Le domaine des contes de fées est vaste, profond, élevé et empli de bien des choses diverses : l’on y trouve toutes sortes d’animaux et d’oiseaux ; des mers sans rivages et des étoiles innombrables ; une beauté qui est en même temps un enchantement et un péril toujours présent ; ainsi que des joies et des peines aussi perçantes que des épées. Un homme peut se considérer comme fortuné d’avoir vagabondé dans ce royaume, mais la richesse et l’étrangeté de celui-ci lient la langue d’un voyageur qui voudrait les rapporter. Et tandis qu’il ne s’y trouve, il est dangereux pour lui de poser trop de questions de crainte que les portes ne se ferment et que les clés ne soient perdues.

J.R.T Tokien, Faërie, Christian Bourgois, 1996, page 9

Philippe Rey
Traduit de l’anglais par Françoise Adelstain
Titre original : Labor Day
ISBN : 978-2-84876-155-8

long_week_end Outre son travail d’écrivain, Joyce Maynard (née en 1953) est connue pour la relation qu’elle entretint avec Sallinger à l’âge de dix-huit ans et pour la controverse provoquée, à la fois par la publication de son livre At Home In the World (non traduit en français) dans lequel elle raconte cette liaison, et par la mise en vente de sa correspondance avec lui. À ses débuts surnommée la Françoise Sagan américaine, la publication de Long week-end, salué par la critique, marque la redécouverte d’un écrivain.

Partant d’un cadre tout à fait banal, le sujet évolue progressivement, se transformant imperceptiblement en une histoire hors du commun.
Ainsi le cadre de départ, celui d’une famille mono-parentale composée d’un jeune garçon et de sa mère -la « jeune et jolie Adele » que l’on imagine bien être devenue mère trop tôt- va vite sortir de sa définition aseptisée : Adele est une femme particulière, qui redoute de sortir de chez elle, limitant au maximum ses incursions dans le monde extérieur. Henry, à l’instar d’un autre jeune garçon du même âge dans Le fond des forêts de David Mitchell, est arrivée à cette période charnière séparant la pré-adolescence de l’adolescence. Il se sent à l’étroit dans l’espace restreint que constitue la vie avec sa mère, sentant confusément que la vie ne peut pas être uniquement cela, et pourtant, il redoute les samedis en compagnie de son père et de « la famille recomposée » : sa belle-mère Marjorie, le fils de cette dernière issu d’un précédent mariage, et la nouvelle petite sœur, Chloe.
Une rencontre fortuite au supermarché va venir tout bouleverser. Franck, prisonnier évadé, réussi à convaincre Adele et Henry de l’aider, juste quelques jours, et contre toute attente, cette femme en apparence si méfiante accepte. Toute l’histoire est racontée du point de vue du jeune garçon, et, en quelques mots, on comprend que l’histoire ne fait que commencer, qu’elle ne se passera absolument pas comme prévue,  et nous voilà avec eux, à bord de la voiture, suivant ces trois destinées.

J’ai compris, brusquement, que les choses allaient changer. Nous voguions dans l’Espace, maintenant, dans le noir, le sol allait peut-être disparaître et nous ne serions plus capables de dire où cette nacelle nous emmenait. Peut-être qu’on reviendrait. Peut-être pas.
Si ma mère a eu le même pressentiment, elle n’en a rien laissé paraître. Accrochée au volant, le regard fixé droit devant elle comme d’habitude, elle nous a ramené à la maison.

Peu à peu, les masques tombent, et la vérité apparaît, terrible et menaçante, si différente de ce que les apparences laissaient présager, et jusqu’à la dernière page, on reste en haleine, fasciné et inquiet par la tournure que prennent les évènements. Rien n’est jamais joué, semblent dire tour à tour les personnages, et l’écriture de Joyce Maynard porte magnifiquement ce roman surprenant au sein duquel l’amour -ou son absence- occupe une place majeure.

