Le Livraire

Carnet de lecture

Archives de Tag: XXe siècle

Une odeur de gingembre – Oswald Wynd

Folio Gallimard
Traduit de l’anglais par Sylvie Servan-Schreiber
Titre original : The Ginger Tree
ISBN : 978-2-070-309-054

Quatrième de couverture :
En 1903, Mary Mackenzie embarque pour la Chine où elle doit épouser Richard Collinsgsworth, l’attaché militaire britannique auquel elle a été promise.
Fascinée par la vie de Pékin au lendemain de la Révolte des Boxers, Mary affiche une curiosité d’esprit rapidement désapprouvée par la communauté des Européens. Une liaison avec un officier japonais dont elle attend un enfant la mettra définitivement au ban de la société. Rejetée par son mari, Mary fuira au Japon dans des conditions dramatiques. À travers son journal intime, entrecoupé des lettres qu’elle adresse à sa mère restée au pays ou à sa meilleure amie, l’on découvre le passionnant récit de sa survie dans une culture totalement étrangère, à laquelle elle réussira à s’intégrer grâce à son courage et à son intelligence.
Par la richesse psychologique de son héroïne, l’originalité profonde de son intrigue, sa facture moderne et très maîtrisée, Une odeur de gingembre est un roman hors norme.

Mon avis :
En 1904, une jeune fille de la petite bourgeoisie écossaise est envoyée au bout du monde épouser un homme qu’elle n’a pour ainsi dire jamais vu. Nous faisons la connaissance de la jeune Mary Mackenzie, âgée de vingt ans, sur un bateau en partance pour la Chine, en compagnie de son chaperon. Curieuse et naïve, elle a grandie préservée de tout, ainsi que le voulait l’éducation victorienne. Sa mère restée en Écosse, son chaperon, les étrangers qui l’entourent, tout le monde semble être mieux informé qu’elle sur ce qui l’attend, et sur la façon dont elle s’y adaptera, de gré ou de force ne peut-on s’empêcher de songer entre quelques lignes. Quand la première épreuve surviendra, elle apprendra rapidement que les gens ne sont pas toujours ce qu’ils semblent être, et que le vernis social n’est rien d’autre qu’une sauvegarde des apparences.

L’arrivée en Chine, au sein de la petite communauté repliée sur elle-même que constituent les européens un peu plus de deux ans après la fin de la guerre des Boxers, n’aura rien de très amusant et les premières difficultés, présageant des lendemains bien difficiles, même pour qui n’aurait pas lu la quatrième de couverture, vont rapidement poindre. C’est ici une question religieuse, l’injonction faite à Mary de rejeter l’église d’Écosse pour embrasser la foi anglicane, chose à laquelle elle se refusera et qui provoquera la colère de son futur époux, là certaines allusions silencieuses au budget du ménage -dont Mary ignore tout et dont elle est, volontairement, tenue à l’écart. Une précision à la fin du récit fait écho de manière assez révoltante à cette ignorance-  ou encore le refus catégorique de son époux face aux demandes de sa femme pour apprendre le chinois, ne serait-ce que pour donner correctement des ordres à ses domestiques.

La liaison avec l’officier japonais n’est qu’un bref passage, un simple fait dont les conséquences bouleverseront à jamais la vie de Mary qui, enceinte, se retrouvera mise à la porte par son mari, qui laisse pour unique consigne de la renvoyer chez sa mère, ce qui, bien évidemment n’arrivera pas. Elle arrivera au Japon, et tant bien que mal, y restera pendant trente-cinq ans, jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale, traversant tremblements de terre et coups du sorts avec, non du courage, mais plutôt une sorte de sagesse avisée, de pragmatisme et de bon sens que Mary elle-même qualifie « d’écossais ». Elle n’aura plus jamais de nouvelle de sa mère après que cette dernière n’ait été avertie de sa situation, honteuse encore aujourd’hui -sans doute pas ouvertement, mais sournoisement sans aucun doute-  plus que scandaleuse à l’époque. Elle ne recevra qu’une note, à la mort de sa mère adressée « à Mary Mackenzie, autrefois Collingsworth », quelques mots lapidaires qui pourraient faire concurrence à Talleyrand.

