mieux en aborder le sens.

Le récit s’ouvre sur le sujet du vieillissement du corps, la perte progressive du pouvoir de séduction au sein de sociétés qui tendent à ne valoriser que la jeunesse. Intervient une comparaison très intéressante entre le plaisir sexuel masculin, basé sur une temporalité linéaire, et le plaisir féminin, cyclique.
Les questions du temps qui passe, de la jeunesse lointaine quoique encore étrangement proche, mais aussi de la mort sont bien sûre soulevées : l’interrogation face à sa propre mort, parce qu’elle se fait chaque jour plus palpable, mais aussi celle des êtres chers qui nous renvoie à cette inéluctabilité, à cette dégradation biologique de nos cellules, malheureusement souvent conjuguée à la maladie ou au minimum à la perte progressive de capacités physiques (voir intellectuelles dans certains cas).

Alors que le sujet pourrait être très lourd à traiter, et qu’il aborde des questions très intimes ; notamment, pour la narratrice, celle des enfants que l’on n’a pas eu et que l’on n’aurait désormais jamais, il ne devient jamais pesant ou impudique. Le ton mesuré donne toute sa force, sa précision au texte, à la voix de cette femme arrivée à un tournant de la vie, tournant qui peut-être douloureux parce qu’il nous confronte à ce que nous avons fait, mais aussi, surtout, à ce que nous ne ferons plus, ou jamais.  Néanmoins, ce tournant ne signifie pas pour autant la fin de toutes découvertes, de toute vie, et malgré les questionnements, les angoisses, c’est un nouvel âge qui reste à aborder.

Le court d’une année s’était accéléré et paraissait plus bref. Et ce n’est pas parce que sa vie manquait de surprises ou de bouleversements, ni parce qu’elle n’espérait plus l »homme de sa vie ni la maternité, qu’elle devait attendre pour autant les malheurs, les maladies ou la mort. C’était comme si le ralentissement du temps interne allait de pair avec l’accélération du temps externe, et elle ne savait pas si c’étaient là deux façons de percevoir une même réalité, si l’un était la conséquence de l’autre, ou s’il s’agissait de deux mouvements distincts qui annonçaient la fin de sa jeunesse.

P.22-23

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Habitante des jardins – Gerhard Meier

Traduit de l’allemand par Marion Graf
Editions Zoe
ISBN : 978-2881826269

meierRésumé (présentation de l’éditeur) :
Le lendemain matin, c’était le 17 janvier 1997, j’appelai Dorli par son nom, et tout resta silencieux.  » Gerhard Meier, dans ce texte intime et foisonnant, s’adresse à celle qui fut sa compagne pendant soixante ans, déroulant encore une fois pour elle le tapis bigarré d’une conversation ininterrompue où s’entrecroisent le passé et le présent. Dans ce grand poème en prose sur la littérature, sur la vie et sur le deuil, il convoque les vivants et les morts, l’Engadine et son village d’Amrain, avec les personnages de vent qui peuplent ses chemins, et Marcel Proust et Peter Handke, et Tolstoï et Chopin, et Baur et Bindschädler, et le prince André et Natacha et les fleurs. Avec ce livre profondément émouvant, Gerhard Meier rejoint le cœur secret de son œuvre. Grâce à Gerhard Meier, l’un des écrivains contemporains les plus universels,  » la Suisse devient un grand pays « , affirme Peter Handke. C’est presque un paradoxe. Car on ne fait pas plus retiré que Meier, qui a toujours vécu à l’écart des milieux littéraires : né en 1917 à Niederbipp, village de la campagne soleuroise qu’il n’a presque jamais quitté, Gerhard Meier s’est consacré à l’écriture à l’âge de cinquante-quatre ans. Son chef-d’œuvre est la trilogie de Baur et Bindschädler suivie de Terre des vents (Zoé, 1993 et 1996) : une longue conversation entre deux amis, vaste tapisserie aux dessins raffinés, puissant hommage aux pouvoirs de l’art et de la littérature.
Gerhard Meier est mort en juin 2008.

Mon avis :
Un livre très court, à la construction assez étrange qui peut s’avérer déroutante si l’on n’est pas averti. La narration est ininterrompue, dense, et forme un dialogue à trois niveaux : une voix destinée à Dorli, une voix destinée au lecteur que nous sommes et une partie qui relève du monologue pur et simple. Pourtant, ces trois strates de paroles ne sont pas réellement distinguables mais s’articulent entre elles comme des liserons autour d’une treille, on voit les différentes fleurs, mais l’ensemble, quoique pouvant être interprété à plusieurs niveaux, reste tout à fait lisible et compréhensible sans que la lecture ne devienne un casse-tête. Je pense qu’il faut simplement être averti qu’il n’y a pas d’histoire à proprement parler, plutôt un cheminement intérieur mis en mots et que l’on arpente au hasard de la pensée de l’auteur, changeante comme le temps et aussi variée que les fleurs dont il parle.

Les références extérieures (écrivaines, personnalités, personnes de sa famille, œuvres littéraires) et intérieures (allusions à des souvenirs partagés avec sa femme, personnages de son œuvre) sont nombreuses. Un livre curieux par sa forme et par son contenu, mélange de rêveries et de quotidiens, de retenu et de franchise honnête, même quand il exprime des souvenirs plus durs qui pourraient presque apparaitre comme tabous, ou sans aller jusque là, qui ne sont que carrément exprimés avec cette franchise simple et presque brutale, sans fioritures. La nature est constamment présente au long du récit, élément à part entière. Habitante des jardins est un livre curieux. Curieux et foisonnant.

