Le Livraire prend une pause et sera en vacances pendant le mois de juillet. Les articles reprendront en août, avec entre autres quelques chroniques pour présenter certaines nouveautés de la rentrée littéraire 2009.

Bonnes vacances à tous !

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Photo : http://sachikokanaizumi.com/

Dis non
Maintenant
Homme sec homme,
Mon amant tari,
Jette les assises de roc et souffle l’ancre fleurie,
De peur que le bouffon ne gesticule dans la poussière
Autour du centre aimé et n’adoucisse son courroux.

Dis non
Maintenant,
Monsieur, dis non
Mort au oui
A celui qui dit oui et à sa réponse
De peur  que la main qui sépare les enfants
N’ait un frère sans sa soeur sur la scie.

Dis non
Maintenant,
Et dis non,
Oui les morts bougent,
Ceci, mais pas cela, est ombre, le corbeau sur la terre,
Le gisant, des ruines plein l’oreille,
La marée du coq jaillissant du feu.

Dis non
Maintenant
Pour que l’étoile tombe
Pour que l’orbe faiblisse,
Pour que soit dissous le soleil mystique, l’épouse de la lumière
Le soleil qui bondit en vain sur les pétales,
Le cavalier-culbute qui chevauche la fleur.

Dis non
Maintenant
Et au Diable
Le sceau de feu,
La mort aux talons hirsutes et le spectre coulé dans le bois,
On me fait mystique comme le bras de l’air,
Comme la veine-couplée, le gland, et la nuée.

Oeuvres I, Seuil, 1970

Traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut
Gallimard
ISBN : 9782070782437
Titre original : The God of Animals

La particularité de ce roman, c’est avant tout une ambiance particulière : celle d’un ranch perdu dans le Colorado et dont les affaires sont loin d’être florissantes, à des lieux du mythe autour du monde du cheval, des cow-boys  et des ranch. Le quotidien d’Alice, treize ans, n’a rien de merveilleux ou de mirobolant : sa mère, atteinte d’un mal que sa fille nomme tristesse, garde le lit depuis sa naissance. De la sœur aînée, véritable prodige, on ne sait que peu de choses : elle s’est enfuie avec un cow-boy quelques mois auparavant. Tandis que son père s’acharne à faire marcher les affaires, Alice traîne sa solitude et ses questions.
Forcé de trouver de nouveaux moyens pour gagner de l’argent, le père transforme une partie du ranch en pension, ce qui amène une nouvelle clientèle composée de jeunes femmes riches et séduisantes, baptisées les Poissons-Chats.

S’inventant une amitié avec une de ses camarades de classe retrouvée morte, Alice noue une étrange relation avec un de ses professeurs, seul adulte avec qui elle peut véritablement parler, et par là même, poser ces questions qui la perturbent tant, tenter de comprendre un monde au sein duquel elle a du mal à trouver sa place. Elle n’est pas la cavalière émérite qu’était sa sœur, solitaire au collège, elle n’a pas de véritable amie, pas même Sheila, seule et unique élève de son père.
Ce n’est pas tant la voix d’Alice qui rend singulière la narration du [Le] dieu des animaux, mais davantage l’équilibre fragile entre l’homme et la Nature. Cette dernière étant omniprésente, quasiment un personnage à part entière, représentée à la fois par l’environnement immédiat -le désert-, par la météo capricieuse et extrême, par les éléments déchainés -la rivière dans laquelle se noie Polly Cain, les inondations- , par la présence de la maladie, de la mort. Enfin et surtout, cette nature se manifeste par le biais des chevaux qui constituent le centre névralgique du récit. La vie et l’action du roman tournent toutes entières autour des chevaux, que ce soit dans le récit du quotidien (les soins, les shows, le dressage…), en toile de fond de l’histoire familiale. Je ne suis pas et je n’ai jamais été une amoureuse des chevaux et le monde hippique me laisse relativement froide ; pourtant, les descriptions des dressages, des compétitions, de tout cet univers s’intègrent brillamment au récit, nous emportant à des milliers de kilomètres et on se surprend à guetter en compagnie d’Alice quelque chose de nouveau qui viendrait arranger la situation, à se demander dans quelle direction aller.
Il n’y a pas de fin fracassante, mais un achèvement réaliste et humain, une page qui se tourne, sans miracle mais sans pathos, sans éclat mais avec cet effet de surprise que la vie nous réserve parfois.