C’est à travers les descriptions de Mary, à travers son journal et plus rarement ses lettres que nous découvrons une image de la Chine au tout début du XXe siècle, une Chine sur le déclin, gouvernée par l’impératrice Cixi, entr’aperçue lors d’une visite officielle à la Cité Interdite. Une Chine où pullulent les mendiants, et tout le monde de prévenir la toute jeune femme qu’elle finira par s’y habituer, ce qui ne sera jamais le cas.
La peinture du Japon est elle aussi sans complaisance, peut-être encore plus marquante que celle de la Chine, et parce que Mary y passera une grande partie de sa vie, et sans doute parce que ce fût le cas de l’auteur, qui y naquit  de parents écossais en 1913 et ne se rendit en Écosse qu’à l’âge de dix-neuf ans. Loin de dépeindre un Japon idyllique et merveilleux aux coutumes intactes et aux raffinements inouïs des quartiers de Yoshiwara, on nous décrit les problèmes de confort, les subtilités de la langue des femmes dont Mary saura user à merveille quand il le faudra, les inégalités entre les hommes et les femmes -qui nous semblent encore plus écrasantes que sous nos latitudes- à travers la personne de Aiko. Plus anecdotiques mais sans doute encore plus savoureux, les commentaires de Mary quant aux tentatives d’adaptation de la cuisine occidentale qui semblent particulièrement ratées ou les désirs des japonaises de se vêtir à l’européenne, ce qui ne semble guère être seyant sur elles.

Une odeur de gingembre est un roman prenant dont la forme, mêlant lettres et journal intime, rend avec subtilité et une facilité trompeuse l’étonnante trajectoire de la vie de Mary Mackenzie, qui va se détacher de tous les schémas établis pour tracer le sien, avec un  remarquable  sens de l’à-propos et une intelligence qui pour être empirique n’en est pas moins exceptionnelle.

Je conclus cette note par un remerciement à la personne qui a eu l’adorable idée de m’offrir ce livre, après l’avoir échangé puisque le premier exemplaire cachait en réalité Stendhal sous sa couverture !

Ce regard en arrière – Nuala O’Faolain

Sabine Wespieser
Traduit de l’anglais (Irlande) par Dominique Goy-Blanquet
Titre original : A More Complex Truth : Selected Writing
ISBN : 978-2-84805-093-5

Quatrième de couverture :
Alors que le public irlandais garde vive la mémoire des chroniques, des articles et des émissions de la grande journaliste que fut aussi Nuala O’Faolain, les lecteurs français ne connaissent  » que  » ses romans et ses mémoires.
Dans la sélection des soixante-dix textes publiée aujourd’hui, englobant plus de vingt années de carrière – de 1986 à 2008 -, se retrouvent tout entiers l’intelligence pointue, la sensibilité, la faculté d’empathie et le talent d’observation de la grande dame irlandaise disparue. Traitant des sujets les plus divers – le statut des femmes dans la société, le processus de paix en Irlande, le boom économique, l’omniprésence de l’Eglise catholique, les effets du 11 Septembre à New York et dans le monde, les concerts de U2, l’importance de Sinatra ou la mort de sa chienne Molly, Nuala O’Faolain ne baisse jamais la garde : elle ne cesse de dénoncer, avec la précision teintée d’ironie qui lui était propre, les mécanismes intimes du pouvoir et de l’impuissance.
Ceux qui ont lu ses romans auront l’émouvant sentiment de la retrouver telle qu’en elle-même dans sa lucidité et sa tendresse pour le monde. Ils découvriront l’étendue des centres d’intérêt et la richesse de la palette narrative de celle qui contribua grandement au combat féministe en Irlande et fut une grande conscience de son époque.

Mon avis :

Couverture de l'édition anglaise

Recueil des nombreuses chroniques que Nuala O’Faolain publia entre 1986 et 2007, quelques mois avant sa mort, en mai 2008, Ce regard en arrière présente un intérêt variable, suivant les sujets abordés et les périodes.

À travers la palette des nombreuses chroniques constituant ce recueil, ce sont différents aspects de la vie irlandaise que nous découvrons : des sujets de sociétés en passant par la politique, l’économie, la vie sociale encore les coutumes actuelles de l’Irlande moderne. La répartition des tâches ménagères, la condition des femmes – sujet largement développé sous différents angles, des plus quotidiens aux plus sordides –, les Travellers (population nomade d’Irlande), le défilé de la Saint-Patrick ou encore la construction effrénée dont sont victimes certains endroits, autant d’approches comportant un point de vue interne sur un pays dont la vision fantasmée qu’en ont beaucoup de gens fausse la réalité.