Extraits :

Dorli Meier-Vogel est née le 26 juillet 1917 à Wangen-sur-l’Aar. Ses parents, piétistes, avaient trois filles et trois fils, ils étaient maraîchers.
Dorli et moi avons fait connaissance au sommet du Weissenstein, en randonnée, donc, au lever du soleil.
Le jour de notre mariage – le 13 février 1937 – il neigeait. Dans l’église de Bolligen, il y avait une clivia miniata en fleur. Le pasteur nous donna pour la route la parabole du grain de sénévé. Et devant l’église, les buis étaient d’un vert plus foncé que d’habitude.

[…]

Un jour, Dorli s’immobilisa près de son déambulateur, leva les yeux vers la montagne, la Lehnfluh, là-bas, en direction de la ferme.
Le lendemain matin – c’était le 17 janvier 1997- j’appelai Dorli par son nom, et -tout resta silencieux.

[…]

Il y a des jours où vous aimeriez revenir, vous qui êtes là-haut, revenir à vos maisons, à vos jardins, à vos biens-aimés. D’habitude alors, il y a des colchiques, et le ciel est une seule fleur d’églantier. Et nombreux sont ceux qui s’étonnent que tant de mélancolie – apporte tant de beauté.

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Best Love Rosie – Nuala O’Faolain

Sabine Wespieser Editeur
Traduit de l’anglais par Judith Roze

best_love_rosieRésumé (présentation de l’éditeur) :
Après avoir vécu et travaillé loin de chez elle, Rosie décide qu’il est temps de rentrer à Dublin, pour s’occuper de Min, la vieille tante qui l’a élevée. Ni les habitudes ni les gens n’ont changé dans ce quartier populaire où elle a grandi, et la cohabitation avec Min, que seule intéresse sa virée quotidienne au pub, n’a rien d’exaltant : en feuilletant des ouvrages de développement personnel, censés apporter des solutions au mal-être de Min, Rosie se dit qu’elle s’occuperait utilement en se lançant elle-même dans la rédaction d’un manuel destiné aux plus de cinquante ans. Sa seule relation dans l’édition vivant aux États-Unis, elle se frottera donc au marché américain. Son vieil ami Markey tente bien de lui faire comprendre que sa manière de traiter le sujet n’est pas assez « positive »… C’est au moment où elle va à New York, pour discuter de son projet, que le roman s’emballe : Min, qu’elle avait placée pour quelque temps dans une maison de retraite, fait une fugue et la rejoint à Manhattan. Très vite, les rôles s’inversent : la vieille dame est galvanisée par sa découverte de l’Amérique, elle se fait des amies, trouve du travail et un logement. Alors que Rosie est rentrée seule en Irlande, pour rien au monde Min ne voudrait renouer avec son ancienne vie. Surtout pas pour reprendre possession de la maison de son enfance… que l’armée lui restitue après l’avoir confisquée pendant la guerre. Rosie, elle, a besoin de cette confrontation avec ses origines. Profondément ancrée dans les valeurs de la vieille Europe, le passage du temps est maintenant au cœur de ses préoccupations. La lucidité de Nuala 0’Faolain, sa tendresse pour ses personnages, font merveille une fois de plus dans ce livre drôle et généreux, plein de rebondissements, où l’on suit avec jubilation souvent, le cœur noué parfois, les traversées de l’Atlantique de ces deux femmes que lie toute la complexité du sentiment maternel. De ses romans, l’auteur dit souvent qu’ils révèlent plus d’elle que ses autobiographies… Best love Rosie nous embarque aussi dans un beau voyage intérieur.

Mon avis :
Dernier livre de Nuala O’Faolain, morte à Dublin en mai 2008, Best Love Rosie est une œuvre de fiction très imprégnée de l’expérience personnelle de son auteur, assez proche en ce sens de ces deux autobiographie, On s’est déjà vu quelque part ? et J’y suis presque.
On suit Rosie à travers ses doutes, ses remises en question, sa volonté de faire quelque chose (ou de renoncer à) et ses relations avec les autres : Leo, sa dernière relation amoureuse qui a viré au fiasco, ses amies de toujours, Min, qui après avoir sacrifié sa jeunesse pour s’occuper de Rosie et veiller sur le père de celle-çi, décide de prendre sa vie en main et de réaliser les projets qu’elle avait fait sans jamais pouvoir les mettre à exécution.

S’il fallait qualifier ce roman, je pense que j’utiliserais les termes de « réalité poétique ordinaire » : les personnages sont des gens absolument ordinaires, leurs vies sont semblables à celles de tout autre irlandais(e) de leur génération, et pourtant, malgré la franchise et les thèmes abordés (le désir de plaire et les relations amoureuses mais aussi les relations avec les personnes de l’autre sexe une fois que l’on a dépassé la cinquantaine, la vision du corps qui vieillit, le célibat, etc…), on reste toujours dans une certaine émotion particulière, teintée de pudeur, de réalisme, d’humour, de contemplation et de tendresse qui n’est pas sans rappeler certains poèmes, certains regards.

Notons également le regard posé sur la société irlandaise et ses mentalités, (bien loin de l’image idéalisée voir bêtifiante que beaucoup de gens semblent avoir), sans virer au cynisme ou à l’étude de mœurs. Un roman émouvant -mais pas mièvre- et agréable à lire, même si j’ai largement préféré On s’est déjà vu quelque part ? .

Lire le premier chapitre de Best Love Rosie (.pdf) sur le site de Sabine Wespieser
Lire la chronique du livre L’histoire de Chicago May

Note du 15 juillet 2010 : Contrairement à ce que je pensais, la première édition de ce livre est bel et bien celle de Sabine Wespieser. Best Love Rosie n’est paru en Irlande qu’en mai 2009. Source.

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