Le Livraire

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Archives de Tag: Japon

Semaine 31

• Facebook a acheté l’éditeur de livres numériques Push Pop Press, dans le but de réutiliser les idées et les technologies de l’éditeur américain afin d’obtenir plus d’ergonomie pour les utilisateurs. L’activité d’édition serait abandonnée tandis que ses deux fondateurs, Mike Matas et Kimon Tsinteris, anciens d’Apple, ont rejoint l’équipe du réseau social. Push Pop Press s’était fait connaître en éditant le livre d’Al Gore Our choice et offrait aux auteurs la possibilité de transformer un livre physique en une application enrichie pour iPad et iPhone.

• Le Japon sera l’invité d’honneur du Salon du Livre 2012 tandis que la ville de Moscou succédera à Buenos Aires. Le SNE collecte toutes les propositions pour la sélection des auteurs invités et fait appel aux éditeurs qui souhaiteraient promouvoir des auteurs japonais de leur fond.  Les propositions sont à envoyer au SNE avant le 2 septembre.

• Bookeen ouvre sa librairie en ligne. Désormais, les livres numériques vendus sur le site internet ne sont plus limités aux seuls utilisateurs de la tablette Cyber Orizon mais aussi aux possesseurs du Reader de Sony et aux utilisateurs de Windows ou de Mac via le logiciel Adobe. Tous les livres du site sont disponibles en format EPUB et/ou PDF

• Alapage.com va fermer à la fin de l’année. En conflit avec son propriétaire, RueDuCommerce.com, la librairie en ligne fermera courant décembre. Le site était déjà passé près de la fermeture en 2009 avant d’être racheté par son propriétaire actuel.

• Millénium restera bel et bien une trilogie. Lors d’une interview avec la BBC, Eva Gabrielsson, la veuve de Stieg Larsson a annoncé que si l’écrivain avait effectivement entamé l’écriture d’un quatrième tome, le manuscrit n’était pas suffisamment développé pour être publié.

• L’image de la semaine : Les petits en-cas des écrivains

Source :

* Actualitté
* AFP
* Infos du net
* LivresHebdo
* NY Times
* Webactus

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Une odeur de gingembre – Oswald Wynd

Folio Gallimard
Traduit de l’anglais par Sylvie Servan-Schreiber
Titre original : The Ginger Tree
ISBN : 978-2-070-309-054

Quatrième de couverture :
En 1903, Mary Mackenzie embarque pour la Chine où elle doit épouser Richard Collinsgsworth, l’attaché militaire britannique auquel elle a été promise.
Fascinée par la vie de Pékin au lendemain de la Révolte des Boxers, Mary affiche une curiosité d’esprit rapidement désapprouvée par la communauté des Européens. Une liaison avec un officier japonais dont elle attend un enfant la mettra définitivement au ban de la société. Rejetée par son mari, Mary fuira au Japon dans des conditions dramatiques. À travers son journal intime, entrecoupé des lettres qu’elle adresse à sa mère restée au pays ou à sa meilleure amie, l’on découvre le passionnant récit de sa survie dans une culture totalement étrangère, à laquelle elle réussira à s’intégrer grâce à son courage et à son intelligence.
Par la richesse psychologique de son héroïne, l’originalité profonde de son intrigue, sa facture moderne et très maîtrisée, Une odeur de gingembre est un roman hors norme.

Mon avis :
En 1904, une jeune fille de la petite bourgeoisie écossaise est envoyée au bout du monde épouser un homme qu’elle n’a pour ainsi dire jamais vu. Nous faisons la connaissance de la jeune Mary Mackenzie, âgée de vingt ans, sur un bateau en partance pour la Chine, en compagnie de son chaperon. Curieuse et naïve, elle a grandie préservée de tout, ainsi que le voulait l’éducation victorienne. Sa mère restée en Écosse, son chaperon, les étrangers qui l’entourent, tout le monde semble être mieux informé qu’elle sur ce qui l’attend, et sur la façon dont elle s’y adaptera, de gré ou de force ne peut-on s’empêcher de songer entre quelques lignes. Quand la première épreuve surviendra, elle apprendra rapidement que les gens ne sont pas toujours ce qu’ils semblent être, et que le vernis social n’est rien d’autre qu’une sauvegarde des apparences.

