Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: Virginia Woolf

Liens sur Virginia Woolf

Pour toutes celles et ceux qui aiment Virginia Woolf, (et parce qu’elle a enfin été publiée dans la Pléiade le 22 mars 2012 !) voici une liste de liens relatifs à elle-même ou/et à son œuvre (sauf, tous sont en anglais).

* La page du projet Gutemberg consacrée aux œuvres de Woolf

* Blogging Woolf : un blog très complet tenu par quatre personnes (écrivains, journalistes, enseignants, entre autre) sur Virginia Woolf et le groupe de Bloomsbury.

* Une série de citations de Woolf

* Woolf writer : Un tumblr consacré à Virginia Woolf : des couvertures de livres, des photographies, des dessins autour de l’écrivain.

* Virginia Woolf et Londres : idées de promenades londoniennes sur les traces des lieux où vécut Woolf.

* La Société d’Études Woolfiennes : Seule page en français entièrement consacrée à Woolf (à ma connaissance). Plutôt à destination d’un public de chercheurs et d’étudiants pour les dernières parutions universitaires et les colloques. La page Woolf Autrement présente des spectacles ou des lectures.

La chambre de Jacob – Virginia Woolf (extrait)

Il semble que les hommes aussi bien que les femmes soient en défaut. On dirait qu’une opinion profonde, impartiale et absolument juste sur l’un de nos congénères nous est parfaitement impossible à formuler. Soit nous sommes hommes, soit nous sommes femmes. Soit froid, soit sentimental. Soit jeune, soit vieillissant. Dans tous les cas, la vie n’est qu’une procession d’ombres, et Dieu seul sait pourquoi nous les étreignons si passionnément et les voyons partir avec une telle angoisse, alors qu’elles ne sont, et que nous ne sommes que des ombres. Et pourquoi, si cela et bien davantage encore est vrai, pourquoi sommes-nous toujours surpris de constater, dans le recoin de la vitre, que cette vision soudaine, le jeune homme assis sur cette chaise, est, plus que tout au monde, incroyablement réelle, incroyablement solide, et que ce jeune homme nous est, de surcroît, le plus familier qui soit – pourquoi, je vous le demande ? Car l’instant d’après, nous ignorons tout de lui.
Telle est notre façon de voir. Telles sont les conditions de nos amours.

Virginia Woolf, La chambre de jacob, La Cosmopolite, Stock, 2009, traduction de Agnès Desarthe.
page 101

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Journal d’adolescence (1897-1909) – Virginia Woolf

Traduction de Marie-Ange Dutartre
Préface de Geneviève Brisac
ISBN : 978-2234060647

woolf18971909Présentation de l’éditeur
« Je m’efforcerai d’être un serviteur honnête, soucieux de rassembler la matière susceptible d’être utile, par la suite, à une main plus experte « , note la jeune Virginia Woolf, apprenti écrivain passionné déjà dévoué corps et âme à la genèse d’une œuvre qui comptera parmi les chefs d’œuvres du XXe siècle. Son Journal d’adolescence s’ouvre en 1897, alors qu’elle a quinze ans. L’écriture, d’emblée, s’y révèle salutaire pour la jeune fille au talent précoce. Refuge contre la douleur lorsqu’elle perd ses parents; garde-fou contre la folie qui rôde. Mais ce Journal est avant tout un cahier où Woolf s’applique à faire des phrases comme on fait des gammes, en se moquant d’elle-même. Et des autres, tant
elle excelle à épingler d’un trait caustique visiteurs et auteurs lus. Car l’adolescente lit sans se rassasier: Aristote et Hawthorne, James et Hardy. Passant son esprit au tamis de la bibliothèque familiale, elle exerce son jugement critique et affine sa singularité propre. Puis, au fil des années, l’apprentissage livresque se double de séjours à l’étranger. Les cahiers deviennent alors journaux de voyage, en Grèce, en Turquie, en Espagne. Loin d’y céder à la tentation d’un exotisme de convention, l’écrivain en devenir s’interroge sur la manière d’embrasser le vivant sans le figer, se plaçant déjà à rebours des canons en vigueur, des mécanismes romanesques faciles. Au seuil de son entreprise littéraire, la grande Virginia Woolf touche déjà du doigt son génie à venir.