Ce livre a été lu et chroniqué dans le cadre de l’opération Masse Critique organisée par Babelio.

Publié chez Zulma
ISBN : 978-2843044458
Traduit du coréen par Lee Hye-young et Pierrick Micottis

Les Boîtes de ma femme, c’est un recueil de cinq nouvelles, cinq histoires faites d’incompréhension mutuelle, de fuite, de malentendus et d’une découverte : celle de la personnalité de l’autre, cachée sous la façade des apparences.

- Les Boîtes de ma femme : Un homme pénètre dans le bureau de sa femme, sa pièce, celle dans laquelle elle avait l’habitude de se réfugier, celle dans laquelle elle rangeait soigneusement une multitude de boîtes, toutes de tailles différentes, dans lesquelles elle abritait ses trésors, ses souvenirs. Mais quels souvenirs douloureux, quelle incompréhension, quelle surprise abrite cette pièce ? Et où est cette femme ?

- Ma femme évanescente : Un homme tombe un jour sur le journal intime de son épouse. Pourtant, la personne décrite au fil des pages ne correspond absolument pas à la femme avec laquelle il vit.

- Les Beaux Amants : De tout le recueil, cette nouvelle est celle que j’ai préféré. Le résumé d’un infime malentendu qui provoquera pourtant la rupture du couple. La complexité des rapports hommes-femmes, la difficulté de se comprendre, de communiquer est décrite avec brio.

- On n’avait pas pensé à l’imprévu : Une jeune femme se retrouve veuve alors même qu’elle envisageait de demander le divorce. Quelques années plus tard, elle rencontre un autre homme, mais quelque chose d’aussi imprévu que gênant pour eux se produit qui aura des conséquences désastreuses.

- Yeonmi et Youmi : L’histoire de deux sœurs, l’une mariée vivant en Corée ; l’autre vivant chichement en Angleterre, à Newcastle. C’est la voix de cette dernière que l’on entend, mariage arrangé, tension familiale, sentiment de solitude, et cette étrange soeur, lointaine et distante.

Les histoires que racontent ces nouvelles ont toutes la même trame, le même principe de construction. Des histoires d’êtres humains désabusés et solitaires qui ne se comprennent pas / plus. Les femmes sont secrètes, évanescentes, à la limite d’une certaine forme d’autisme ou de déséquilibre. Les hommes sont lâches, fuient leurs responsabilité pour boire avec leurs collègues de travail une fois la journée de bureau terminée. Les rapports entre les deux sexes sont tendus, délicats, empruntés, maladroits. Le malaise est palpable à chaque page mais nous paraît très loin de notre quotidien à nous, sans doute propre à la société coréenne,  et plus encore, à la vie ordinaire dans une «Séoul américanisée», pour reprendre les termes du quatrième de couverture.

L’écriture est un mélange subtil et équilibré entre les descriptions du quotidien, qui nous permettent de représenter l’atmosphère, l’ambiance, et l’intériorité des personnages, de leurs questionnements, de leurs doutes, de leurs personnalités. Toute en précision, en finesse, et non dépourvue de cruauté. Il en ressort un recueil intéressant, intriguant, voir même parfois affligeant, agaçant ou déprimant sur la nature humaine lorsqu’elle est dépeinte à travers le prisme couple : jalousie, tension, incompréhension, solitude, égoïsme, quotidien plombant, famille omniprésente et étouffante, obligation de réussite au travail pour subvenir au besoin du foyer…
Toutes les nouvelles ne sont malheureusement pas égales, et un ou deux manquent de précision, du petit détail qui permet de donner un corps et une réalité à la narration.