L’arrivée en Chine, au sein de la petite communauté repliée sur elle-même que constituent les européens un peu plus de deux ans après la fin de la guerre des Boxers, n’aura rien de très amusant et les premières difficultés, présageant des lendemains bien difficiles, même pour qui n’aurait pas lu la quatrième de couverture, vont rapidement poindre. C’est ici une question religieuse, l’injonction faite à Mary de rejeter l’église d’Écosse pour embrasser la foi anglicane, chose à laquelle elle se refusera et qui provoquera la colère de son futur époux, là certaines allusions silencieuses au budget du ménage -dont Mary ignore tout et dont elle est, volontairement, tenue à l’écart. Une précision à la fin du récit fait écho de manière assez révoltante à cette ignorance-  ou encore le refus catégorique de son époux face aux demandes de sa femme pour apprendre le chinois, ne serait-ce que pour donner correctement des ordres à ses domestiques.

La liaison avec l’officier japonais n’est qu’un bref passage, un simple fait dont les conséquences bouleverseront à jamais la vie de Mary qui, enceinte, se retrouvera mise à la porte par son mari, qui laisse pour unique consigne de la renvoyer chez sa mère, ce qui, bien évidemment n’arrivera pas. Elle arrivera au Japon, et tant bien que mal, y restera pendant trente-cinq ans, jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale, traversant tremblements de terre et coups du sorts avec, non du courage, mais plutôt une sorte de sagesse avisée, de pragmatisme et de bon sens que Mary elle-même qualifie « d’écossais ». Elle n’aura plus jamais de nouvelle de sa mère après que cette dernière n’ait été avertie de sa situation, honteuse encore aujourd’hui -sans doute pas ouvertement, mais sournoisement sans aucun doute-  plus que scandaleuse à l’époque. Elle ne recevra qu’une note, à la mort de sa mère adressée « à Mary Mackenzie, autrefois Collingsworth », quelques mots lapidaires qui pourraient faire concurrence à Talleyrand.

C’est à travers les descriptions de Mary, à travers son journal et plus rarement ses lettres que nous découvrons une image de la Chine au tout début du XXe siècle, une Chine sur le déclin, gouvernée par l’impératrice Cixi, entr’aperçue lors d’une visite officielle à la Cité Interdite. Une Chine où pullulent les mendiants, et tout le monde de prévenir la toute jeune femme qu’elle finira par s’y habituer, ce qui ne sera jamais le cas.
La peinture du Japon est elle aussi sans complaisance, peut-être encore plus marquante que celle de la Chine, et parce que Mary y passera une grande partie de sa vie, et sans doute parce que ce fût le cas de l’auteur, qui y naquit  de parents écossais en 1913 et ne se rendit en Écosse qu’à l’âge de dix-neuf ans. Loin de dépeindre un Japon idyllique et merveilleux aux coutumes intactes et aux raffinements inouïs des quartiers de Yoshiwara, on nous décrit les problèmes de confort, les subtilités de la langue des femmes dont Mary saura user à merveille quand il le faudra, les inégalités entre les hommes et les femmes -qui nous semblent encore plus écrasantes que sous nos latitudes- à travers la personne de Aiko. Plus anecdotiques mais sans doute encore plus savoureux, les commentaires de Mary quant aux tentatives d’adaptation de la cuisine occidentale qui semblent particulièrement ratées ou les désirs des japonaises de se vêtir à l’européenne, ce qui ne semble guère être seyant sur elles.

Une odeur de gingembre est un roman prenant dont la forme, mêlant lettres et journal intime, rend avec subtilité et une facilité trompeuse l’étonnante trajectoire de la vie de Mary Mackenzie, qui va se détacher de tous les schémas établis pour tracer le sien, avec un  remarquable  sens de l’à-propos et une intelligence qui pour être empirique n’en est pas moins exceptionnelle.

Je conclus cette note par un remerciement à la personne qui a eu l’adorable idée de m’offrir ce livre, après l’avoir échangé puisque le premier exemplaire cachait en réalité Stendhal sous sa couverture !

Le miroir des courtisanes – Sawako Ariyoshi

Philippe Picquier
Traduit du japonais par Corinne Atlan
Titre original : Koge
ISBN : 978-2-877-303-729

Mon avis :
Japon,  fin de l’ère Meiji (période allant de 1868-1912 et caractérisée par l’ouverture progressive du pays). Tomoko est une petite fille sage et sérieuse qui vient de quitter la  région du Kansai pour rejoindre sa mère et le second mari de celle-ci à Tokyo. Loin de recevoir un accueil chaleureux, la fillette sera vendue  comme apprentie à une maison de geishas et connaîtra le rude apprentissage nécessaire pour se faire une place au sein du monde « des saules et des fleurs », ainsi que l’on nommait les quartiers des plaisirs de Tokyo.