Mon avis :
Republié en français par les éditions Stock, ce journal d’adolescence est une pièce importante pour la compréhension globale de l’œuvre de Virginia Woolf. Lorsqu’elle commence le journal de 1897, sa mère, Julia Stephen vient de mourir et elle est à peine remise de sa première crise de dépression. Quelques mois plus tard, sa demi-soeur, Stella, suit sa mère dans la tombe. Au cours des années couvertes par ce journal, Virginia verra encore mourir son père, puis un de ses frères. Sur ses deuils et ses drames personnels (dépression, tentative de suicide), pas un mot. Le contraste entre le contenu de ses journaux et sa vie est par ailleurs saisissant, le cloisonnement est presque extrême, bien qu’il soit facile de céder à la facilité et de dire que ceci explique cela, tout comme « la conscience de son génie » tel que l’exprime l’éditeur sur la quatrième de couverture.

A-t-on conscience de son génie ? La question est discutable, largement débattable et débattu par ailleurs. Davantage qu’une simple question de conscience ou de non conscience d’un talent, j’aurai tendance à préférer l’hypothèse de la certitude d’une matière brute dans laquelle il était possible de puiser, qu’il était possible de travailler, d’affiner, de modeler pour en faire émerger une oeuvre littéraire, un cheminement d’émotions, une cartographie de souvenirs et de sentiments mêlés.

Le volume Journal d’adolescence est découpé en plusieurs parties, correspondant aux différentes années.

  • 1897 : Sans doute l’année la plus complète au niveau de la temporalité, ce journal est davantage un résumé des activités de chaque jour, assortis de brèves réflexions reflétant l’humeur de la jeune Virginia, de brefs commentaires sur les livres lus -livres dont Virginia avoue parfois avoir sauté des pages. Aucun mot sur la mort de sa mort, et pratiquement pas sur celle de Stella, à peine ces mots, simple et terrible constation : « Elle m’a quittée & je ne l’ai plus jamais revue ».
  • 1899 : Les Warboys. Le journal de cette année là est composé de bref essais, dont la nouvelle de la mare, récit assez glauque d’une promenade en barque qui se solde par la mort des quatre jeunes gens et dans laquelle Virginia se met elle-même en scène.
  • 1903 : Une réflexion sur les succès mondains, la difficulté de briller en société.
  • 1904 – mai 1905 : Rédigé juste après la mort de son père, survenue en février 1904, ce journal marque un tournant dans l’écriture (après celui de 1899), plus affirmée, moins adolescente. Virginia s’affirme et devient plus autonome. Journaux de voyages.
  • 1905 – Cornouailles.
  • 1906 : Giggleswick. Début de Virginia Woolf comme critique littéraire et débuts des « soirées du jeudi » et du groupe de Bloomsbury.
  • 1906 – Blo’Norton.
  • 1906 – Grèce.
  • 1906 – La New Forest. Mort de Thoby.
  • 1907 – Goldens Green. Mariage de Vanessa et de Clive Bell.
  • 1908 – Wells & Manorbier
  • 1908 – Italie. Journal de voyage.
  • 1909 – Florence.

Un arbre généalogique, la préface de l’édition anglaise et celle de Geneviève Brisac pour l’édition française complètent ce volume.