Le phénomène appelé moi
est une lumière bleue
issue de l’hypothétique lampe
lampe organique que traversent flux et reflux du courant
lampe karmique qui jamais ne s’éteint
– un corps complexe, un composé de tous les spectres –
qui avec les paysages et chacun des êtres clignote sans cesse
       c’est une lumière bleue
       la lampe disparaît et la lumière persiste


       tout clignote avec moi
et tous ressentent simultanément les mêmes sensations
venues de ces vingt-deux derniers mois
et transcrits avec papier et encre minérale –
suites d’ombres et de lumière
ce sont tels quels les dessins de l’esprit
qui se manifeste en permanence
ces figures, êtres humains, Voie lactée,
Ashura ¹, et oursins
absorbent pareillement la lumière cosmique, l’air ou l’eau salée –
– et chacun réfléchit à une nouvelle ontologie
– mais ces dessins eux-mêmes sont paysages de l’esprit
toutefois ces paysages mentaux inscrits en nous avec certitude
sont tels qu’ils existent
s’il s’agit du néant il est semblable au néant lui-même
– car de même que le tout est tous en moi
il est le tout à l’intérieur de chacun –

mais ces mots probablement transcrits avec exactitude
dans la concentration extrêmement claire du temps
du cénozoïque ² et de l’holocène ³
changent déjà de structure et de qualité
réduisant tout à un point clair-obscur
– qui équivaut à un milliard d’années
Ashura
moi et l’imprimeur aussi avons tendance à les ressentir comme immuables
de même que nous ressentons identiquement nos organes des sens –
ainsi que les personnages et les paysages qui nous entourent
nous percevons de façon égalé avec leurs diverses données,
les chroniques, l’Histoire ou encore l’évolution de la terre
mais dans deux mille ans peut-être
une géologie nouvelle sera utilisée
les preuves resurgiront du passé les unes après les autres
et tous penseront qu’il y a environ deux mille ans
existaient des paons incolores qui couvraient le ciel bleu
les jeunes savants, à partir de l’azote glacé éclatant,
exhumeront des plus hautes strates de l’atmosphère
de beaux fossiles
ou découvriront peut-être sur une couche de grès du crétacé
les traces immenses d’une humanité transparente.
       toutes ces propositions
       qui sont les propriétés intrinsèques des images psychiques
       et du temps sont affirmées dans la quatrième dimension.

             le 20 janviers de l’an 13 de Taisho (1924)

Note (de l’éditeur) :
¹ Ashura : terme bouddhique d’origine indienne désignant des êtres démoniaques qui se sont égarés. En proie à l’orgueil et à la convoitise, ils sont condamnés à combattre le Ciel de façon incessante. Pour l’auteur, les hommes sont comme des Ashura et il ne leur est pas possible d’échapper à leur état que grâce à l’Illumination. Ashura fait référence à ce que l’auteur à trouvé de noir en lui-même.

Notes :
² cénozoïque : Nom de l’ère géologique actuelle, débutée il y a environ 65 millions d’années, avec la disparition des dinosaures et l’apparition des mammifères.
³ holocène : Époque géologique faisant partie du système quaternaire de l’ère du cénozoïque (une schéma beaucoup plus simple à comprendre ici). Plus concrètement, cette période est marquée par l’apparition de l’agriculture et la sédentarisation (fin de la préhistoire, âge du bronze puis âge du fer).

Printemps et Ashura, Kenji Miyazawa, Fata Morgana, 1998, traduit du japonais par Françoise Lecœur et Francis Coffinet

Editions Sillage
Traduit de l’anglais par Paul Jimenes
Titre original : The Fox
ISBN : 978-2-916266-56-5

Le renard - Lawrence Auparavant disponible chez Stock, cette nouvelle édition est l’œuvre de la petite maison Sillage, qui réédite (et éventuellement retraduit) des textes classiques épuisés.

David Herbert Lawrence, écrivain anglais né en 1885 et mort en 1930, a connu la notoriété et le scandale, notamment grâce -ou à cause- de son roman L’amant de Lady Chatterley (écrit en 1927), frappé par la censure et dont la version non expurgée ne parut dans les pays anglo-saxons que dans les années 60.

En Angleterre, au début du vingtième siècle, deux jeunes femmes vivotent dans la ferme qu’elles ont rachetée quand l’arrivée d’un jeune soldat va tout bouleverser, provoquant une rivalité féroce et sans merci.