La vie entière de Tomoko sera à l’image de ses débuts : laborieuse, sans joie, empreinte de difficultés et dominée par cette ambivalence amour-haine dans ses relations avec sa mère. Le miroir des courtisanes ne se contente pas de raconter la vie de cette dernière, mais fait exister plusieurs histoires aux motifs semblables. Ainsi le parcours de la fillette qui deviendra une geisha réputée avant de fonder son propre hôtel puis un restaurant peut s’apparenter non seulement à la disparition progressive de ce monde flottant où geishas et prostituées se côtoient mais ne se fréquentent pas, et à l’occidentalisation progressive du Japon, notamment après la défaite de 1945. Cette occidentalisation se manifeste également par l’évolution des relations familiales avec la rupture des relations traditionnelles entre parents et enfants.

La narration est axée principalement sur les personnages féminins, tout particulièrement sur Tomoko. Elle est la seule dont le lecteur partage les réflexions et les pensées. Les rares personnages masculins présents prenant part au récit ne prennent la parole que pour exprimer des faits et quelques avis succincts. Contrairement à d’autres récits de courtisanes (comme Geisha d’Arthur Golden ou encore Shim Chong, fille vendue de Hwok Sok-Yong) la sexualité est absente du récit, ne figurant qu’à l’arrière-plan du récit et seulement par allusion.
De nombreuses ellipses fragmentent le récit, semblable à une aiguillée de fil qui arrive à la fin, construction qui n’est pas sans évoquer Ikuyo, la mère de Tomoko, couturière acharnée. La présence récurrente de certains éléments (les kimonos, la poupée abandonnée, mais aussi l’expression « fille indigne ») structurent le récit, donnant une impression de surimpression à l’écriture :
–  l’histoire de base, racontée avec des mots
–  l’histoire racontée avec des motifs (des kimonos, la vaisselle…)
– l’Histoire du Japon durant la première moitié du XXe siècle avec ses bouleversements et ses catastrophes.

Le miroir des courtisanes est en tout cas un livre assez fin. Je ne sais pas si l’héroïne est réellement aussi attachante que la quatrième de couverture semble le dire, mais elle a indéniablement des accents de véracité que n’ont pas d’autres héroïnes semblables, peut-être parce qu’elle n’est ni un de ces personnages à la beauté subjugante qui peuvent compter dessus ou une manipulatrice hors normes. Tomoko est simplement une femme à l’énergie sans faille qui se démène pour atteindre les buts qu’elle s’est fixée, aussi inaccessibles semblent-ils.

 

Tokyo Sisters – R. Choël et J. Rovéro-Carrez

Tokyo Sisters. Dans l’intimité des femmes japonaises
Éditions Autrement
ISBN : 9782746714755

tokyo_sistersQuatrième de couverture :
Une femme en kimono monte un escalator, son portable vissé à l’oreille.
Un couple endimanché donne la becquée à une peluche dans un restaurant chic. Une longue file de jeunes femmes attendent sagement leur tour dans une vente privée de luxe. Scènes ordinaires du Tokyo des années 2000. Une ville si loin de nos références occidentales, une culture que l’on juge souvent trop vite, faute d’en cerner la complexité. Tombées sous son charme, Raphaëlle Choël et Julie Rovéro-Carrez tentent un décryptage, fruit de leur rencontre avec des centaines de Japonaises de 15 à 60 ans, mariées ou célibataires, femmes au foyer ou businesswomen, killeuses ou soumises.
Tour à tour drôles, tendres, espiègles ou émouvantes, ces chroniques nous convient, autour d’une bière Asahi, au détour d’un bar à ongles ou d’un love hotel, à un véritable voyage de l’intérieur.  » Comme l’air que l’on respire, on doit être là tout en sachant se faire oublier « , disent les Japonaises. Elles se livrent ici sans retenue, nous offrant des tranches de vie choisies, leurs vies, dans lesquelles nous nous glissons avec délice.

