Le Livraire

Carnet de lecture

Yeats, du poète romantique à la vieillesse anti-platonicienne (I/II)

En guise d’introduction, une seule petite précision. Le but de cet article n’est pas de présenter de manière exhaustive l’œuvre de Yeats et son évolution, mais simplement d’en faire partager les grandes lignes et de mettre en avant quelques textes que j’apprécie particulièrement et qui m’ont semblé représentatif. Le texte original est très difficilement traduisible en français, c’est pourquoi j’ai choisi de reproduire également le texte original. Il existe un certain nombre de traductions de Yeats en français et les différents traducteurs ont chacun un stylet et parti pris de traduction différents. Quand je disposai de plusieurs traductions pour un même texte, j’ai choisi celui qui me paraissait le plus harmonieux, le plus à même de rendre en français la musicalité et la beauté du texte anglais. – Il est possible que cet article soit modifié dans l’avenir, au fur et à mesure des différentes traductions rencontrées.  –

Yeats n’est pas un poète très connu en France, pour des raisons que j’ignore. Peut-être est-il un peu trop fantasque pour un pays aussi cartésien que la France ? Peut-être les subtilités de ses textes dont il est quasiment impossible de retranscrire la beauté sans la dénaturer ? Peut-être le nationalisme intellectuel dont nous faisons preuve, surtout en matière de poésie ? J’ai toujours la sensation que, dans la majorité des cas, la poésie se cantonne à quelques noms très connu et dont l’école porte religieusement la mémoire : Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire, Aragon, Eluard. Peut-être l’intérêt de Yeats pour le mouvement des chemises bleues de O’Duffy à la fin de sa vie contribue à ce qui semble être un oubli volontaire ?

Le premier numéro de Livre Hebdo de l’année 2009 présentait une petite nécrologie anniversaire. Pour les 25 ans, on trouvait, entre autre, Marvin Gaye (?). Pour les 70 ans, Sigmund Freud, mais de Yeats, aucune mention. Passé sous silence, le prix Nobel de littérature de 1923, mais mentionné, le musicien. Le tout entre les pages d’une revue spécialisée dans le domaine du livre et de l’édition, il y a des questions qui se posent. Peut-être la vérité est-elle est au croisement de toutes les raisons évoquées ci-dessus.

Il y a soixante-dix ans, le 28 janvier 1939, mourait dans le sud de la France, au Cap-Martin très précisément, l’écrivain et poète William Butler Yeats. Son œuvre évolue assez radicalement tout au long de sa vie, et s’il est surtout connu et étiqueté comme étant un poète romantique -ce qui est surtout vrai pour ses œuvres de jeunesse-, il se tourne davantage vers le réel à la fin de sa vie. Tout au long de celle-ci, il manifeste une certaine révolte contre la conception religieuse et platonicienne qui séparent l’esprit et le corps, ce dernier étant jugé impure. Pour Yeats (qui est né dans une famille protestante), le corps et l’esprit ne sont pas séparables, le spirituel et le charnel ne sont pas dissociables.

Ce qui semble logique aux yeux des lecteurs d’aujourd’hui ne l’était pas dans l’Irlande des années 30. Sans faire de notice historique, ce qui risquerait d’être relativement ennuyeux, il convient de garder à l’esprit quelques notions qui en disent long en matière de sexualité et de liberté.

– L’homosexualité a cessé d’être réprimée par la loi en 1993 (1810 pour la France). .
– La dernière maison des sœurs de Marie-Madeleine dans laquelle on enfermait les femmes qualifiées de « perdues » (les fameux couvents du film Magdalene Sisters) a fermée en 1996.
– Le divorce est autorisé depuis 1995, après un référendum dans lequel le oui l’a emporté de justesse (50,3 % des électeurs) après le référendum de 1986 dans lequel le non avait été majoritaire. (la légalisation du divorce par consentement mutuel date de 1975 mais la possibilité de divorcer existe depuis la fin du XIXème siècle.)
– L’avortement est toujours interdit en Irlande (légalisé en France depuis 1975).

Ces dates sont bien sûres données à titres d’informations. Il est évident que réduire les mentalités et les mœurs d’une époque et d’un pays à quelques articles de loi est extrêmement réducteur, mais cela donne néanmoins un ordre d’idée.

***

La Croisée des Chemins (1889)

Au bas des jardins de saules (traduction Yves Bonnefoy)

Au bas des jardins de saules je t’ai rencontrée, mon amour,
Tu passais les jardins de saules d’un pied qui est comme neige.
Tu me dis de prendre l’amour simplement, ainsi que poussent les feuilles,
Mais moi j’étais jeune et fou et n’ai pas voulu te comprendre.

Dans un champ près de la rivière nous nous sommes tenus, mon amour,
Et sur mon épaule penchée tu posas ta main qui est comme neige.
Tu me dis de prendre la vie simplement, comme l’herbe pousse sur la levée,
Mais moi j’étais jeune et fou et depuis lors je te pleure.