Banford et March -elles sont désignées pratiquement tout le temps par leurs noms de famille- sont deux jeunes femmes âgées d’une trentaine d’année. Elles vivent seules dans cette ferme où elles avaient projeté d’élever des animaux et de se consacrer à des occupations diverses et variées. Loin d’être une réussite, elles peinent à maintenir le semblant d’exploitation à flots. Ainsi, une entreprise en apparence aussi évidente qu’un élevage de poules est un échec, notamment en raison de la présence d’un renard.
Cette simple introduction résume subtilement le cadre, celui d’une nature qui, loin d’être bucolique, est menaçante et hostile pour Banford et March, dont les descriptions respectives ne font qu’accentuer cette impression de vulnérabilité, de proie. Elles sont dominées par leur environnement bien plus qu’elles ne le contrôlent.
Arrive Henry Grenfel, un jeune soldat venu retrouver son grand-père à qui les jeunes femmes offrent l’hospitalité. C’est alors un parallèle évident, et clairement exprimé dans la narration, qui se dessine entre le renard voleur de poules et Henry qui a jeté son dévolu sur March, décidant qu’elle sera sienne.

Toute la tension repose à la fois sur les contradictions de leurs volontés respectives et sur ce double niveau de représentation, à la fois humain et animal. Le désir est omniprésent, animal et menaçant, une lutte plus qu’un jeu, une pulsion ravageuse plus qu’une émotion intellectuelle. L’expression de l’érotisme est d’une troublante justesse, aux antipodes des descriptions banales comme on en rencontre communément. Il est d’autant plus présent qu’il est sous-jacent, quoique la métaphore filée du fusil soit une évidence criante, l’image de danger est ici bel et bien réelle. La traque finira cruellement causant d’irréparables dommages.

Actes Sud
ISBN : 978-2-7427-8849-1

Les femmes du braconnier Quatrième de couverture :
C’est en 1956, à Cambridge, que Sylvia Plath fait la connaissance du jeune Ted Hughes, poète prometteur, homme d’une force et d’une séduction puissantes.
Très vite, les deux écrivains entament une vie conjugale où vont se mêler création, passion, voyages, enfantements. Mais l’ardente Sylvia semble peu à peu reprise par sa part nocturne, alors que le « braconnier  » Ted dévore la vie et apprivoise le monde sauvage qu’il affectionne et porte en lui. Bientôt ses amours avec la poétesse Assia Wevill vont sonner le glas d’un des couples les plus séduisants de la littérature et, aux yeux de bien des commentateurs, l’histoire s’achève avec le suicide de l’infortunée Sylvia.

Attentive à la rémanence des faits et des comportements, Claude Pujade-Renaud porte sur ce triangle amoureux un tout autre regard. Réinventant les voix multiples des témoins – parents et amis, médecins, proches ou simples voisins -, elle nous invite à traverser les apparences, à découvrir les déchirements si mimétiques des deux jeunes femmes, à déchiffrer la fascination réciproque et morbide qu’elles entretiennent, partageant à Londres ou à Court Green la tumultueuse existence du poète.
L’ombre portée des œuvres, mais aussi les séquelles de leur propre histoire familiale – deuils, exils, Holocauste, dont elles portent les stigmates -, donnent aux destins en miroir des « femmes du braconnier » un relief aux strates nombreuses, dont Claude Pujade-Renaud excelle à lire et révéler la géologie intime.

Mon avis :
Qui se souvient de Ted Hughes ? En France du moins, il est pour ainsi dire inconnu. Né en 1930 dans le Yorkshire, il fût le poète officiel de la reine d’Angleterre, de 1984 à sa mort en 1998. Si son nom est resté dans les mémoires, c’est surtout pour avoir été le mari de Sylvia Plath, qui se suicida peu après leur séparation, en février 1963.
Cette mort, ajoutée à celle de sa maîtresse, qui se suicidera elle aussi, emportant dans la tombe leur fille de quatre ans, provoquant scandales, critiques exacerbées et de nombreuses questions restées sans réponses. Quelques temps avant sa mort, Ted Hughes publiera Birthday Letters, dans lequel il revient sur sa relation avec Sylvia.
Sylvia Plath fut-elle réellement une victime écrasée par un mari jaloux qui craignait son génie ? Ou bien se sentit-elle si écrasée par le génie de son mari qu’elle préféra mettre fin à ses jours plutôt que de rester dans l’ombre ?  Qui était réellement cet homme, pour que deux des trois femmes ayant partagées sa vie (en laissant de côté les conquêtes) mettent fin à leurs jours ? Un monstre ou bien un homme solide attirant des femmes brisées cherchant désespérément de l’aide ? D’ailleurs, les faits sont-ils si simple et l’âme humaine si limpide qu’il faille absolument y voir deux camps : les victimes et les bourreaux ? Il n’existe pas de réponse à ces questions.