Il semble que les hommes aussi bien que les femmes soient en défaut. On dirait qu’une opinion profonde, impartiale et absolument juste sur l’un de nos congénères nous est parfaitement impossible à formuler. Soit nous sommes hommes, soit nous sommes femmes. Soit froid, soit sentimental. Soit jeune, soit vieillissant. Dans tous les cas, la vie n’est qu’une procession d’ombres, et Dieu seul sait pourquoi nous les étreignons si passionnément et les voyons partir avec une telle angoisse, alors qu’elles ne sont, et que nous ne sommes que des ombres. Et pourquoi, si cela et bien davantage encore est vrai, pourquoi sommes-nous toujours surpris de constater, dans le recoin de la vitre, que cette vision soudaine, le jeune homme assis sur cette chaise, est, plus que tout au monde, incroyablement réelle, incroyablement solide, et que ce jeune homme nous est, de surcroît, le plus familier qui soit – pourquoi, je vous le demande ? Car l’instant d’après, nous ignorons tout de lui.
Telle est notre façon de voir. Telles sont les conditions de nos amours.

Virginia Woolf, La chambre de jacob, La Cosmopolite, Stock, 2009, traduction de Agnès Desarthe.
page 101

Zulma
ISBN : 978-2-843044755

Quatrième de couverture :
D’abord, il y a Yolande, tondue à la Libération, qui depuis ne sort plus de chez elle, regarde à travers le trou de la serrure. Et puis il y a son frère Bernard, ancien de la SNCF, qui a sacrifié sa vie pour elle. Qui se débat entre sa sœur et un un sale cancer.
Cela se passe dans le Nord, au milieu de sombres champs de boue, non loin de l’A 26 encore en construction. Ce qui permet à Bernard de couler dans le béton quelques jeunes filles égarées…

Mon avis :
La lecture de cet ouvrage est le résultat hybride entre une discussion au Salon du Livre avec l’un des membres de l’équipe de Zulma (Laure, si ma mémoire est bonne ; si elle ne l’est pas, mea maxima culpa) et des collègues à l’instinct très sûr en ce qui concerne «le bon livre pour la bonne personne au bon moment». Effectivement, c’est glauque, très glauque. Effectivement, c’est bien, très bien. Par contre, autant prévenir tout de suite, âmes sensibles, lecteurs sanglotant devant du Olivier Adam, passez votre chemin, parce que si Des vents contraires vous remue l’âme, vous risqueriez de ne pas pouvoir finir L’A26. Il est vrai que ca n’est ni le même cadre, ni la même ambiance, ni même la même écriture. Ici, les phrases percutent, écorchent. Gênent.

Car c’est là tout l’intérêt, tout le paradoxe, toute la monstruosité de ce texte où l’on est partagé entre une répugnance naturelle, un rejet viscéral et une curiosité morbide, malsaine qu’il faut assumer. On se compare, on se félicite intérieurement de ne pas être comme eux, on a ce petit rictus de dégout qui cède vite la place à une commisération modérée, savoir s’il nous faut ou non juger les personnages. On est dégouté et pourtant, le personnage qui regarde de l’autre côté du «Trou du cul du monde» comme l’appelle Yolande, c’est nous. Et quand le livre est refermé, et qu’il faut en dire ce que l’on en pense, c’est tout le politiquement correcte de l’époque, du monde actuel qui retombe : qu’en penser ? Des humains monstrueux, à peine au-dessus des animaux, des gens à enfermer et qu’il faudrait enfermer ? Des gens simples qui n’ont pas eu de chance et qu’il faudrait plaindre plutôt que blâmer, tout en se souvenant que c’est de la fiction ? Mais comment se dire, au final, que ca n’est que de la fiction, tellement le ton est naturel, l’action fluide et la réalité criante ?

C’est là que réside toute la force de L’A26, récit qui force le lecteur à se regarder, à se dégoûter lui-même, à se sentir gêné, ne sachant pas ce qu’il peut ou doit en dire. Ne sachant pas vraiment de quel côté se positionner, comme s’il fallait absolument en choisir un. Par ce dernier côté, il n’est pas sans m’évoquer Lolita de Nabokov et comme lui, ce livre secoue, interpelle, fait réfléchir et se présente comme une lorgnette destinée à observer une galaxie lointaine ; ce qui est dans le fond, une  des définitions (parmi des milliers) de la littérature.