Down By The Salley Gardens

Down by the salley gardens my love and I did meet;
She passed the salley gardens with little snow-white feet.
She bid me take love easy, as the leaves grow on the tree;
But I, being young and foolish, with her would not agree.

In a field by the river my love and I did stand,
And on my leaning shoulder she laid her snow-white hand.
She bid me take life easy, as the grass grows on the weirs;
But I was young and foolish, and now am full of tears.

***

Le vent dans les roseaux (1899)

(traduction Jacqueline Genet)

Il voudrait avoir les voiles du ciel

Si j’avais les voiles brodés des cieux
Ouvrés de lumières d’or et d’argent
Les voiles bleus, diaphanes et sombres
De la nuit, de la lumière et de la pénombre
J’étendrais ces voiles sous tes pieds :
Mais je suis pauvre et je n’ai que mes rêves ;
J’ai étendu mes rêves sous tes pieds ;
Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

He wishes for the Cloths of Heaven

Had I the heaven’s embroidered cloths,
Enwrought with golden and silver light,
The blue and the dim and the dark cloths
Of night and light and the half-light,
I would spread the cloths under your feet:
But I, being poor, have only my dreams
I have spread my dreams under your feet;
Tread softly because you tread on my dreams.

***

L’appel des Sidhe

La cohorte chevauche du Knocknarea
A la tombe de Clooth-na-Bare,
Caoilte secouant sa chevelure de flammes,
Et Niamh appelant : Là-bas, viens t’en là-bas,
Vide ton cœur de son rêve mortel.
Les vents s’éveillent, les feuilles tournoient,
Nos joues sont pâles, notre chevelure dénouée,
Notre poitrine palpite, nos yeux rayonnent,
Nos bras appellent, nos lèvres s’entrouvrent ;
Et s’il en est un qui contemple notre troupe impétueuse,
Nous nous plaçons entre lui et l’acte de sa main,
Nous nous plaçons entre lui et l’espoir de son cœur.
La cohorte se précipite entre la nuit et le jour,
Et où y a-t-il espoir ou acte aussi beau ?
Caoilte secouant sa chevelure de flammes
Et Niamh appelant : Là-bas, viens t’en là-bas.

The Hosting Of The Sidhe

The host is riding from Knocknarea
And over the grave of Clooth-na-Bare;
Caoilte tossing his burning hair,
And Niamh calling Away, come away:
Empty your heart of its mortal dream.
The winds awaken, the leaves whirl round,
Our cheeks are pale, our hair is unbound,
Our breasts are heaving, our eyes are agleam,
Our arms are waving, our lips are apart;
And if any gaze on our rushing band,
We come between him and the deed of his hand,
We come between him and the hope of his heart.
The host is rushing ‘twixt night and day,
And where is there hope or deed as fair?
Caoilte tossing his burning hair,
And Niamh calling Away, come away.

***

Les cygnes sauvages à Coole (1917)

(traduction Jean-Yves Masson)

L’Os de lièvre

Je voudrais pouvoir lancer un navire sur les eaux
Sur lesquelles plus d’un roi s’en est allé
Et plus d’une fille de roi,
Et aborder près des arbres magnifiques et de la pelouse
Là où l’on joue du pipeau, où l’on danse,
Et apprendre que le meilleur
Est de changer d’amour avec chaque nouvelle danse
Et de rendre baiser pour baiser.
Je voudrais trouver au bord de ces eaux
Un os de lièvre plat et mince
Rendu plus mince encore par le va-et-vient des eaux,
Et le percer avec une vrille pour regarder au travers
Le vieux monde amer où l’on se marie dans les églises,
Et me moquer par-dessus les eaux limpides
De tous ceux qui se marient dans les églises,
A travers un os de lièvre mince et blanc.

The collar-bone of a hare

Would I could cast a sail on the water
Where many a king has gone
And many a king’s daughter,
And alight at the comely trees and the lawn,
The playing upon pipes and the dancing,
And learn that the best thing is
To change my loves while dancing
And pay but a kiss for a kiss.


I would fine by the edge of that water
The collar-bone of a hare
Worn thin by the lapping of a water,
And pierce it through with a gimlet and stare
At the old bitter world where they marry in churches,
And laugh over the untroubled water
At all who marry in churches,
Through the white thin bone of a hare.

***

Michael Robartes et la danseuse (1921)

(traduction Jean-Yves Masson)

Une méditation en temps de guerre

D’un seul élancement dans mes artères
Comme j’étais assis sur cette pierre grise
Sous le vieil arbre brisé par le vent,
J’appris que l’Un seul est vivant,
Et l’humanité un fantasme sans vie.

A Meditation In Time Of War

For one throb of the artery,
While on that old grey stone I sat
Under the old wind-broken tree,
I knew that One is animate,
Mankind inanimate phantasy.