Claude Pujade-Renaud ne prétend pas apporter de réponses à ces questions, se contentant -et c’est déjà énorme- de raconter les faits, ressuscitant les différents protagonistes et faisant intervenir d’autres témoins, fictifs ou réels mais dont les voix n’ont pas forcément laissé de traces : ici un voisin, un ami ou même un animal. D’une écriture mimétique qui rend à merveille les atmosphères, les sentiments, les personnalités, elle nous donne envie d’aller plus loin qu’une simple lecture : celle lire ou de relire les poèmes dont il est question, de se documenter, d’essayer, vainement, de comprendre pourquoi tout a fini en cendres et en fumée. Ainsi, le fils de Ted et Sylvia, David, agé d’un peine plus d’un an au moment de la mort de sa mère, s’est finalement suicidé en mars 2009. Cette répétition du suicide, de l’exil, de la dépression dans ces histoires personnelles ne sont pas sans évoquer le concept de hamingja. Dans la mythologie nordique, la hamingja est, en quelque sorte, le destin et la chance d’une famille, non pas au sens passif de « destinée », mais plutôt dans le sens d’évolution spirituelle d’une famille.

Ni une biographie croisée, ni un  véritable ouvrage de fiction, ce livre est parfaitement abordable, que l’on ait déjà une bonne connaissance de la vie et de l’œuvre de Plath et Hughes ou que l’on y soit totalement étranger. Le style est assez bref, ce qui peut surprendre dans un premier temps. J’avoue avoir eu un peu de mal à accrocher dans les premières pages, mais la justesse et la précision de la narration ont finalement eu raison de mes réticences.

Bibliographie (en français) non exhaustive (et disponible !) pour celles et ceux qui désireraient aller plus loin :
Ted Hughes, la terre hanté
, Joanny Moulin, Aden, 2006
Sylvia Plath ; Mourir pour vivre, Patricia Godi, Aden, 2006
Poèmes 1957-1994, Ted HughesGallimard, 2009
Ariel, Sylvia Plath, Gallimard, 2009
Trois femmes, Sylvia Plath, Des Femmes, 1976
L’Anthologie de la poésie anglaise, disponible dans la collection de La Pléiade contient quelques poèmes de Ted Hughes.

« Étincelante étoile, constant puissè-je à ton instar »

Étincelante étoile, constant puissè-je à ton instar
Non pas naviguer seul dans la splendeur du haut de la nuit
A surveiller de mes paupières pour l’éternité désunies,
Comme de la nature l’ermite insomnieux et patient,
Les eaux mouvantes dans le rituel de leur tâche
D’ablution  purifiante des rivages humains de la terre,
Ni contempler le satin du masque frais tombé
De la neige sur les montagnes et sur les landes —
Non, mais toujours constant, toujours inaltérable,
Avoir pour oreiller le sein mûr de mon bel amour,
Afin de sentir à jamais la douceur berçante de sa houle,
Éveillé à jamais d’un trouble délicieux,
Toujours, toujours ouïr de sa respiration le rythme tendre,
Et vivre ainsi toujours — ou bien m’évanouir dans la mort.

« Bright star ! would I were steadfast as thou art »

Bright star ! would I were steadfast as thou art —
Not in lone splendour hung aloft the night
And watching, with eternal lids apart,
Like nature’s patient, sleepless Eremite,
The moving waters at their priestlike task
Of pure ablution round earth’s human shores,
Or gazing ont the new soft-fallen mask
Of snow upon the moutains and the moors —
No — yet still steadfast, still unchangeable,
Pillowed upon my fair love’s ripening breast,
To feel for ever its soft swell and fall,
Awake for ever in a sweet unrest,
Still, still to heart her tender-taken breath,
And so live ever — or else swoon to death.

(Note du traducteur : Longtemps tenu pour le dernier poème de Keats, écrit le 29 septembre 1820 où il le copia en marge de l’exemplaire de Shakespeare de son compagnon de voyage en Italie, Joseph Severn. La découverte de la transcription d’une version antérieure datée de 1819 rend cette date impossible. Mais qu’importe !)