Une présentation du Journal d’Adolescence sur le site du Centre National du Livre : ici

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J’avais peur de Virginia Woolf – Richard Kennedy

Editions Anatolia
ISBN : 978 – 235406 – 0107
Traduit de l’anglais par Béatrice Vierne

peur_woolfPrésentation de l’éditeur :
Imaginez un peu que votre premier emploi soit celui de grouillot de Virginia Woolf. Nous sommes en 1926, à Londres, et Richard Kennedy, naïf adolescent de seize ans, doué pour le dessin, est mis en apprentissage dans la maison d’édition Hogarth Press, dont les patrons sont les redoutables mais fascinants Leonard et Virginia Woolf. Commencent alors de savoureuses mésaventures : Richard s’essaie à l’amour avec les femmes dissolues de la capitale (à seize ans!), s’efforce d’installer dans l’imprimerie une étagère qui ne tombera pas sur l’irascible Leonard (elle choit lamentablement) et se hasarde à prendre une décision importante concernant l’impression d’un des livres de Mrs Woolf (décision mal pensée, qui déclenchera une crise de nerfs chez son méthodique patron). Tout au long de cette joyeuse rétrospective, Kennedy nous offre un rare aperçu de l’univers de Bloomsbury, vu depuis l’entrée de service. Ce charmant récit sur le passage à l’âge adulte saisit au vol un moment béni de l’histoire de la littérature anglaise, certes, mais mieux encore, il capture cet instant magique dans la vie de tout adolescent, celui où il apprend soudain qu’un vaste monde est là, qui l’attend, et qu’en dépit des bévues qu’il pourra commettre, ce monde est accueillant et plein de promesses.

Mon avis :
Véritable ovnis littéraire, ce livre est un témoignage unique, sans fard et révélateur sur Virginia et Leonard Woolf. L’introduction, très bien écrite et présentant ce récit de manière intrigante et intelligente, en le complétant plus qu’en dissertant inutilement dessus, nous décrit un jeune Richard d’une naïveté sans bornes ; cette naïveté qui le distingue et donne à ses souvenirs toute sa saveur. Le regard qu’il pose sur ses patrons et son entourage est entier, franc et n’est pas influencé par la réputation et la célébrité de ces derniers. Bien que relatés une quarantaine d’années après, ses souvenirs sont d’une extrême vivacité, agréables à lire. Pleins d’humour, de tendresse et d’une franchise propre à l’adolescence que beaucoup de gens perdent malheureusement par la suite.

Cette naïveté, cependant, est son meilleur atout. Il possède l’honnêteté inexpérimentée des adolescents, qui était encore l’apanage de Denton Welch au jour de sa mort et que Rousseau garda tout au long de sa vie. Cette inexpérience, c’est aussi de la sensibilité : comme il n’a pas de carapace sociale, comme il ne possède pas à revendre cet esprit superficiel qui permet de détourner la vérité et de la passer à la moulinette, il est à cette époque ce que Wyndham Lewis a appelé le « nigaud révolutionnaire » : quelqu’un qui pose les questions que les gens plus avertis redoutent de poser et qui obtient, de ce fait, des réponses qu’ils n’auront jamais.

Cet extrait de l’introduction résume parfaitement l’état d’esprit du narrateur, sa manière de penser et de commenter ce qu’il vit, ce qu’il voit. Une des anecdotes que j’ai trouvé particulièrement savoureuse est celle où, interrogé sur ce qu’il pense de l’œuvre de sa patronne, Richard répond qu’à son avis, elle a moins de talent que Tolstoï pour créer ses personnages. Je vous laisse imaginer le reste. Illustré par de nombreux croquis de l’auteur, c’est un livre très divertissant et rapide à lire, un peu trop même, on reste sur sa faim, regrettant de ne pas en lire plus sur ces deux ans passés à la Hogwart Press. Il n’y a pas besoin d’avoir lu des ouvrages de Woolf pour apprécier cet ouvrage, mais ceux qui ont lu des biographies de Woolf ou du groupe de Bloomsbury seront plus à même d’apprécier la mordante naïveté des propos tenus par Kennedy, tant ils contrastent avec le « discours officiel » couramment tenus à leurs propos.