Lire la biographie de Pascal Garnier sur le site de Zulma

Traduit de l’espagnol par Robert Amutio
ISBN : 978-2-922868-86-9

Résumé (quatrième de couverture) :
Un homme s’ennuie dans une pièce misérable, regardant à la télévision un vieux film qu’il a déjà vu. Tout autour, dans l’obscurité, c’est un quartier anonyme, une zone qui se défait dans les marges d’une mégapole sans nom. L’homme sort cette nuit-là, traînant ses souvenirs faits de violence et de désespoir, et se retrouve, sans savoir comment, dans un mystérieux enclos où des chiens se battent à mort, encouragés par les vociférations des parieurs. Il n’a peur de rien, n’a rien à perdre, et, sans trop se poser de questions, il décide de se battre contre un chien. C’est le début d’un voyage erratique qui nous entraîne dans un cauchemar non climatisé de l’Amérique latine.

Mon avis :
Sur une trame narrative simple, Servín construit un récit effectivement sombre et violent, mais que je ne trouve pas du tout désespéré ou misérabiliste, contrairement à l’avis de la quatrième de couverture. Oui, Edèn est un homme que la violence n’effraie pas, qui y a recourt. Oui, il habite une pension minable, se contente de peu, vis de presque rien, au jour le jour. Est-ce que cela suffit pour transformer un récit réaliste et sobre en roman noir ?
Edèn a une façon de considérer les choses qui peut nous sembler brutale et dénuée de sentiment, mais je ne crois pas qu’en ayant eu la même histoire et en vivant dans le même environnement nous réfléchirions autrement. Sa violence n’est pas gratuite et dispersée, elle est une réponse directe aux évènements percutants auxquels il est confronté.
Je m’avance un peu par rapport à une chronique qui viendra par la suite, mais à titre de comparaison, j’ai trouvé L’A26 de Pascal Garnier bien plus violent et dérangeant. Peut-être parce que l’environnement direct nous est compréhensible, imaginable, par conséquent, la monstruosité de ce récit nous est d’autant plus intolérable.
Plus qu’une réelle noirceur de l’âme, j’ai trouvé que se dégageait de ce récit une gigantesque lassitude envers le monde, la société, les rapports entre les individus. Edèn n’est ni un homme violent, ni même un gagnant ou un perdant ; c’est un homme blasé.

La narration, le style possède une concision quasi-méthodique : l’auteur ne s’embarrasse pas de descriptions inutiles ou de fioritures psychologiques ; pourtant, toutes ces phrases ne sont pas dépourvues d’une certaine finesse, d’un certain écho.

Si tu bâtis ta demeure en ce monde-là,
que ta mère t’enfante sept fois!
Une fois dans une maison en feu,
une fois à la montée des eaux,
une fois en maison de fous,
une fois en champ de blé doux,
une fois en cloître sonore,
une fois en étable à porcs.
Les six vagissent, mais en vain.
À toi d’être le septième!

Si un jour l’ennemi te devance,
qu’il y en ait sept qui s’avancent.
Un qui est juste en permission,
un qui remplit bien sa mission,
un qui enseigne le monde sans ménager,
un que dans l’eau on jette pour nager,
un qui est le germe des bois,
un pour qui ses aïeux guerroient,
la ruse, la feinte ne suffisent point, –
à toi d’être le septième!

Si tu allais après une amante,
qu’il y en ait sept qui l’attendent.
Un qui donne le cœur de sa parole,
un qui paye sans broncher son obole,
un qui fasse habilement le songeur,
un qui explose la jupe sans peur,
un qui sache où est l’agrafe,
un qui foule sans gêne l’écharpe, –
que tout autour, affamés, ils essaiment!
À toi d’être le septième!

Si, à fonds perdus, tu t’adonnes aux vers,
qu’il y en ait sept pour ce faire.
Un qui pose un village de marbre,
un qui dormait au moment de naître,
un qui mesure le ciel et ne dise guère non,
un que le mot appelle par son nom,
un qui emmanche son âme hardiment,
un qui dissèque le rat vivant.
Deux vaillants et quatre savants de même, –
à toi d’être le septième!