Mon avis :
Fruit d’une enquête sur le terrain, Tokyo Sisters nous livre non pas un, mais une multitude de portraits de la femme japonaise (devrait-on plutôt dire « tokyoïte » ?) d’aujourd’hui, avec toutes ses contradictions, ses aspirations, sa complexité et sa fraîcheur.
Divisé en six grandes parties, il traite différents thèmes et sujets communs à la majorité des femmes occidentales (la vie quotidienne, les relations amoureuses, la relation au corps et à l’apparence…) tout en les abordant sous l’angle de la spécificité japonaise, permettant la comparaison et une meilleure compréhension de leurs particularités.
On reste parfois surpris, étonné, agaçé (plus par le comportement d’une des deux auteures pendant une cérémonie du thé que par autre chose ceci dit), compréhensif ou amusé devant certains exemples ou usages de ce qu’est la vie quotidienne d’une femme japonaise(relativement jeune et issue de la classe moyenne supérieure, si tant est que ce type de classe sociale puisse être applicable à la société japonaise).
Écrit dans un style extrêmement vif, simple à lire, très bien documenté (qui d’autre qu’une femme pouvant faire le compte-rendu d’une visite chez  le gynécologue au Japon et de sa particularité déroutante ?)  et non dépourvu d’humour, -même si par moment, l’usage de certains propos un peu « bébé » dessert le propos- Tokyo Sisters, loin de l’enquête sociologique sèche, est un livre incontournable pour celles et ceux qui souhaitent se rendre au Japon, qui s’intéressent à sa culture ou simplement pour les curieux désireux de dépasser certaines visions simplistes parfois communiquées dans les médias.

Morçeaux choisis

Nous expliquons à Hiroe que, dans les religions occidentales, on se doit d’aller souvent dans un lieu saint. « Dans la culture judéo-chrétienne, vous vous excusez tout le temps et vous demandez  beaucoup pardon. Nous, on regarde la nature et on dit continuellement merci », nous dit-elle, amusée. Devant autant de justesse et de sagesse, nous communions en silence.(p.35)

Si presque tout est impeccable chez les Japonaises, les dents n’ont pas toujours voix au chapitre. Hiromi, 49 ans, nous explique qu’adolescente elle s’est rendue en France pour se faire poser des bagues. «L’orthodontie est un concept nouveau au Japon. J’étais la seule de ma génération. Pour les autres, c’était un luxe, une sorte de chirurgie esthétique non justifiée. Les dents, au même titre que les yeux, sont considérées comme un don du ciel au Japon, à ne pas retoucher, donc! » (p.44)

Nous demandons à Taeko pourquoi les japonaises ne s’épilent pas le sexe. «Parce qu’on n’est pas des putes ! » répond-elle du tac au tac. (p.104)

 

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Shim Chong, fille vendue – Hwang Sok-yong

Zulma
Traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet
Titre original : Shim Chong, Yongkoteu kil
ISBN : 978-2-84304-499-1

shim_chongQuatrième de couverture :
Nous sommes à la fin du XIXe siècle.
En ces temps de disette et de corruption, la traite des enfants est un commerce qui alimente un immense trafic mafieux dans toute l’Asie du sud-est. Shim Chong n’échappe pas à la règle : vendue adolescente, elle va connaître tous les aléas d’un négoce sexuel florissant, des rives du fleuve Jaune aux ports de Shanghai, Taiwan ou Singapour, de la prostitution la plus sordide à la haute courtisanerie des geishas.
Le parcours initiatique de la jeune Shim Chong
s’inscrit de façon magistrale dans une impressionnante saga de la prostitution et des métiers de la séduction à une période charnière où l’Asie, sur fond de guerre de l’opium et de trafic d’armes, s’ouvre aux impérialismes occidentaux. En romancier au souffle épique, fort d’un engagement qui l’apparente aux Zola, Dos Passos ou Soljenitsyne, avec sa vision aiguë du mouvement de l’Histoire, Hwang Sok-yong nous livre une somptueuse fresque romanesque.

Mon avis :
Avant d’être une héroïne de roman, Shim Chong est un personnage de légende coréenne extrêmement populaire.  Hwang Sok-yong a repris la trame de cette histoire en y incorporant des éléments historiques  comme commerce de femmes et le développement de la prostitution en Asie du Sud-Est, l’ouverture du Japon à l’Occident ou encore les guerres de l’Opium.

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