L’Irlande est un pays qui ne peut se définir uniquement et simplement par sa musique, ses légendes, ses écrivains et ses paysages. Pas plus qu’elle ne peut se réduire au conflit nord-irlandais, parfois maladroitement réduit à une question religieuse ou territoriale, ni même à ses scandales récents au sujet de la pédophilie. Là-dessus, Ce regard en arrière, offre une perspective intelligente, remettant sur le devant de la scène certains événements pratiquement inconnus du public français, à moins qu’il n’ait déjà un intérêt particulier pour ce pays, et surtout, comportant une contextualisation, évitant ainsi certains écueils et dans une certaine mesure, obligeant le lecteur à aller chercher en amont des informations complémentaires. (Ceci étant, certains lièvres soulevés demandent quelques éclaircissements, au moins par curiosité).
Quelques entrefilets, aussi bref soient-t-ils, ont de quoi frapper durablement :

« Ceux de la vieille école véritable, du temps où les Irlandaises se faisaient arracher toutes les dents avant le mariage pour garantir à leur promis qu’elles ne lui coûteraient pas un sous » […] in Les Dents, p. 249

On peut simplement regretter que l’ensemble soit, malgré quelques noyaux extrêmement instructifs et intéressants, assez inégal. Certaines réflexions sont très constructives, d’autres possèdent malheureusement une tendance mielleuse rapidement agaçante quand elle est distillée avec plus ou moins de bonheur sur une série de sujet soit convenus, soit totalement dispensables. À lire, sans doute, mais en triant certainement.

Carie dentaire à Paris – Heiner Müller

Quelque chose en moi me ronge

Je fume trop
Je bois trop

Je meurs trop lentement

Heiner Müller – Poèmes 1949-1995

traduit par Jean-Louis Besson, Jean Jourdheuil

Le braconnier – Sylvia Plath

C’était un bastion de violence —
Me bâillonnant de mes cheveux,
Le vent dépenaillait ma voix, la mer
M’éblouissait, les vies des morts
Se déroulant dans sa lumière en huile.

Je subissais la malveillance des ajoncs,
Leurs piquants noirs,
Le chrême onctueux de leurs fleurs de cierge,
Leur force efficace et leur beauté vraie
Mais forcenées comme un supplice.

Un seul lieu d’accès.
Odorants, bouillants,
Les sentiers étroits rampaient vers la combe.
Et les collets s’effaçaient presque —
Zéros béants sur rien,

Tendus, autour de quel ventre en gésine.
L’absence de cris
Faisait un trou dans l’air brûlant, un vide,
Taillis reclus.

Ce fut comme un effort, une hâte immobile,
Des mains serrés autour d’un bol de thé,
Un cercle obtus, brutal, sur le blanc de la porcelaine.
C’est lui qu’elles attendaient, ces morts fragiles,
L’attendaient en fiancées, l’excitaient.

Et nous étions, lui, moi, liés aussi —
Fils de fer tirés entre nous,
Piquets trop enfoncés pour pouvoir s’arracher,
Esprit comme un anneau
Coulissant soudain sur un long corps souple
Et la contraction m’étranglant d’un coup.

Sylvia Plath,  Arbres d’hiver, traduction de Françoise Morvan et Valérie Rouzeau, Poésie Gallimard, 1999

L’arbre sous la terre – Karin Boye

Karin Boye (26 avril 1900- 24 avril 1941) est une poétesse suédoise.

L’Arbre sous la terre

Il  y a un arbre qui pousse sous la terre ;
un mirage m’obsède,
un chant de verre vivant, d’argent brûlant.
Comme ténèbre pour la lumière
toute pesanteur doit fondre,
là où une seule goutte tombe du chant des feuilles.

Une angoisse m’obsède.
Elle suinte de la terre.
Voilà un arbre qui souffre dans de lourdes couches de terre.
Ô vent ! Lumière solaire !
Sentez cette angoisse :
promesses d’un parfum de merveilles paradisiaques.

Où errez-vous, pieds qui foulez
si doucement ou durement
que la croûte se fond et de décharge de son faix ?
Pour l’amour de l’arbre, ayez pitié !
Pour l’amour de l’arbre, ayez pitié !
Pour l’amour de l’arbre je vous appelles des quatre aires
du vent !

Ou bien faut-il attendre un dieu — et lequel ?

Trädet under jorden

Det växer ett träd under jorden ;
en hägring förföljer mig,
en sång av levande glas, av brinnande silver.
Som mörker för ljus
måste all tyngt smälta,
där bara en droppe faller av sången ur löven.

En ångest förföljer mig.
Den sipprar ur jorden.
Där våndas ett träd i tunga lager av jord.
Å vind ! Solljus !
Känn den våndan :
löften om av paradisunder.

Var vandrar ni, fötter, som trampar
så mjukt eller hårt,
att skorpan remnar och ger sitt byte ifrån sig ?
För trädets skull, förbarma er !
För trädets skull kallar jag er ur de fyra väder-strecken !

Eller måste vi vänta en gud — och vilken ?

Karin Boye, Pour l’amour de l’arbre, traduit du suédois et présenté par Régis Boyer, La Différence, 1991

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