Et si tout cela fut comme écrit,
qu’en sept hommes tu sois enseveli,
Un qui se berce sur un sein allaitant,
un qui vers un sein dur se tend,
un qui rejette le vase creux à temps,
un qui rend le pauvre triomphant,
un qui œuvre, la raison détraquée,
un qui vers la Lune ait le regard braqué :
C’est sous la tombe du monde que tu te démènes!
À toi d’être le septième!

Traduit de l’allemand par Leïla Pellissier et Frank Sievers
Autrement
ISBN : 978 – 2 – 7467 – 1299 – 7
Titre original : Der dritte Nagel

Résumé (quatrième de couverture) :

D’un point de vue purement comptable, la chose n’était donc pas équilibrée : se lever une demi-heure plus tôt cinq fois par semaine, entre 10 et 12 marks mensuels de frais supplémentaires pour une marchandise boulangère et pâtissière superflue, l’intérêt dévorant de Mme Lörke pour ma double idylle au bureau, la reconnaissance de Mlle Weigel et les allusions piquantes des collègues, enfin l’effort qu’il fallait tout de même fournir pour que le commerce avec Mme Schwint s’en tienne au seul plaisir de croquet dans ses croustillants brötchen… Tout ça pour deux bouts de pain, ce n’était, en termes comptables, pas tout à fait autorisé. Sauf que le comptable ne comptait plus lorsqu’il croquait dans les schrippen de Schwint. Ils étaient tels, justement, que tout calcul était interdit. Ils étaient la vie.

Lorsque le narrateur de ce court récit tombe sous le charme des irrésistibles pains spéciaux fabriqués par Schwint, le boulanger de la rue dans laquelle il vient d’emménager, s’enclenche un troc sans fin. Car Schwint lui réclame bientôt, en contrepartie, un certain roman érotique chinois, parfaitement superflu mais qui lui est tout aussi indispensable. Et voilà le piège de la gourmandise qui se referme. Mais que ne ferait-on pas pour se procurer un plaisir rare ? Une fable drôle et raffinée… à déguster sans modération.

Mon avis :
Un récit très court (une petite quinzaine de pages) et jubilatoire au cours duquel on suit le narrateur, M. Farssmann, dans sa quête des brötchen. Déguster ces succulents brötchen dont il est question sur la quatrième de couverture n’est pas à la portée du premier quidam venu ; ils se méritent et celui qui les désire doit auparavant faire face à un certain nombre de difficultés. Ainsi, quand le boulanger jaloux propose un marché au narrateur, ce dernier accepte, ignorant ce qui l’attend.

Le style, très précis, détaillé n’est pas sans rappeler celui de Robert Walser, mais en moins étouffant, plus vivant. La narration est davantage axée sur le déroulement des différents événements que sur la psychologie et la psyché des protagonistes sans que cela crée un manque.

La fin tombe à pic, parfaitement calibrée, parfaitement amenée, avec une logique implacable et une once de cynisme. On referme l’ouvrage avec un rictus et en se disant qu’il ferait un parfait court-métrage. Décidément, les éditions Autrement ont l’art de trouver de petites perles qui se lisent d’une traite.

Non, je n’ai pas pleuré toutes mes larmes
Elles se sont amassées en moi.
Depuis longtemps mes yeux n’en ont plus,
N’en ont plus aucune, et je vois le monde.

Plus rien ne m’offense, aucune torture,
Douleur de l’offense, ou de l’absence.
Leur sel, qui brûle tout, s’est glissé
Dans mon sang. Tout est lucide et sec.

J’ai l’impression qu’en quarante et un,
C’était, je crois, le premier jour de juin,
Est apparue, comme une soie
Froissée, ton ombre de martyre.

Partout encore s’imprimait le sceau
Des grands malheurs, des récentes menaces.
Et j’ai aperçu ma ville à travers
L’arc-en-ciel des larmes dernières.

1946

L’horizon est en feu, Cinq poètes russes du XXème siècle, Poésie Gallimard

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