John Keats, Seul dans la splendeur, La Différence, 1990, traduit de l’anglais par Robert Davreu

voeux2010

Énigme

Qui suis-je ?

De même que tu es mon père
Je suis ton épousée

De même que tes paroles s’aiguisaient
Mon silence s’amplifia

Alors que tu accordais ton rire
Ma bouche étirait en son mutisme

Alors que tu choisis ta direction
Je fus déchiquetée et trainée

Alors que tu te défendais
C’est moi qui recueillis tous les coups, je fus frappée et repoussée

Alors que tu esquivais
Je reçus tout de plein fouet

Alors que tu attaquais
J’étais sous tes pieds

Alors que tu sauvais ta personne
J’étais perdue

Quand tu arrivas démuni
Je rassemblai tout ce que tu avais et renonçais à toi

Maintenant que tu affrontes ta mort
Je t’offre la vie

Aussi sûrement que tu es mon père
Je te confierai

Mon premier-né
En un monde transformé, immuable
De vent et de soleil, de roc et d’eau
Pour pleurer.

* * *

A Riddle

Who Am I ?

Just as you are my father
I am your bride.

As your speech sharpened
My silence widened.

As your laughter fitted itself
My dumbness streched its mouth wider

As you chose your direction
I was torn up and dragged

As you defended yourself
I collected your blows, I was knocked backward

As you dodged
I received in full

As you attacked
I was beneath your feet

As you saved yourself
I was lost

When you arrived empty
I gathered up all you had and forsook you

Now as you face your death
I offer you your life

Just as surely as you are my father
I shall deliver you

My firstborn
Into a changed, unchangeable world
Of wind and of sun, of rock and water
To cry.

Ted Hughes – Cave Birds, La Différence, 1991, traduit de l’anglais par Janine Mitaud

Joëlle Losfeld
Traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch

Titre original : The Corner that Held Them
ISBN :
978-2-909-906-690

Le diable déguisé en belette

Le diable déguisé en belette (écrit en 1948) est un livre épuisé depuis un moment et qui, mis à part en bibliothèque, est complètement introuvable. C’est grâce à la gentillesse d’une personne m’ayant prêté son exemplaire que j’ai pu avoir la chance de le lire, souhaitant lire d’autres romans de Sylvia Townsend Warner après ma lecture très enthousiaste de Laura Willowes.

S’ouvrant par l’assassinat d’un amant et le meurtre d’une vieille servante dans la région du Norfolk, à la fin du XIIème siècle, ce roman est une œuvre prodigieuse. L’histoire proprement dite commence deux siècle plus tard, lorsque le Seigneur cocufié, Brian de Retteville, fait construire le couvent d’Oby en mémoire de sa femme Alianor, lieu où se déroule la majeure partie de l’action.
Dés le départ, les difficultés surgissent, l’environnement est hostile, l’argent manque, la nourriture est rare et les bras ne se bousculent pas pour aider les nonnes. Plus tard, ce sera l’épidémie de peste, longue et meurtrière, et, poussée par l’épidémie, profitant d’une opportunité du destin -ou du diable- un dénommé Ralph se présente sous le visage d’un prêtre à Oby. Il n’en est cependant pas un, mais ses rudiments de latin et surtout la place vacante, lui permettent de donner le change.
Dieu est à la fois le grand prétexte et le grand absent de l’histoire. S’il est craint et continuellement évoqué, la foi pure, le mysticisme est radicalement oublié de tous. Les évêques sont là pour faire appliquer les dogmes et régler les querelles financières, les nonnes se chamaillent, se font la guerre pour des prétextes stériles, obnubilées par les questions matérielles, par l’égo, et les bruits du siècle quand elles sont censées vivre hors de ce monde auxquelles elles ont renoncées -mais rarement par choix. La plupart sont données à l’Église par leurs familles, envoyées par des couvents comptant des pensionnaires en surnombre, ou laissées pour compte dans une époque impitoyable. Le père Ralph n’est ni meilleurs ni pire qu’elles.  Au dehors, le monde est un vaste chaos de guerre, de pillage, de meurtre, de massacre.
Presque imperceptiblement, l’époque évolue. Le roman court sur une période allant de 1349 à 1382, et les religieuses se succèdent. Sœur Ursula et son fils bâtard élevé au couvent qui partira en volant le cheval et les épices, Sœur Susanna, écrasée par l’aiguille de la chapelle, la vieille Figg, veuve, pensionnaire au couvent et à l’occasion, compagne de lit du père Ralph, Sœur Adela, belle et stupide qui fera une chose terrible, Sœur Lovisa au visage ravagé par la scrofule qui finira en disgrâce malgré son intelligence.