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Les Vagues – Virginia Woolf

Traduction de Marguerite Yourcenar

Avant de commencer, je précise qu’il existe une autre traduction, effectuée par Cécile Wajsbrot et qui est sensiblement différente de celle de Yourcenar. Alors que celle de Yourcenar est assez poétique, celle de Wajsbrot est faite de phrases concises, comme de petits coups de rasoirs, pour autant que je m’en souvienne. J’ai eu l’occasion de jeter un œil sur cette traduction pendant ma première année de fac, pour un cours de traduction, le thème d’étude étant, vous l’aurez deviné, Les Vagues.

Ma rencontre avec l’œuvre de Virginia Woolf s’est faite par le biais d’un film, The Hours de Stephen Daldry, qui m’a donné illico envie de lire Mrs Dalloway. Mais comme la vie a toujours plus d’un tour dans son sac, il s’est trouvé qu’un des cours de DEUG de lettres modernes comportait l’étude des Vagues. Étude entre le texte original et deux traductions, et ce cours, bien que formolisé et abrutissant a joué une grande part dans ma manie -détestable- de pinailler devant certaines traductions (Bonnefoy VS Yeats), comme mes cours de linguistique d’ailleurs, mais je m’égare.

Les Vagues, donc. Comment en parler ? Comment le résumer ? Puisqu’en définitive, il est très délicat d’en faire le récit au sens où on l’entend habituellement.

Faisons simple et coupon court à toutes les conneries qu’on entend habituellement sur la complexité de l’écriture de Virginia Woolf. Son écriture n’est pas compliquée, elle ne décrit pas, elle construit. Dans les romans, on voit souvent le personnage ou le narrateur décrire ses pensées, ce qu’il voit. Pas ici, on assiste plutôt à la construction, à la définition de ses états d’âmes, de ses réflexions. Les choses ne sont pas figées, elles sont en train de se produire au moment même où on lit. Ce qui induit des phrases presque similaires. Presque. La construction et d’autres subtilités font apprécier le goût du texte, du fond de la pensée exactement de la même manière qu’un aliment que l’on déguste du bout de la langue.

Six personnages, trois filles et trois garçons.

Jinny.
Rhoda.
Elisabeth.
Bernard.
Louis.
Neville.

Chacun nous livrant sa perspective des choses, sa vision des évènements. Les différentes scènes qui composent le livre sont ainsi vues sous plusieurs angles, selon la sensibilité du personnage.

On peut ajouter à ces six personnages « pensant », la figure central d’un personnage muet, puisqu’on n’a jamais ses points de vue, mais qui occupe néanmoins une place centrale, la figure de Perceval, rencontré au pensionnat et mort prématurément aux Indes, qui hante la mémoire de ses amis.

Il n’y a pas de description physique totale des personnages, seulement de rares détails disséminés : on sait par exemple que Suzanne a les mains rougies ou que Jinny est certainement séduisante, mais cela s’arrête là. Les portraits sont beaucoup plus intérieur, et les archétypes qu’ils représentent plus ou moins marqués mais néanmoins reconnaissable. (Bien que je trouve les personnalités des garçons un peu plus uniforme que celles des trois filles, qui elles sont vraiment marquées).

Le livre se décompose en différents tableaux, en tranche de vie. L’enfance et ses drames quotidiens et cruels, l’entrée au pensionnat, les études, la sortie du pensionnat, la jeunesse et les fiançailles, le départ de Perceval pour les Indes, la maturité, puis la vieillesse, et la mort.
Chaque tableau est entrecoupé par la description de la mer. C’est toujours le même paysage, à différents moments de la journée, de l’aube jusqu’à la nuit.

Sur ces thèmes bien définis, on retrouve plusieurs thèmes filés durant tout le récit : la mort, l’amitié, le questionnement sur l’apparence des choses et des êtres, sur la pérennité, sur l’existence (en tant que substance et en tant que concept).

À noter que les derniers mots du récit constituent l’épitaphe de Virginia Woolf.