(À Suivre…)

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11 réponses à “Yeats, du poète romantique à la vieillesse anti-platonicienne (I/II)

  1. Maxime mercredi 4 février 2009 à 09:28

    Quel grand poète, trop méconnu encore. Deux raisons, à mon sens, font que Yeats ne bénéficie pas encore en France d’une renommée à l’égal de son génie. Tout d’abord, comme vous le dites, une certaine folie – notamment dans ses derniers recueils. Mais comment ne pas être sensible à sa colère, à ses emportements, ses aspirations spirituelles… Et puis, la seconde raison, et peut-être la plus importante, c’est le relatif hermétisme de ses poèmes et de sa pensée. Yeats faisait partie de sociétés hermétiques, il s’est inventé une vision du monde et des symboles particuliers qu’il est parfois nécessaire de connaître pour déchiffrer certains vers.
    Mais il faut lire Yeats ! Et plusieurs personnes ont contribué à faire passer ce poète en France : Jacqueline Genet, Jean-Yves Masson, Yves Bonnefoy ; et il reste à souhaiter que son génie touche enfin plus de lecteurs.

  2. Vanilla dimanche 15 février 2009 à 19:54

    Ah que de moments passés. Merci d’avoir fait revivre l’espace d’un instant la fougue de ma jeunesse :)

  3. Jean-philippe mardi 16 mars 2010 à 15:55

    Bonjour,

    Un érudit connaît-il ces vers?
    O lutte sombre et austère,
    O ombres qui la hantent,
    Je choisis une vie légère
    Parmi des prairies indolentes,
    Sagesse doit vivre une vie amère

    Je cherche le titre original ou l’oeuvre de laquelle ces derniers ont issus.
    Merci par avance

  4. Le Livraire dimanche 21 mars 2010 à 20:41

    @ Jean-Philippe :

    Bonjour,
    Suite à votre commentaire, j’ai fait quelques recherches, mais je n’ai rien trouvé dans la poésie de Yeats qui reprennent les vers que vous citez. Le style et le thème abordé dans ces quelques lignes ont effectivement quelque chose de ce poète ; peut-être ce qui nous induit en erreur.
    Je suis désolée de ne pouvoir vous apporter plus d’aide. Si d’aventure vous retrouviez les références de ce texte, cela m’intéresserait de les connaître.

    Cordialement.

  5. Maud G. samedi 10 juillet 2010 à 16:37

    Merci de faire connaître Yeats !
    Cela dit je trouve les deux traductions de Jean-Yves MAsson vraiment mauvaises – il doit en exister des mieux que ça, non?

  6. Pingback: 3 ans ! « Le Livraire

  7. AxoDom Guillerm mercredi 31 août 2011 à 02:25

    Merci pour ce petit voyage dans la rude, belle et ténébreuse Irlande, seulement terni par le commentaire inepte – car lancé sans aucune justification ni argumentation – de Maud G.
    D’ailleurs, c’est nul comme nom Maud, « il doit en exister des mieux que ça, non? » …

  8. Schenckell Tobias dimanche 16 octobre 2011 à 16:40

    « Le vent me pousse toujours plus loin, il me guide et porte à travers les chemins puisque je vole au paradis  »

    L’on m’a dit que cette phrase était de Yeats mais je ne parviens pas à en trouver l’oeuvre source. Cet extrait parle t-il à quelqu’un ?

    Merci d’avance

  9. lecahierdupianiste lundi 12 décembre 2011 à 06:37

    Vous avez la meilleure traduction, pour moi évidemment, de « He wishes for the Cloths of Heaven ».
    Par contre je reste toujours pantois pour ce qui est de l’avortement dans d’autres pays.

    Merci pour votre article !

  10. Gaelle lundi 23 septembre 2013 à 14:35

    Cher monsieur, je vois que votre article date un peu, et j’espère que vous vous cachez toujours derrière. Depuis quelques temps, je mets en musique certains poèmes de Yeats. Comme vous le dites dans votre article, on trouve régulièrement dans ses écrits une belle musicalité. Comme je travaille ces textes avec un violoniste, j’aimerais lui proposer de bonnes traductions, qui nous aideraient dans leur interprétation. On en trouve quelques-uns sur le site suivant:
    http://www.claude-raphael-samama.org/inedits7.html
    Mes traductions personnelles ne valent pas encore le coup d’être dévoilées ici. Par contre, je me permets de citer ici les poèmes dont je recherche la transcription. Je suis d’avance reconnaissante à toute personne qui pourra m’aider.
    – To a child dancing in the wind
    – Never give all the heart
    – A coat
    – O Do not love too long
    – The cap and bells
    – The white birds
    – Shy one
    – The Rose of the world
    – The song of wandering aengus
    – Crasy Jane on the mountain
    – Wine comes in at the mouth

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