C’est une fresque historique à l’ironie mordante, à la plume acérée et attentive que peint ici Sylvia Townsend Warner à travers une galerie de personnages aussi monstrueux que fascinant. C’est le quotidien âpre et les relents odieux des affaires humaines fixés par une écriture d’une extraordinaire et cruelle précision. Sans cesse, l’esprit des gens pourchasse ce Diable qu’ils semblent voir partout, le débusquant dans le rire d’une novice, dans une sucrerie ou dans ces nouveaux accords de musiques. Ce Diable qui, malgré ce que le titre laisse entendre, est aussi le grand absent du livre, contrairement à la folie et à la vacuité des hommes qui ruine impitoyablement la moindre entreprise.

Musicienne et écrivain, Sylvia Townsend Warner (1893-1978) fut membre du parti communiste à la fin des années 30, et journaliste dans l’Espagne républicaine. Ses premiers poèmes furent admirés par Yeats et certains la comparèrent à Thomas Hardy; elle-même fut influencée par T.F. Powys et par David Garnett. Son premier roman, [Laura Willowes] fut publié en 1926.

— Voilà. Lorsque je pense aux sorcières, j’ai l’impression de voir dans toute l’Angleterre et dans toute l’Europe des femmes qui vivent et vieillissent, aussi nombreuses que des myrtilles et aussi ignorées. Je les vois, femmes ou sœurs d’hommes respectables, membres de la paroisse, forgerons, petits agriculteurs et puritains. Dans des endroits comme le Bedfordshire, le genre de régions que l’on traverse en train. Vous voyez. Eh bien voilà, c’est là qu’elles étaient, là qu’elles sont toujours : elles élèvent leurs enfants, elles s’occupent de leur maison, elles étendent les torchons mouillés sur les groseillers ; et pour toute distraction, elles ont leurs bavardages stupides, elles écoutent les hommes parler entre eux, à la façon dont les hommes parlent et les femmes écoutent. C’est très différent de la façon dont les femmes parlent et les hommes écoutent, si seulement ils écoutent. Et à mesure que le temps passe, elles s’enfoncent plus profondément dans la grisaille alors que s’il est une chose que les femmes détestent, c’est qu’on les trouve ternes. Et le dimanche, elles enfilent des robes simples et sobres et se couvrent la tête et le cou de coiffes blanches et empesées – c’est ce que faisaient les puritaines – et elles se rendent à la chapelle à travers champs pour écouter le sermon. Le péché, la grâce, Dieu et – (Laura s’arrêta juste à temps), et Saint Paul. Il s’agit toujours d’affaires d’hommes comme la politique et les mathématiques. Pour les femmes, rien, sinon la soumission et la nécessite de tresser leurs cheveux. Et sur le chemin du retour, elles écoutent encore d’autres discours. Des discours sur le sermon, ou sur la guerre, ou sur les combats de coqs ; et lorsqu’elles arrivent chez elles, il faut mettre les pommes de terre à cuire pour le dîner. Il peut paraître mesquin de s’en plaindre, mais croyez-moi, ce genre de choses s’abat sur vous comme une fine poussière, et petit à petit, cette poussière, c’est la vieillesse qui s’installe. Qui s’installe ! Vous ne mourrez jamais, vous ? C’est incontestablement bien pire, mais il y a dans cette façon de s’intaller, jour après jour, une sorte d’immortalité affreusement morne. Et ces femmes pensent à leur jeunesse, et elles voient de nouvelles jeunes femmes, exactement semblables à ce qu’elles étaient, et pourtant aussi étonnantes que si rien de pareil n’avait existé auparavant, comme les arbres au printemps. Mais elles, elles sont comme les arbres vers la fin de l’été, lourdes et poussiéreuses, et personne ne s’étonne de leurs feuilles, ni ne les remarque jusqu’à ce qu’elles tombent. Si elles pouvaient rester passives et ignorées, cela n’aurait pas d’importance. Mais il faut qu’elles soient encore actives, et tout de mêmes ignorées. Faire, faire, faire jusqu’à ce que la simple habitude les houspille comme une maîtresse de maison et les secoue – alors qu’elles pourraient être tranquillement assises sur le pas de leur porte – pour qu’elles s’activent encore !

[...]

— Est-il vrai qu’il est possible de tisonner le feu avec un bâton de dynamite sans le moindre risque ? Autrefois, j’emmenais mes nièces à des conférences scientifiques, et je crois que c’est là que j’ai entendu cette histoire. En tout cas, si ce n’est vrai de la dynamite, c’est vrai des femmes. Elles savent qu’elles sont de la dynamite et elles attendent avec impatience le choc qui va donner un sens à leur vie. Certaines se réfugient dans la religion, et je suppose qu’elles y trouvent leur compte. Mais pour les autres, pour tant d’autres, que peut-il y avoir sinon la sorcellerie ? C’est ce qui leur donne leur réalité. Même si les autres les trouvent toujours tout à fait normales et sans danger et continuent à jouer avec le feu, elles savent au fond d’elles-mêmes à quel point elles sont dangereuses, imprévisibles et extraordinaires. Même si elles n’utilisent jamais la sorcellerie, elles savent qu’elle est là – à portée de main ! Les femmes respectables de la campagne cachent leurs vêtements funèbres dans un coin de la commode, et lorsqu’elles ont besoin d’un peu de réconfort, elles vont les regarder, et elles se disent que, quoi qu’il arrive, une fois encore elles auront l’honneur d’être habillées avec soin. La sorcière, elle, conserve son manteau de ténèbres, sa robe brodée de signes et de planètes ; c’est bien plus intéressant à contempler. Et songez, Satan, au compliment que vous lui faites en pourchassant son âme, en la guettant, en la suivant dans tous ses méandres, rusé, patient, et secret, comme un noble gentilhomme chassant le tigre. Son âme – alors que personne n’accorde le moindre regard à son corps ! Ils la connaissent si bien, ils sont si sûrs d’elle. Ils disent : « Chère Lolly ! Qu’allons-nous lui offrir cette année pour son anniversaire ? Peut-être une bouillotte ? Et si on lui donnait un beau foulard en dentelle noire ? Ou une nouvelle boîte à ouvrage ? L’ancienne est bien usée. » Alors que vous dites : « Viens ici, mon oiseau ! Je te donnerai la dangereuse nuit noire pour y étendre tes ailes, et des baies vénéneuses pour que tu les manges, et un nid d’os et d’épines, dangereusement perché, là où nul ne peut l’atteindre. » Voilà pourquoi nous devenons sorcières : pour montrer notre mépris pour l’idée que la vie est une affaire raisonnable, pour satisfaire notre soif d’aventure. Ce n’est pas de la malice, ni de la méchanceté – enfin, peut-être est-ce de la méchanceté ; car la plupart des femmes aiment ça – mais certainement pas de la malice : nous ne devenons pas sorcières pour tourmenter le bétail ni pour faire vomir des épingles à d’horribles enfants, ni pour – comment dit-on ? – « briser la vie conjugale ». Bien sûr, en ayant ce pouvoir, on peut se laisser tenter par ce genre de choses, soit pour se défendre, soit tout simplement par jeu. Mais la magie noire est une misérable sorcellerie de cuisine, sans aucune valeur, et la magie blanche ne vaut pas mieux. On ne devient pas sorcière pour courir à droite et à gauche en faisant tout le mal possible, pas plus que pour faire le bien, comme un voyageur de commerce sur un manche à balai. C’est au contraire pour échapper à tout cela – pour mener sa propre vie, et non plus une existence parcimonieusement accordée par les autres, pour ne plus se contenter du trop-plein charitable de leurs pensées, tant de tranches de vie rassise par jour, tout comme le régime des asiles de pauvres qui est scientifiquement calculé pour maintenir la vie.

Sylvia Townsend Warner, Laura Willowes, Joelle Losfeld, 2007, pages 202 à 206

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